Retour à la vie, Cayatte, Clouzot, Dréville (1949)

L’autre drôle de guerre

Retour à la vie

Année : 1949

Vu le : 17 novembre 2017

9/10 IMDb

 

Réalisation :

André Cayatte, Henri-Georges Clouzot, Jean Dréville


Avec :

Bernard Blier, Louis Jouvet, Noël-Noël


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Formidable film à sketchs qui doit probablement beaucoup à Charles Spaak. C’est à la fois drôle et tragique, parfait donc pour un Bernard Blier venant réclamer à une cousine tout juste retournée des camps une signature alors qu’elle reste prostrée dans sa chambre. Il parle, il parle, numéro d’acteur comme on en fait plus : « Tu vois, j’ai perdu un peu de poids. Les privassions, tu comprends !… » C’est pas encore du Audiard, mais c’est déjà odieux. Donc savoureux.

La partie avec Jouvet (celle de Clouzot) est peut-être la plus réussie. Ç’aurait fait un formidable long. Jouvet veut savoir, ça le turlupine, et ce qu’il veut savoir, c’est ce qui pousse des hommes a priori sans histoires à devenir tout à coup des monstres. Alors quand un évadé allemand, mourant, se réfugie dans sa chambre, l’occasion est trop belle. Il le cache d’abord, un peu comme il cacherait un rat mort à sa logeuse. Et comme ça le turlupine, l’Allemand va devoir s’expliquer… Un monstre, pour l’ancien professeur qu’est Jouvet, ça se dissèque. Il y a des procès qui se font à Nuremberg, et d’autres, parfois improvisés, dans des chambres de bonne. On ferait pas mieux pour questionner les travers de la guerre et des hommes qui y sont plongés malgré eux, mais qui la font bien, la guerre… Après-guerre, pas de complaisance avec les petites facilités : les monstres d’hier sont bien sûr questionnés, mais encore fallait-il aussi pointer du doigt les travers des nouveaux vainqueurs (une “dénonciation” qu’on retrouve pareillement dans le segment sympathique avec Noël Noël).

La dernière partie est à la fois la plus émouvante et la plus décevante. La faute à une fin mal menée. Serge Reggiani revient d’Allemagne, non pas avec ses lauriers ou ses médailles… mais avec une Allemande qui est devenue sa femme. Accueil glacial. Suicide d’une nation. À montrer dans toutes les écoles : illustration parfaite des bienfaits vivifiants de l’intolérance et de l’ostracisme sur ce grand corps malade qu’est la nation au sortir d’une guerre, ou comment reproduire les petites haines viscérales qu’on entretient pour le voisin, avant que tout le monde se foute sur la gueule. La xénophobie en exercice en somme. L’art du mépris de l’autre sans le connaître, parce qu’il n’est qu’un “autre”. La mise en scène pendant les trois quarts du film est parfaite, pleine de tensions, de silence, de confrontations muettes. La drôle de guerre quoi, pas celle qui précède la grande, mais l’autre, celle du retour, que Gance avait déjà montrée à sa manière dans J’accuse. Ceux qui sont restés l’ont aussi faite la guerre, et continuent de la faire après. C’est bien pourquoi la Seconde avait suivi la Première… Charles Spaak fait la leçon. Place à la réconciliation.

Et puis le ratage total sur la fin (Jean Dréville à la réalisation). Un retournement sans doute rendu nécessaire sinon il n’y aurait rien à raconter, mais là où on avait pris le temps, on se précipite et pour ce moment clé du finale, on tombe dans la facilité. Le plus important à montrer lors d’un tel retournement, ce sont les hésitations, le doute qui précède l’action, le revirement… Sinon on ne peut y croire, et on ne peut être émus. Cela sonne trop comme un appel grotesque à l’émotion. Montrer ces hésitations, c’est interroger les nôtres. Avec cette lancinante question qui revient après chaque bataille qu’elle soit perdue ou gagnée parce que c’est la même chose : « Qu’est-ce que j’aurais fait ? » Et là, on n’a pas le temps de se la poser cette question. On nous tire la manche pour qu’on s’y frotte les yeux et qu’on s’y mouche. Comme les rires chez Feydeau, les larmes, il faut les laisser venir, leur laisser le temps de monter, pour qu’elle puisse enfin couler. On ne les tire pas les larmes, non. Voilà pourquoi l’art de la direction, ce n’est pas savoir monter un serpentin de rails entre trois décors et cent figurants pour en faire un plan-séquence, c’est suggérer, faire preuve de délicatesse quand une histoire se trouve à un croisement, faire les bons choix dans ces moments cruciaux du récit. Surtout pas commander au spectateur quelle voie emprunter.

Le film s’achève sur ces facilités, mais qu’importe de finir sur une ruine. On ne reproche pas à un film à sketchs de manquer d’unité. On savoure son plaisir et on en retient le meilleur.

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