Homère béton, ou la Balade de Jim

joyces-ulysse


Fabulation autour de Ulysses, James Joyce (1920)

 

Longtemps je me suis levé pour aller pisser de bonheur, trop content de pouvoir la gicler au-dessus du trône. Combien de draps se souviennent d’avoir bu la touillée parce qu’incapable de retenir le fil de mes pensées souillées ? J’étais jeune alors, et ne pensais pas qu’un jour je me regarderais un matin dans une glace en me disant évasif et songeur : « Ça commence aujourd’hui. Désormais, je suis un homme. »

Ce jour velu n’est jamais arrivé. Alors, c’est décidé. J’irai à l’école des Culs-secs. Et aujourd’hui, j’ai veillé toute la nuit pour rendre un travail. Hésitant jusqu’au dernier moment, j’ai comme la prémonition qu’il va falloir le vomir bile en tête, le délivrer, le rendre. Quitte à sombrer.

C’est cela enfin. Je me lance. Exposé du jour : Joyce et les Conquérants de l’annuaire. De ces conquérants aucun n’arrive à la fin, je résume ce que tout le monde en a lu. « Ça commence avec un rasoir et un blaireau. Forcément barbant. »

Le reste je l’ai pissé à la craie. Voyez le tableau :

Monsieur James Joyce se régalait des entrailles des mots et des révérences hâtives. Il aimait le béaba souple et épais, les dissert’ au goût de noisette, un style farci frit, des stances ratiboisées, et des sentences de morve rôtie. Plus que tout il aimait la ponctuation en moignons grillés qui lui faisaient sur le palais légèrement roter. Il avait des trémas en tête et l’urine à la bouche…

Ce fut une correction. 2/10 pour Jimmy veau de ville.

Sont-ce des conques, des typos graphitiques. N’est-ce pas là, l’artnâcle du siècle ? Dans la cité de Stanislav Lim en haut du Mont Égard je pouvais lire encore : « Je ne trouve Joyce pas drôle du tout ! » À force de chercher, c’est son club privé que je trouve. J’occupe la devanture en carton pour y glisser deux ou trois gouttes d’urine : je n’en suis pas. Carton sans pattes. Repère ou tripot de mots où les solitaires finissent nus et en nage. Vilain boui-boui.

Oh ! un drôle ! Faisons-lui la peau à ce zigouigoui béni !
Rosepaté, guiguibol et gueschpatti, Étienne Dedanus suce son pouce encore et dit en me regardant : « Je tète un autre. »

Blanc, bleuvert, les étoiles de la mer. Je me tire la queue entre les pieds mais en rut quand même pour la raison. Queue de fous, moins je ris.

Je chemine. De quoi est faite la liturgie joyicive ? De pince-nez personnels, de phrases pornominales italifiées ou émajusculées, de movalises perdus dans une cale à Hambourg ou à Acriproco. Syncopes syntaxitorique. Ponctuation au fil de l’eau, bas de pages laissés à l’interpétagedeplon du lecteur. Syntagmes lessivés aux rejetons hybrides. Vomissure retrodigérée à l’usure. Et l’italique. Encore et toujours. Comme une génuflexion de mille verges. Comme la queue d’Argus, rongée par l’arthrite, tombée raide devant son maître. Cauchemar d’Ulysse. Cauchemar de correcteur d’impôts. Le monde sans phare. Le mystère. La classe au cul. Écourte ça. Avale. Soupèse le poids des mots. Niac-niac. Le dos cille et tout tout content. Scrotums à l’air, laissons voir nos chères de poules. Niac-niac.

Jimmy chia brusquement la moitié du récit primé et se torcha avec : « On publie n’importe quoi de nos jours. »
Continue comme ça, pas de problème.

La cuisine vite pissée, il vient par chez moi et dissèque de ses yeux littreux l’imposant suppositoire boudé par la machine onaniste. Trou de mémoire et cotillons perméables à l’interprétation. Valses tristes. La nostalgie. L’air pensif.

Sais qu’on ne fait pas de neuf sans caser Hamlet.

Ci-gîcle le fantôme du père de l’oncle de ma mère. Le jaune au rebut, ne garde que le blanc. L’enfariné. Do Umysses Some Sings ?

Je hausse les épaules.

– Lim, qu’est-ce que tu lis ?
Réponds pas. Surtout ignore l’auteur qui te parle. L’escroc quand il empoigne ton attention de son crochet boucher tu finis calypso.
– Oh, hisse ! fait Jimmy, l’œil au coin.
— C’est bien ça.
– Vantard.
Le sot ne sait pas plus lire mes pensées que moi les siennes.
– Difficile à lire ?!

Il usurpe mes bois froissés et ne croit pas si bien entendre.

— Oh dis donc tu es dur avec Joyce !
(On dit bien qu’un homme élégant est dur soixante fois par jour, et Joyce n’y est sans doute pas pour rien.)
Des mauls, des mauls, des mauls. Toujours des mauls. Et Joyce reste lourd. Qu’il nous fiche la paix rugby sur l’ongle même si ça fait mal. De l’ail, de l’ail ! le ronflant.

Le Père dans les entrailles, je sens le 3e œil.
L’impair sous l’aisselle, je file un mauvais coton.
Le Père Troie-Balle, cupide et rigolo comme un tronc trop creux
Avalant tout et ne gobant rien.
Il s’arrache à la terre : « C’est ainsi que je suis fait. »

Ci-gît la tombe. Homérique. James a pissé dessus. Ç’a y attaque la pierre. Urine dans les villes. Urine la proscrite. Inonda Sion et le Piloupilou.
« Un homme à sa mère ! » crie l’aède.

Silences. Mille ires honnies et des sacs à sarcasmes mouchés dans les doigts. Littérature pour Nostres-Dames du 20e. Burelurée. C’est la panspermie des lettres. Pintes de la hure à l’urée. Qualigraphiée. Pas de prose sans épines. Pas d’estime sans glose.

Filins à cent trois nœuds, jamais défaits, peignés dans le sens du poil.

Ah c’est Jimmy qu’a sorti
Le gland de sa calotte
Et la fiotte et la fiotte
Elle sait pas, elle sait plus
Comment faire pour nous la foutre au cul

Jimmy trépigne. Un coup de mou, Jimmy ? Jamais. Il innove. Le con tenu. Il gribouille et bave. L’ivresse. L’abondance. Il écorne Ulysse.

— Trempe-t-elle dans l’encre la Chinoise ?
De sa lettre en avant en arrière, la calligraphie fine. La voilà qui arrive, sa superchérie, et lui, l’aise crocs en avant. Ils sont accueillis comme des rois par un parterre de littéreux. « Je je je je jeu jeu jeu… » Tripote-t-on ainsi Bernard Cissé ? concis-je. Je jeu jeu jeu jeu… Moi aussi. Et Bernard m’assiste.

Joyce regarde, ce concurrent de l’annuaire. Il a la plante trop gracile. Une marche seule après l’autre.
Nanar insiste. Séisme. Nanar, si (sic).
Une chanson à trois, Jimmy exalte. Jimmy boit du petit gin. Il vagabande sa peine et lope et lope.
Se la pète. Une pute qui roucoule à l’heure. L’usine à gaz des belles lettres, la Pénélope.
La mariée monte. L’os cillant aussi.

— Je suis assis sur quelque chose de dur, vit-elle.
Popol rugit — Jimmy va trop vite, Joyce aux arrêts, Bernard alerte — et fait voir sa cape rutilante. Il en veut, le con. Mais déjà Jimmy part. Il a meuh à faire.
Con, fut un jour, confus toujours. L’alpha bêle et la caravane lasse. Lim toujours. Toujours a la baguette et James ça. Le tracasse aux noisettes. Léger strabisme du poil mais foisonneux le renard. Pimpant l’épineux. Et pas revêche. Toujours la blaguounette à l’air. Pan-pan. Le style laid bordé de nouilles.

Et le cauchemar d’Ulysse.

Le cliquetis mouillé que faisait Nénette avec ses lèvres distendues excitait mon joue-joue. Maintenant que Nanar est sorti, qu’elle vienne plus près que je l’embrasse avec ma langue rapouilleuse. Que ses guillemets intrépides me tiennent chaud cette nuit. Je lui offrirai ma virgule majuscule et lui glisserai entre parenthèse mes meilleures salves et drôles allitérations.

Oh oui, touche-moi, mon doux. Touche-moi le morne par l’écrevisse. Foutballe-la moi en touch down. Mouche-le entre mes seins aussi. Viens. Si je peux le fer mater quand elle est chaude, une fois rouillée, pater s’en repentira.

Elle a eu des métemmycoses ça veut dire qu’elle a des champignons qui lui ont poussés dans le cerveau ça arrive aussi en bas quand on a le con incarné et le poil qui tance à l’épidème. Dame ! que ça doit faire un mâle à torse.

Résumons le retour à Ithaque. Cardiaque. Qui tient la corde ? Sur son trente-et-un, Ulysse file tout droit pour la retrouver (écope, écope)… et né à né avec sa femme : se rend compte que c’est Christine Angot à débilatéraliser sa courante de conscience sans fards ni retenues.
— Ulster au désespoir ! Horreur ! Ô ces odes, c’est des poires !

Inciste pas Ulysse. Écope, abandonne aux premières pages. Un deux trois… écope. À Troie retournons.
Ils sortent tous l’un après l’autre et en italique — c’est Dedalus qu’a dit.


Alors certes non Joyces en digne conquérant de la lumière éblouit impressionne mais il n’est pas d’or le talent c’est de lier l’excès dans la mesure et la mesure dans l’excès l’art ne brille pas il fascine sidère Joyce ne fait que forcer il prétend et c’est aux exégètes de lui souffler les réponses il suggère et c’est aux autres de réorganiser sa pensée et ses intentions chaque auteur est un génie présumé encore faut-il que ce soit lui qui en fasse la preuve Joyce laisse aux autres le soin de le défendre ceux qui le défendent ne cherchent qu’à gagner leur place à la cour des têtes couronnées venez à être le premier à déchiffrer pareille mélasse d’un brave inconnu et vous n’hésitez pas à y chasser les mouches une œuvre qui ne vit qu’en référence à une autre n’est qu’un cul-de-jatte se déplaçant sur une planche à roulette la sébile à la bouche grattant la terre de ses godets rampants attendant qu’on veuille bien lui offrir l’aumône en souvenir de l’homme qu’il aurait pu être une œuvre doit pouvoir ne vivre que pour elle seule effacer la référence s’adresser à tout béotien ignorant la plaisanterie la permanence de la recherche quand les meilleures ont déjà trouvé et donne l’impression de facilité et d’évidence.

Alors non. Si Dieu épargne sa salive de peur qu’il meure de soif, prions que Joyce puisse au moins l’entendre.

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