La miction impossible d’Antoine Volodine

Fabulation autour de Terminus Radieux (Antoine Volodine)

 

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fabulations et autres histoires

Cette miction, si tu l’acceptes, pourrait tout aussi bien être la tienne, Antoine, ou… la mienne. Peu importe.

**

Quelques heures de travail. Une dernière salve et Antoine en aura fini. C’était du moins ce qu’il avait promis à son éditeur. Antoine, lui, n’en était pas si sûr. Pour la quarante et huitième fois. Dix mille neuf cent cinquante douze signes, avait-il compté, et c’en serait fini. À midi peut-être. Les derniers quartièmes de centièmes de secondes à détruire dans la poussière mouillée de lumières crues du jour.

Maudites heures. Encore toutes frétillantes dans leur incandescente jeunesse.

Antoine avait écrit ses premiers romans à l’ombre opaque de la nuit. Des rêves qui s’immisçaient furtivement dans sa conscience fatiguée. Le travail était facile, indolore, transparent. Il fallait laisser faire les impérieuses anfractuosités du brume nocturne croupir dans son insane lenteur à travers les percutions tonitruantes des grandes herses de la résistance et de l’éveil. Il n’y avait que les mots capturés dans la nuit qui trouvaient alors grâce à ses yeux. Un forçat solitaire, compagnon de l’ombre, étendu comme un mort qui parle au creux de sa main pour faire connaître ses volontés posthumes. Puis, le vent qui chasse les vieilles vicissitudes avait emporté au loin cette habitude et sa femme lui avait imposé de travailler en plein jour. Bien sûr Olga avait arrangé son bureau pour y interdire les projections suintantes du monde extérieur, et c’était comme un jeu tous les matins de se demander jusqu’à quel point l’artifice pouvait tenir. Pendant des mois Antoine ne s’était vu écrire que des chroniques météorologiques, imaginant, depuis les infimes rais de lumière qui venaient fendre le remugle familier de sa pièce de travail, à quoi ressemblait le monde derrière les volets de sa datcha imaginaire.

Mais ce n’était pas la nuit. Autrement Antoine en eût fini comme tous les ans le 24 février dernier à 4 heures 32 minutes et 15 secondes.

Antoine ne s’était laissé convaincre que pour défier l’ennui, pour se prouver en lui-même qu’il était encore capable d’éprouver du plaisir en dehors de son confort de vieux hibou. C’était l’unique raison pour laquelle il s’était marié avec Olga. Elle lui permettait de faire le rut autrement qu’à 11h42. Le faire à toute heure de la journée sans se soucier des visites impromptues, du téléphone, ou d’un roman qui s’attarde, voilà une aventure à laquelle Antoine ne pouvait que souscrire avec la joie recouvrée d’un jeune homme.

Alors pourquoi ne pas essayer de rompre la nuit, s’en faire le témoin unique de ses rêves, monter au front des introspections dès l’aube, et accepter la dernière proposition du Seuil sans laisser apparaître la moindre lassitude, la moindre crainte de se trouver soudain dévoilé dans la lumière taquine et innomément chauve du matin ? Écris-nous un essai sur « l’art de la concision », lui avait-on suggéré, ou peut-être était-ce moi, peu importe. Antoine avait accepté sans rien dire. Mollement. Avec la conviction du condamné qui se sait déjà mort.

La concision… qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

Pourquoi pas, certainement. Au moins, il y gagnerait ce second rut, l’après-midi, et quelques bisous mouillés avant de s’endormir pour le consoler de passer la nuit dans son lit plutôt qu’à sa table des rêves.

*

Le bol de muesli posé sur la table se laissait contempler, impassible, sans connaître encore le destin que lui réservait Antoine. Trois minutes déjà qu’Antoine le défiait, lui ordonnait de lui révéler les mystères de son existence. Le bol aurait pu crailler, gémir, vociférer, montrer au moins quelques signes d’attachement ou de reconnaissance pour celui qui l’avait imaginé. Il aurait pu tout du moins lui donner la preuve qu’une conscience sans reddition était capable de se montrer avec le minimum d’artifices sans avoir besoin d’étrier chaque parcelle féconde de la pensée pour qu’elle produise ce dont son auteur recouvré, révélé, saura être fier à chaque seconde restante de son existence de bol.

Qu’un bol peut être entêté parfois.

Il demeura ainsi encore de longues secondes hermétique aux imprécations tumultueuses et niaiseuses d’Antoine. Le muesli, lui, baignait dans son lait. Vaguement fidèle à l’invariable et triste existence qu’avait été sa vie hors de son bain. Il pataugeait dans son inconsistance mièvre sans prêter attention au vacarme terrible qu’eût été son existence si Antoine avait décidé de l’engloutir. Mais un bol, ce bol de muesli toujours, ou plutôt non ce bol seul, ne se met pas à rêver qu’il pense. À l’auge de la panse qu’eût-il pu trouver dans cette intolérable représentation de lui-même sinon que tout le contenant de son contenu perdait sa contenance devant l’incontinence sensitive du muesli oint dans la sève bovine ?

— Au travail, dit enfin Antoine en se levant. Je renonce à la faim mais n’épargnerait pas un café sauvagement moulu dans les trames revêches du passé.

*

Il était 8h32 et depuis 7 heures, Antoine toisait son café et lui intimait l’ordre de répondre. Mais le café en avait marc. Il se tut. Et comme il se tuait, il se rendit compte en même temps qu’Antoine le buvait qu’il était déjà mort. Mort de café.

La Mémé Goulgoule n’aurait pas dit mieux.

Antoine jeta un regard noir vers le bol de muesli toujours cramponné aux murailles du temps, refusant de se laisser glisser vers sa fin certaine, s’invectivant de croustiller ce qui lui restait à vivre, se trouvant finalement piteux dans ses courbes lâches, dégoulinant en lui-même, honteux de son potage indigeste, pâteux et mou, invariablement triste de ne pas avoir su se faire désirer, là, tout à l’heure, avant qu’Antoine l’abandonne.

Le lait avait compris et ses cris noyés avaient fini par laisser place au silence. Une page s’était tournée.

Et le bol était toujours là. Constant dans son indifférence. Antoine aurait juré l’entendre rire.

— Oh, toi… oh toi ! répéta mille et une fois et trois cent cinquante douze autres fois Antoine dans le silence du temps décomposé en fractions césiumiques.

« Oh, toi !… » dit-il une dernière fois pour être sûr de ne pas commettre d’impair. « Ou peut-être toi ! reprit-il en s’adressant au muesli. » Peu importe. Antoine leva un bras, ouvrit la bouche, mais aucun son ne put en sortir. Était-ce le destin d’un homme ? Noyé dans sa culpabilité et son indécision face au tragique devenir d’un bol rempli de céréales et de lait ?

8h33 et Antoine ne s’était toujours pas mis au travail.

*

Un peu plus tard dans la même minute, je sentais qu’Antoine serait probablement inspiré par une quelconque idée de la nuit et que, telle la madeleine de ses rêves, cette idée viendrait s’épanouir en sa demeure pour le consoler de ne connaître encore l’usage matinal, la démarche instigatrice, le rituel, qui le mènerait à sa table de travail. Je ou il —  peu importe le gond des chemises —  caressa l’idée d’un souvenir sur la peau noircie, mais vierge de toute représentation redondante, de la conscience créative d’Antoine. L’atome poussiéreux — rêve d’ailleurs — s’étala sur toute son insistance malléable et Antoine écarquilla les yeux quand il vit prendre la lumière captée dans cette chambre obscure qui avait le nom imprononçable d’une muse russe.

Mune russe. Musse rune. Nu rune…

Bref. Il avait trouvé. Croyait-il.

*

Pas encore assis devant sa feuille blanche, Antoine se tient debout à l’entrée et semble compter les secondes qui s’écoulent en lui-même à travers les paravents ouateux et sonores du souvenir de la nuit. Il ne démissionne pas encore face à sa tâche, il inspire en comptant les cellules mortes de sa peau qui s’irisent une à une à travers un rayon de lampe, il se nourrit des radiations environnantes, des ondes purgatives qui… Ah tiens, Antoine désormais éprouve l’impérieuse nécessité de rejoindre le trou de pisse qui se trouve au fond et à droite. Pour ce faire, Antoine s’imagine passer devant son bureau, étroit et frêle comme un vieillard à peine né, stigmatisé dans sa matérialité inféconditionnelle, nid à poussières striées comme une étoile putride, mirage d’une vaine faconde, repère de brigands à l’imagination loqueteuse, puits de débris sans fond, linceul moite de la pensée, déchet de l’humanité qui attend son train et qui voit rien venir. Et le voilà donc, ce bureau si terrifiant. Ni tout à fait vivant ou mort, ni à présent ici, ou ailleurs, peu importe. Juste là, entre les lignes. Entre le café moulu et la chaude pisse. Prêt à partir loin et encore en attente de son maître.

Le bureau pouffe. Ce n’est pas pour tout de suite.

Tandis qu’Antoine mitraille la margelle du trou à pisse, il sent venir depuis les entrailles du goulag profond d’où jaillit les idées camarades, un vent humide et tiède qui lui caresse agréablement les poils des oreilles et de la nuque. Il achève sa miction, s’ébroue, puis campe sa tête dans le trou espérant y trouver comme toujours quelques persuasifs obstructions à sa couardise.

Antoine restera ainsi une heure à lécher de ses yeux exigeants les variations infimes de la céramique et quand il se rendra compte que les secondes se mangeaient entre elles pour désigner celles qui lui dicteraient sa conduite à venir, il lèvera les yeux au ciel en espérant un signe qu’il savait, ou espérait, ne pas voir. (Ou le contraire, peu importe.)

Dans l’espoir d’en finir avec cette expédition punitive qu’il s’infligeait à lui-même, même si tout auréolé d’une cuvette pour couronne et d’un balais à chiottes pour tout autre accessoire on le sentait capable de rester là encore quelques heures, Antoine décida de forcer son destin et de contrarier l’idée que je me faisais de lui à cet instant où, il faut l’avouer, étant plus tout à fait un homme digne d’intérêt, rares auraient été ceux capables de le voir en écrivain tenant la prose devant les photographes. En résumé, l’éventualité qu’il puisse ne rien faire de la nuit passée le contrariait au point de le soulever enfin de son trône de grand procrastinateur.

Il avait des lumières humides dans les yeux et de fourmis sur les doigts. Il était prêt au travail.

*

Mais il était 11H40 et Olga ne devait pas tarder.

Antoine remit ses idées en ordre et fonça à son bureau infligeant à son visage ce petit air de componction emprunté à divers nones lubriques que sa femme aimait le voir arborer à la fin de la matinée. Elle l’imaginait ainsi bercé par les vagues naphteuses de l’inspiration de la muse putride. Il y avait à ce moment-là, dans ces forces intérieures et souterraines, des secrets prêts à faire jaillir une œuvre prodigieuse dans l’esprit de l’homme qui saurait en être le réceptacle éphémère. Le bol.

— Je ne te dérange pas, papa ? Je t’ai fait du thé et t’ai apporté des biscuits. J’ai aussi cueilli dans le jardin des girafes-à-quatre-feuilles, des jonques et des quilles-de-printemps.

Ben oui, ça va, je ne permets personne de juger. Femme ou fille, c’est la même chose. Seul le miroir change.

*

Depuis des heures qu’il travaillait à cet essai, Antoine n’avait rien produit quand il reçut un mail de son éditeur à 12h54 pour lui dire que ce qu’il lui avait envoyé le matin-même était formidable. Antoine n’en fut pas surpris. Cela au moins n’avait pas changé depuis vingt ans, et il en serait ainsi encore les prochaines cents mille et deux années. Car de son existence quotidienne, il n’en voyait qu’un brouillard continu. Il pouvait lui-même être ce brouillard comme le muesli pouvait se perdre dans son bol récalcitrant, être parmi les vivants ou les morts, être Volodine ou ne pas être, rien ne changeait, tout finissait par se dissiper comme la nuit au matin, comme le rêve à l’éveil, comme les pétales de blé pataugeant des heures durant dans le lait. Les jours se refermaient ainsi sans cesse avec la même certitude que rien n’avait été accompli et que rien ne serait jamais achevé avant qu’il ait fait, dans sa ponctualité isocèle, son rut avec sa femme, sa fille ou, unidimensionnellement, avec lui-même. Des jours, des années, des siècles sans assombrir la moindre page de sa pugnace et tangible créativité, et le lendemain, à la même heure pourtant, tout était là, accompli rétroactivement, presque lactescent dans sa perfection.

Antoine avait bien travaillé, il pouvait se poser et dormir. Demain, un nouveau roman l’attendait. Ou le contraire, peu importe. Simple et concis comme l’aube qui s’éveille. Radieux aussi.

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