Le Mystère du billet froissé

… une relecture de Justine, ou les malheurs de la vertu.

sade paper

fabulations et autres histoires

En 1942, le biographe de Sade, Pierre Dommage, reçoit un billet, très court et dans un état lamentable, que l’expéditeur inconnu prétend être écrit par le marquis de Sade. L’écriture est minuscule pour tenir sur 10 cm sur 15, presque illisible, semblant être rédigée dans la précipitation, pourtant selon les experts graphologues à qui le biographe montre le billet, tout concorde pour l’attribuer au marquis de Sade : l’écriture empâtée et irrégulière, presque frénétique, le type de papier correspondant à celui utilisé par l’auteur (une date figurant sur le revers avec le nom de son destinataire, le comte Dubois, permet de connaître sa date exacte et de le comparer avec des lettres écrites et des manuscrits de la même époque). Le destinataire, dont la famille aurait retrouvé cet unique exemplaire et l’aurait détenu pendant un siècle, était de la petite noblesse, avait suivi les errements de l’époque comme une feuille ballottée par le vent et c’était incroyablement enrichi tout au long de sa vie profitant des incessants retournements de pouvoir. Tout laisse à penser que le comte Dubois avait connu l’écrivain à Paris en 1776, sinon avant ; une proximité qui expliquerait la nature familière du ton employé par l’auteur de Justine.

Pierre Dommage aurait pu porter peu d’intérêt à l’authenticité de ce billet, toutefois les informations qu’elle livrait sur son auteur étaient d’une nature telle qu’il était crucial pour lui que ce qu’il tenait entre les mains ne soit pas un faux. Dommage avait en effet toujours trouvé étonnant qu’un libertin aussi affirmé que le marquis de Sade prenne le parti d’une victime comme l’était Justine, au lieu de ses tortionnaires. Il lui semblait à la fois qu’il devait être plus compliqué, mais aussi moins efficacité, moins conforme à la « morale » de Sade, de se mettre à la place d’une jeune fille venant à découvrir sur son parcours les pires horreurs possibles. Si son intention avait été de défendre les étranges mœurs qu’on lui prêtait, pourquoi aurait-il pris le risque de les montrer à travers les yeux de la plus inoffensive des créatures ? Et ce billet non signé, écrit en hâte, apportait une réponse à ses interrogations.

Le biographe juge l’authenticité de ce billet trop incertaine, et préférant ne pas suivre l’avis des experts graphologues, laisse dans sa biographie, Sade l’assassin, la question en suspens.

C’est seulement vingt ans après qu’on reparle de ce billet dans le bimensuel SM Salaud, masochiste ! aujourd’hui disparu. Il est présenté alors comme sans contestation possible écrit de la main du marquis. D’autres experts depuis (historiens non sadiques) estiment que le texte est « incontestablement un faux », son seul tort semble d’avoir été publié dans un journal SM. Les spécialistes de Sade connaissaient pourtant bien le bimensuel pour y avoir publié des articles comme en attestent les numéros 14, 16, 23, 42 et 54, les seuls que j’ai pu me procurer ; certains ont même prétendu que Pierre Dommage évoqué dans l’article de Salaud, masochiste ! était passé à la postérité plus pour ses aptitudes à jouer de la croupière dans certains milieux libertins que pour la reconnaissance dont il pouvait jouir auprès de ses pairs historiens ; quand pour d’autres experts sadiques, Dommage ne pouvait être qu’un nom prédestiné au canular (Pierre Dommage n’est par ailleurs l’auteur que d’un mémoire sur les grandes défaites françaises de l’ère contemporaine).

Depuis, le billet en question a disparu, la veuve de Dommage dit l’avoir remis à son notaire dijonnais qui n’en a pas souvenir, et le numéro 58 de Salaud, masochiste ! étant épuisé, c’est dans la revue littéraire américaine The New York Review of Books parue le mois dernier qu’on peut retrouver la trace de ce texte, présenté cette fois comme « probablement écrit de la main de l’auteur des Cent Vingt Journées de Sodome. L’auteur de l’article, William Shame, a refusé de me citer sa source.

The New York Review a reproduit dans son article deux versions, l’une traduite en anglais, et l’originale. Voici le texte tel quel en français, avec l’autorisation de la revue :

« J’ai fait publier ces derniers mois une nouvelle version de ma Justine, et j’en saisis l’occasion pour vous faire, comte Dubois, l’aveu des raisons de son écriture.

Me voyant injustement enfermé à Vincennes comme je vous l’ai déjà décrit, sans l’appui de ma famille, rejeté par mes gens, mes maîtresses, trompé par mes avocats, victime d’une réputation qui me flattait par ses excès mais me condamnait encore plus par l’invraisemblance de ces accusations, j’avais d’abord entrepris l’écriture de « confessions » que j’avais voulues honnêtes, et qui, tout en ne cherchant pas à nier les vices dont je m’étais toujours enorgueillis, visaient à rétablir une vérité trop souvent souillée d’ignominie lors de mes procès. La rédaction de ces « confessions », comme dans toute entreprise réclamant l’honnêteté des braves et la sincérité des justes, avait été rapide, à peine perturbée avouerais-je par l’inconfort matériel qui était alors le mien ; mais m’étant trouvé dans la situation rarement productive pour un écrivain de pouvoir les relire plusieurs mois avant que de pouvoir les céder à des mains dignes de confiance capables de les porter à mon éditeur, je compris qu’aucune vertu, isolée des preuves que réclame la raison, n’arriverait à convaincre mes juges. En écrivant « juges », je ne considère pas seulement ces ingrats serviteurs des bonnes mœurs qui avaient vu en moi l’occasion de montrer la sévérité du prince à l’égard de ces frondeurs libertins qu’il fallait châtier en présence de la foule ; non, c’était bien, vous l’avez compris, l’opinion, ces juges que sont les Lecteurs, que je voulais convaincre : ces « confessions », trop honnêtes pour être vraies aux yeux du public qui ne voyaient en moi qu’un ignoble satyre, n’auraient jamais atteint les desseins que j’avais ambitionnés pour elles.

J’eus alors la conviction qu’il fallait jouer le rôle que l’on m’avait attribué et servir à mon profit les diverses affaires fâcheuses qui m’avaient valu ces éclats et ces trahisons. Si mes juges s’étaient chargés de me priver des libertés les plus naturelles, je voulais être encore le seul maître de ma fortune et de ma renommée. J’entrepris donc l’écriture de cet ouvrage que vous connaissez maintenant sous le titre de Justine ou les malheurs de la vertu, avec un empressement tel, là encore, qu’il fut achevé en moins de deux mois. J’ai lu depuis beaucoup de critiques, sur ce que j’appelle encore un roman, et qui sont si éloignées de la vérité qu’elles me font un grand plaisir, autant j’imagine que je peux en prendre en apprenant dans les nouvelles du matin qu’untel ou untel s’est vu la tête coupée par la machine de notre bon Guillotin, pour autant que les diverses inventions qui traversent ces critiques, et que j’ai moi-même incitées, puissent cette fois être à mon avantage.

On raconte donc que j’ai eu le plus grand mal à finir cette tendre Justine. Cela me ferait comme je vous l’écris beaucoup de plaisir, et flatterait l’endurance qui s’est depuis mes belles années libérées d’un corps rendu impotent par des longues années d’oisiveté forcée ; en réalité, il a surtout été question depuis notre première rencontre, Justine et moi, d’ajouts réclamés par mes éditeurs seuls qui ne se voyaient jamais vendre autant de feuillets que quand les malheurs de mon héroïne devenaient aussi terribles et nombreux que possibles. J’écris, et m’exécute, toujours, comme le meilleur des étalons, soyez-en rassuré. Ainsi, quand mon éditeur sonne et qu’il me réclame des sévices nouveaux pour Justine, ou une entrée plus en profondeur, plus brutale encore, dans l’enfer des supplices et des vices, bref, de persécuter toujours plus la vertu de mon héroïne, ce n’est jamais qu’avec une joie sans faille que je me remets à l’ouvrage, car faire peser sur ma malheureuse toujours plus d’infortunes, voyant qu’à chaque coup de fouet mon plaisir s’échauffe, ainsi que celui des Lecteurs, c’est autant de bonheur que je donne aux autres sans risque de me perdre, et surtout, de mal, autant que je puisse l’espérer, porté à l’égard des libertins.

Étais-je un libertin ? Je vous le confesse. N’ai-je jamais eu comme vertu que l’honnêteté de satisfaire sans fard à mes vices quand d’autres ne font que les imaginer à l’ombre de leur hypocrisie ? Je vous l’accorde. Mais diable, que cette étiquette de libertin m’a fait du tort comme s’il était question d’une secte byzantine ou araméenne ! Sachez que je n’ai jamais répondu que d’une chose : de ma philosophie. Justine est bien une réponse à ceux que l’on me prêtait pour frères, à ce qu’ils m’avaient fait. Ou pas fait. Car ces damnés n’ont jamais levé le petit doigt que pour me l’enfiler dans le puits de Vénus quand j’avais autrement besoin que ma réputation soit lavée de toute l’infamie dont elle était alors la cible. Mon dessein était tout simple avec Justine : je voulais me servir de cette réputation pour porter un coup fatal à ces libertins. Juillet s’était déjà bien chargé de leur faire payer ce que j’avais subi par leur silence ; mais je voulais leur porter le dernier coup, le plus rude, le plus vicieux, et devrais-je dire, le plus digne de moi. Rien ne m’aura autant aidé que la disgrâce de la couronne. Bien que las encore que tous ces dévots puissent malgré la révolution se frayer un chemin jusqu’au temple de la République pour faire valoir la morale de leur dieu, mon éditeur m’a confié plusieurs fois pour me rassurer que mes œuvres avaient d’autant plus de succès qu’on se les offrait entre amants derrière les paravents à l’arrière des boutiques, au pied des autels, dans les confessionnaux, qu’on se les lisait sur la couche parentale où ils avaient été conçus entre frères et sœurs, ou qu’elles se cachaient sans difficulté coincées entre le missel et la blague à tabac ; j’étais rassuré en somme sur les bonnes mœurs du citoyen français. Qui oserait en effet faire chercher par ses valets le dernier ouvrage de ce vicelard de marquis auprès de son libraire ordinaire et laisser voir dans sa bibliothèque ses œuvres touchées du sceau de l’infamie ?

Ces œuvres, mon petit Nicolas, je me flatte qu’on se les arrache pour les lire, puissent-elles mettre en accusation cet esprit de libertinage dont j’accepte avec humilité en être devenu l’icône, non pour les exposer dans des vitrines comme pour des idoles de fumée. Les libertins ont cessé d’exister le jour où ils se sont reconnus, organisés et rassemblés comme une secte. Puissent ceux qui veulent suivre l’instinct que leur dicte la nature s’accoupler comme ils le désirent, et que les autres aient la paix comme ils le demandent ; mais que tous entendent parler de moi, lisent et se tourmentent en lisant les horreurs que je leur offre ; que chacun boive l’infecte résidu du mensonge qui m’a conduit à les trahir à mon tour ; qu’ils paient par leurs sarcasmes sans cible, leur dégoût et leurs vices dont ils n’ont jamais eu, eux, à répondre ; qu’ils paient par ces lectures le désastre injuste qu’ils m’ont causé en me privant de mes meilleures années.

Je n’aurais qu’un seul argument pour vous convaincre de l’ingénieuse fourberie de mes calculs : si on peut me reprocher, et j’en serais ravi, d’avoir calqué ma philosophie à celle de mon Dolmancé, pourrait-on me reprocher d’être tout autant Justine ? Eh bien oui, si l’on me croit sans mal quand je dis : « Dolmancé, c’est moi », pourquoi ne me croirait-on pas si je dis : « Justine, c’est moi » ? Tournez Thérèse, vous y trouverez Justine, et retournez-la encore, vous m’y verrez tout nu !…

Ne vous amusez pas, mon cher ami, on me reproche bien plus l’effroyable infortune que je fais subir avec insistance à mon personnage que la philosophie, l’intention, ou peut-être le réquisitoire, que l’on me prête à travers cet ouvrage ; du reste, que Justine soit l’œuvre d’un infâme libertin, ce n’en est, si j’ose l’écrire, que la cerise sur le gâteau. On me reproche de n’être qu’un diable, et je suis pourtant bien l’auteur d’une sainte. Suis-je encore ce diable ? Eh bien soit, la Justice n’y a rien voulu entendre que les injures et les mensonges ; alors, voyez donc, Lecteurs, mes juges, comment ce vilain vit, promptement présenté au temple du bonheur, se décalotte comme il se doit devant une dame qui lui dit bonjour et qui pollue déjà ; pressez donc que je vous décharge, Lecteurs, de vos fourbes angoisses et de vos menus-plaisirs. Il serait inconvenant de se refuser à vous. Vous vous présentez, fortuitement, je l’espère, à travers la plage arrière, alors pressez que je vous serve : les femmes à bâbord, les hommes à l’arrière ! Que chacun suce aveuglement le miel de ces infâmes simulacres, cher comte, mais j’en serais cette fois le seul juge !…

Remarquez que l’effet aurait été tout autre si je ne m’étais pas mis à la place de Justine ; car, écoutons les dames de vertu : Justine n’est rien d’autre que la victime des crimes de cette indécente crapule, le « comte » de Sade. Bien jugée, pour l’avoir accompagnée depuis ces premiers tourments, les Lecteurs, n’auront besoin d’aucune autre preuve de son innocence ; et pourtant… Y a-t-il plus d’innocence chez un personnage tiré de l’imagination d’un dépravé que chez ce dépravé lui-même ? Justine n’a jamais existé ; j’existe. Seule l’innocence de cette ingrate apparaîtra au grand jour ; soit, mais je la tuerai, j’ai déjà tout prévu ; et ce sera la raison de ma future visite chez vous, comte Dubois. Je la tuerai comme ma propre fille ; et je l’offrirai à vos plaisirs lascifs avant que d’en finir.

Déjà, j’usais d’un stratagème identique dans La Philosophie… dont je vous sais grand admirateur ; mais je prends Justine comme mon chef-d’œuvre, justement parce qu’elle ne fait que relever la grande lâcheté de ceux qui se révèlent incapables de voir l’évidence : les mêmes hier, qui m’enfermaient sur la bonne foi des apparences, sont les mêmes aujourd’hui, aveugles, me traitant de fou, d’ennemi du Pape, de la France, de la République et que sais-je encore, et ils ne peuvent s’opposer à Justine comme modèle de vertu. Et ce modèle c’est le mien. Aussi téméraire, fraîche et naïve que Jeanne, aussi délaissée, bafouée, molestée, méprisée, que la France, et son peuple avec elle. Oui, mon cher comte, Justine, ce n’est pas seulement moi, celui qu’on a enfermé pour ses convictions érigées contre la tyrannie et la morale religieuse, c’est la France ! Que voudriez-vous d’autre après la lecture de cette nouvelle version sinon sauver Justine de son triste destin ? Sauver la France de ces voyous qui vouent leur vie au libertinage et qui ne feraient rien pour arracher un des « leurs » des mains de l’injuste providence ?… Chaque fois que ma Justine est mise au feu, au fer, au pilori, c’est un libertin qui disparaît en implorant à genoux que je l’excuse de s’être tu.

J’ai été honnête une fois, on s’est alors joué de moi, et cela m’a conduit droit à la cellule. Comme tant d’autres, j’ai pris goût à me cacher en préférant la voie de derrière où le plaisir est plus grand et le risque moindre. Profitez donc, cher comte, de cette nouvelle version, mon éditeur la répand en faisant dire à ceux qui la lisent, qu’elle est plus cruelle encore que les précédentes. Laissez couler autant les larmes sur Justine que de coups de fouet supplémentaires sur ses cuisses, ses mains, sa gorge, sa croupe, vous pourrez en compter ; des coups du sort, intensifiés par mes soins délicats, pour en parachever finement l’ouvrage. Mais pleurez un peu sur moi aussi. Sans votre confiance, je ne suis rien. »

Après cette date, on sait que le marquis de Sade, arrêté à Charenton chez les fous, ajouta au moins deux nouvelles versions à sa Justine. Il y mettait l’accent moins sur les sévices physiques que sur les trahisons, les mensonges, les filouteries, et Justine n’avait plus rien d’un roman libertin.

Alors après deux siècles, le mystère de la réputation de Sade réapparaît donc avec la découverte de ce billet. Le marquis y a évoqué son désir de révéler bientôt au public les intentions secrètes cachées derrière « sa philosophie » ; on sait qu’il n’en fera rien. Qui pourra encore croire après ce billet que Sade et Justine, ce n’est pas la même chose ?

Jusqu’à la fin, Sade aura été trahi. Parce qu’il était sans doute plus commode pour tout le monde, y compris pour ses amis, que Sade reste Sade. Parce que tout innocent qu’il pouvait être, il était indéfendable. Le défendre, s’était se perdre soi-même. Sade devait rester ce symbole de la décadence aristocratique. Ainsi, comme pour son héroïne, c’est sa confiance et sa naïveté qui auront raison de lui. Et c’est parce que la famille du comte Dubois n’ignorait pas cette triste réalité, que ce billet, gardé comme un secret méprisable et honteux, ne fut jamais rendu public.

« Celui qui veut remonter un fleuve parcourra-t-il dans un même jour autant de chemin que celui qui le descend ? » (La Dubois à Thérèse) Sade a-t-il descendu le fleuve ou cherché toute sa vie à le remonter ? A-t-il suivi le chemin de la Dubois ou celui de Thérèse ?

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