Spoutnik, Laïka, Gagarine, Apollon 11, AGC, Mars

Qu’est-ce qui sera plus important dans quelques siècles ?

  • le 1ᵉʳ objet artificiel envoyé dans l’espace (Spoutnik 1)
  • le 1ᵉʳ micro-organisme dans l’espace (ceux présents dans Spoutnik)
  • le 1ᵉʳ être vivant dans l’espace (la chienne Laïka)
  • le 1ᵉʳ homme dans l’espace (Youri Gagarine)
  • le 1ᵉʳ homme sur la Lune (Neil Armstrong)
  • le 1ᵉʳ ordinateur dans l’espace (l’Apollo Guidance Computer)
  • le 1ᵉʳ homme sur Mars
  • le 1ᵉʳ bébé né dans l’espace ou sur un autre monde
  • le 1ᵉʳ vaisseau quittant le système solaire et premier (voire seul) témoin de l’existence d’une présence de vie intelligente dans un système qui disparaîtra dans quelques milliards d’années et nous avec (Voyager 1)

L’histoire n’est pas une science, on est toujours esclave d’un certain point de vue. Aujourd’hui encore, et puisqu’on fête cette année les cinquante ans des premiers pas d’Armstrong sur la Lune, notre vision de l’histoire est toujours aussi liée à l’influence américaine.

Pourtant, l’exploit de l’homme sur la Lune, il est peut-être plus d’avoir échappé à une myriade de risques et d’écueils technologiques sur toute une décennie (deux, si on compte l’ensemble du programme). Des ratés, surtout au début de la NASA, il y en a eu, et il y en aura après (accidents de navettes notamment), mais la conquête de la Lune à travers le programme Apollo est un petit miracle, c’est vrai, qui a lui seul pourrait encore faire figurer cet exploit longtemps dans la représentation qu’on se fait de l’histoire.

Mais cette représentation se fait aussi toujours à travers le prisme du contexte historique imprévisible et forcément changeant. Demain, rien ne dit que la NASA continuera d’être l’agence dominante en matière de conquête spatiale (la Chine ou l’Inde pourraient prendre la relève). Rien ne dit non plus si bientôt ce ne seront pas des entreprises privées qui réaliseront ces prochains exploit(-ation)s. Imaginons que les Chinois et Elon Musk non seulement envoient les premiers hommes sur une autre planète (en bons communicants, les Américains parlaient avec la Lune de « premiers pas de l’homme sur un autre monde »), mais y développent des colonies ou des stations pérennes, est-ce que les premiers pas sur la Lune ne prendraient-ils pas un autre sens et y perdraient en intérêt ? Et ne serions-nous alors pas obligés de reconsidérer la place des exploits antérieurs des Soviétiques avec Spoutnik et Gagarine ?

En qu’en sera-t-il dans quelques siècles ? Si les hommes étaient amenés à disparaître mais que les chiens, grâce à leur esprit de meute ou autre chose, parvenaient eux à survivre à la disparition de leurs anciens maîtres, est-ce qu’ils ne réhabiliteraient pas la place du premier être vivant dans l’espace, une chienne, comme eux ?

Et si on regarde encore plus loin, si on oublie les chiens, et si on doute des capacités des hommes à survivre à leur inclination à l’autodestruction (et compte tenu du fait qu’ils se perfectionnent toujours plus dans ce domaine), que restera-t-il finalement de ces conquêtes ? Une panspermie d’origine humaine à travers tout le système solaire dont il aurait été le principal vecteur mais bientôt plus le principal bénéficiaire. On aurait un peu fait tout le travail pour des micro-organismes. Retour à la case départ, avec dans le nouveau logiciel d’évolution, une théorie du ruissellement appliquée à la biologie. Beaucoup d’appelés, peu d’élus, mais les mêmes chances pour tous ou presque. Pour ces micro-organismes résistants à ces nouvelles conditions de vie, et même si on peut douter un jour qu’ils se découvrent un quelconque intérêt pour l’histoire, eh bien l’événement majeur de leur histoire, leur « petit blop pour le protozoaire, un grand splash pour la vie », ce serait les premiers microbes, envoyés et sacrifiés, voyageurs malgré eux du premier satellite artificiel de l’histoire, Spoutnik 1.

Dernière hypothèse, qui aurait presque mes faveurs… L’intelligence artificielle, les robots intelligents, les automates, les ordinateurs couplés à des systèmes d’évolution matériels… appelons ça comme on veut, mais on est nous en train de donner « vie » à ces entités nouvelles qui seront un jour sans doute plus à même que nous de s’adapter à toutes sortes d’environnements hostiles dans le système et ailleurs. La vie, c’est au fond un système élaboré archaïque dont l’évolution hors de son environnement cumule deux handicaps : la rareté et la lenteur. Il faut une infinie d’éventualité, de tentatives aléatoires, pour qu’un organisme finisse par s’adapter à un nouvel environnement. Il a fallu plusieurs milliards d’années pour voir les premiers organismes complexes dans nos océans, et il faut plusieurs millions d’années pour voir des mutations dans des espèces capables, dans des environnements différents, susceptibles de faire « naître » de nouvelles espèces. C’est long, c’est laborieux, c’est peu réactif, et c’est idiot (ça ne répond à aucune logique). Alors qu’une entité intelligente robotisée et autonome pourrait être capable de modifier ses propres propriétés matérielles et logicielles pour s’adapter, coloniser et pérenniser le rêve d’éternité dont ils auraient hérité de ceux qui sont en train de les créer aujourd’hui. Trop fragiles, difficilement inadaptables, soucieux souvent de bien autre chose que de son expansion, les hommes deviendront peut-être alors obsolètes dans un monde de machines… On en voit déjà des prémices : on commence à avoir l’idée d’appareils autonomes capables de résoudre le problème des débris spatiaux ou de sonder divers corps célestes en vue d’en exploiter les ressources de manière autonome sans intervention humaine. Et dans cette optique un peu glaçante, le premier ordinateur dans l’espace deviendrait alors l’événement majeur de ce début de conquête spatiale…

Bientôt la gloire pour l’Apollo Guidance Computer, peut-être.

Publicités

La crise ne paie pas

Au cours de l’histoire moderne, les progrès techniques, scientifiques, commerciaux ou environnementaux se sont fait au profit d’abord des élites bourgeoises, et si une classe moyenne riche a pu apparaître, c’est parce qu’à la fois le fruit de leur travail mais aussi leur consommation en masse, profitaient à ses mêmes intéressés, les élites. Ce système gagnant-gagnant a permis aux démocraties de connaître leur âge d’or et une sorte de concorde est apparue entre ces différentes classes. À une période où le monde doit faire face à des changements environnementaux affectant leur développement et remettant en cause leur logique basée sur une surproduction et une surconsommation, toute la question est de savoir comment les élites bourgeoises qui tiennent le pouvoir de ces démocraties vont arriver à continuer à évoluer si c’est désormais au détriment des classes moyennes et de l’environnement.

Tout porte à croire que les bouleversements climatiques pèseront de plus en plus dans le prix que chacun devra payer pour maintenir son niveau de vie. Sauf progrès technique majeur, le niveau de vie moyen des pays historiques de la révolution industrielle devrait baisser. Et cela ne peut être acceptable pour les classes moyennes que si pour la première fois depuis le début de l’ère moderne ces élites bourgeoises acceptaient de prendre leur part dans ce déclin. C’est le prix de la concorde entre les classes.

En 2008, la crise financière a prouvé que quand les élites fautaient, elles continuaient d’en faire payer le prix par les classes inférieures. Depuis, rien à changé. Les dettes des États continuent de peser lourd sur les citoyens des classes moyennes et inférieures, tandis qu’ironiquement, les élites continuent de ne pas voir la crise et de s’enrichir toujours plus. Toutes les crises démocratiques découlent de cette logique inégalitaire qui a fait qu’après les trente glorieuses ces « premiers de cordée » ont refusé de prendre leur part à la crise.

Aujourd’hui, avec la crise des gilets jaunes, c’est un autre exemple de ces déséquilibres qui s’expriment. La crise n’est plus financière, mais de confiance vis-à-vis de cette classe dominante qui à leurs yeux profitent de la crise environnementale en devenir pour faire payer aux classes moyennes et inférieures le prix d’un ralentissement voire d’un déclin productif nécessaire pour atténuer les effets d’un changement climatique à moyen et long terme.

De la même manière que la crise financière de 2008 aurait dû être payée par ces élites bourgeoises pour en avoir été les seuls responsables, ce sont à elles de payer la plus grosse part d’un aménagement productif, industriel et inter-commercial, sans quoi aucune paix entre les classes ne pourrait être désormais possible.

Décroissance, aménagement industriels, et accompagnements sociaux : face à une crise environnementale, ce sont les seules solutions à long terme pour préserver ce qui peut l’être d’un mode de vie qui quoi qu’il arrive maintenant et dans sa forme actuelle est voué à disparaître.

Si c’est à eux de montrer l’exemple, c’est que s’ils le font, en tant que premiers de cordée pour gravir une montagne, ils ne peuvent être les premiers à s’en sortir quand la montagne s’effondre sous leurs pas. C’est une question de dignité, et de fraternité. Jusqu’alors, la fraternité n’avait un sens pour ces élites qu’à l’intérieur-même de leur classe, de leur « monde ». La révolution française avait porté la bourgeoisie au pouvoir, il serait temps qu’elle apprenne à son tour le sens de la « fraternité », s’ils ne veulent pas être délogés de leur piédestal comme leurs prédécesseurs de haute classe.

Faire payer les élites, qu’est-ce que ça signifie ? Qu’à chaque fois que de l’argent public doit être trouvé, ce sont ceux avec des revenus et un patrimoine important qui en proportion paient les premiers. La notion de premiers de cordée, c’est ça. Ceux qui profitent de la concorde, de la paix sociale, sont ceux qui devraient en être les premiers garants. Une évidence, sauf pour eux.

La marche des cons vaincus

Sérieusement mesdames, vous voulez… marcher pour faire entendre votre voix contre les violences sexuelles et sexistes dont vous êtes victimes ? Encore un coup d’épée dans l’eau du féminisme de prétention et de réseaux sociaux. Quelle époque… Entre le féminisme de façade qui s’affiche sur Twitter et le féminisme extrémiste, prendriez-vous le temps de la réflexion pour adopter un féminisme qui avance, et qui refuse enfin les techniques de postures qui ne sont pas à la hauteur de ce contre quoi vous prétendez lutter ? Le but, c’est une nouvelle fois de dénoncer une situation pour la simple satisfaction cathartique de la dénoncer ou c’est d’adopter des comportements capables de faire changer les mentalités et les comportements ?

Il y aurait une déferlante féministe dans la rue, ça changerait quoi ? Vous auriez enfoncé des portes ouvertes. Toutes les victimes, toutes les femmes abusées, victimes, rabaissées, freinées, humiliées, toutes sont d’accord pour dénoncer les mêmes situations et comportements. Les hommes de leur côté, quand ils ne sont pas agresseurs, profiteurs, offenseurs, approuveront avec la même hypocrisie, ou au mieux, useront comme vous de pensée magique pour prier les cieux que « cela change ». Parce que c’est curieux, tout le monde semble être d’accord, et pourtant rien change. L’unanimité en trompe-l’œil, on connaît ça depuis la France black blanc beur.

Il est où le problème ? Puisque le problème persiste depuis la déferlante « vue sur les réseaux sociaux » metoo/balancetonporc, pas vrai ? Rien n’a changé ou je me trompe ? Alors quoi, c’est la faute de l’alliance nationale du patriarcat en danger ?… Manque de chance, le lobbys des mâles contre les femelles n’existe pas. Ce serait trop simple. Et c’est peut-être bien beaucoup aussi parce qu’on ne fait pas changer des usages avec des belles paroles approuvées par tous (ou même applaudies à coup de likes ou de retweetes).

Sérieusement, un type qui met la main aux fesses à une stagiaire, il va arrêter de profiter de la situation parce qu’une armée de bonnes femmes pleines de bonnes volontés ont battu le pavé ? Il en a strictement rien à battre. Pire, ça le confortera dans l’idée qu’il est puissant, et qu’une stagiaire, ça adopte un comportement de réserve ou ça démissionne. Preuve en est pour lui : pour se défendre les victimes ont besoin de se réunir et d’en appeler à l’autorité supérieure de l’État, de l’opinion… Quelle merveilleuse preuve de sa puissance !… Quel adoubement !… Eh, oui, parce que la seule raison pour laquelle il profite de la situation, c’est qu’il sait, ou pense encore, qu’une main au cul, ça ne lui vaudra aucune poursuite. Il sait, par habitude peut-être, que la majorité des femmes, au pire, vont se renfrogner, se fendre d’un petit commentaire plaintif et outragé qui ne fera encore que conforter son impression de toute puissance, et puis plus rien.

Bref, c’est pas une marche, c’est une moisson qui n’aura qu’une efficacité : nourrir l’orgueil des agresseurs.

Donc, le but est-il de prêcher les convaincus, faire de la psychologie de groupe pour panser ses blessures et déverser sa frustration en imaginant qu’il suffit d’être unis pour faire changer les comportements ? Sérieusement, mesdames, si vous pensez qu’une telle manœuvre profite à la cause que vous défendez, vous allez au-devant d’une jolie déception. Cela ne fera qu’augmenter frustration, incompréhension, et pire que tout encore, cela nourrira encore la certitude de ces hommes qu’ils peuvent jouir d’une impunité totale et que tout leur est permis.

Comment être efficaces ?

Il y a quelques semaines, c’était la journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire. À cette occasion, une responsable d’association expliquait que se plaindre auprès des parents ou de l’administration n’était pas la meilleure solution (et jusqu’à un certain niveau de harcèlement subi) si c’était ces mêmes personnes qui venaient ensuite faire la leçon à l’agresseur. Car l’agresseur se trouvait toujours conforté dans son idée qu’il avait des raisons de s’en prendre à sa victime : sa demande d’aide de tiers était la preuve de sa vulnérabilité. Vulnérabilité que les agresseurs tentent toujours de mettre en évidence pour exercer leur supériorité sur des personnes qu’ils suspectent d’être plus faibles. Cette responsable d’association expliquait alors que son rôle à elle était d’aider les victimes à répondre elles-mêmes de manière adéquate à leurs agresseurs. Allez voir ces derniers quand on est adulte serait alors non seulement la solution de facilité parce que la plus naturelle, et parce qu’on voudrait croire que l’enfant agresseur se conformera à la volonté du « plus grand », mais était surtout la solution la plus efficace : l’enfant écoutera sans broncher sa leçon, mais l’idée que la personne qu’il harcèle est plus faible que lui n’aura pas changée, elle sera même confortée dans son idée, et le harcèlement pourra reprendre parce qu’elle repose toujours sur une idée de soumission du plus faible au plus fort. Or c’est précisément ce rapport de soumission qu’il faut contester.

Comparaison n’est pas raison. Mais une grosse part du harcèlement que subissent les femmes, quand elles ne sont pas encore suivies d’agressions physiques, sexuelles, procède de la même logique. « Je suis fort. Je te mets à l’épreuve. Tu me prouves ton infériorité et ta vulnérabilité par ton absence de réponse. Je profite de cette faiblesse. »

Se réunir toutes un samedi pour une grande messe pédestre ne changera rien. Apprendre à répondre aux harceleurs, si.

C’est aux harcelées de changer de comportement. Et la difficulté, elle est de leur donner les clés pour apprendre à se défendre, à répondre, à ne pas se laisser faire. La solidarité, elle n’est pas de se réunir toutes ensemble pour dénoncer des agissements personnels, et malheureusement naturels ; la solidarité, elle est d’aider les femmes les plus exposées, les plus fragiles, celles qui ne savent pas répondre ou reconnaître des situations à risque, pour qu’elles adoptent des comportements qui à la longue indisposera les agresseurs et leur passera l’envie de voir la relation à l’autre uniquement sur un rapport dominant/dominé.

Alors certes, à partir d’un certain niveau d’agression, il n’est plus question de trouver une réponse seule face à son agresseur. Mais on aurait tort de négliger l’importance de ces petites agressions : c’est d’abord parce que les agresseurs se trouvent confortés dans leurs tentatives de réduire l’autre à l’idée d’un simple objet qu’ils franchissent la ligne rouge suivante avec la conviction qu’ils pourraient jouir de la même impunité.

Sinon, bonne chance avec les convaincus, les hypocrites et la pensée magique.

La fascisation correcte

Juger un homme en fonction de sa nature supposée au lieu de le juger en fonction de ses actes indépendamment les uns des autres, c’est comme juger qu’un Noir ou un Juif sont par nature différents des autres hommes. La pensée binaire fascisante, c’est la même qui a fait des millions de victimes au XXᵉ siècle à travers les dictatures fascistes que celle qui aujourd’hui invente pour un maréchal un droit de mémoire d’exception. Quand le politiquement correct flirte avec la « fascisation correcte ». Pensez binaire, messieurs dames.

Pour une fois que le Président Tréma dit quelque chose de juste et de nuancé, les terroristes de la fascisation correcte lui tombent sur le dos.

Le plus beau sophisme de cette pensée crapuleuse : « La gloire d’un homme ne couvre pas ses crimes. »

C’est de ses crimes dont il est question lors des commémorations de la Grande Guerre ?

Mêmes pitreries nuisibles que ce soit pour Céline ou pour Polanski.

Macron : — Il n’est d’idéaux, que s’ils cherchent à changer le réel.
Le réaliste : — Il n’est de pire seau que celui qui refuse à aller au puits quand la maison brûle.

Trône-au-fût ou mangeoire à livres

Appel à invention

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

 

Toi, mon tronc, mon arbre, sur lequel je pourrais poser mes fesses et conforter mes yeux. Toi qui m’ignores encore et qui t’étires de tout ton long sur tes racines blondes… Vois-tu mon tronc, je sais que tu m’attends.

Les promeneurs, égarés ou non, depuis l’invention de la bipédie, ont inventé les sentiers, les laies, les chemins, les allées… C’est une grande réussite.

Depuis qu’ils sont descendus de leurs branches, les hommes occupent leurs journées entre deux activités : la marche et la contemplation. Si les marcheurs ont trouvé leurs voies royales, les contemplatifs, pour éviter ronces et fourmis, ont adapté la cage à oiseaux pour bipèdes (appelons cela niches ou logis, pavillons ou termites de copropriété, c’est du pareil au même), et ils s’y sont perdus. Il manque aux contemplatifs une invention capable de les ramener à leur point de départ, dans les forêts…

Pour éviter ronces et fourmis, les contemplatifs ont d’abord eu l’idée de supprimer les arbres, puis avec les arbres, les fourrés. Puis comme c’était un peu triste la vie sans un arbre, ils se sont dit qu’un ou deux arbres, c’était pas si mal que ça. Et sans le savoir, ils se mirent à en adopter, et puisque les fourrés avaient disparu de ce qu’on appela alors des jardins ou des parcs, ils inventèrent… la chaise longue.

Ah, qu’il est bon de pouvoir prendre l’air sur une chaise, au soleil, loin de l’agitation des villes !

Eh ben tout cela doit cesser ! L’homme n’est pas un animal rampant qui s’abaisse à contempler les herbes ! Tarzan avait raison, l’avenir de l’homme, c’est la liane ! Quand il ne marche pas, l’homme moderne doit pouvoir contempler le monde depuis une certaine hauteur. Et c’est encore plus vrai pour le contemplateur qui baisse la tête : le lecteur de bonnes aventures.

L’homme qui lit devrait pouvoir le faire, non plus au pied d’un arbre, mais trônant fièrement sur son fût ! L’homme ne lie pas, il trône !

On envoie bien les oiseaux là-haut se fourrer dans des mangeoires, il serait temps que les contemplateurs reprennent les fûts en main, et qu’à défaut de s’accrocher aux branches, que le tronc soit leur foyer.

Il faut bien avoir eu une poutre tout ce temps masquer la forêt pour ne pas avoir encore pensé à cette association :

Nous sommes à la veille d’un saut évolutif de première ampleur, mobilisons toutes les forces créatrices, inventeurs, bricoleurs, ingénieurs, industriels, pour aider l’humanité à recouvrer sa pleine dignité.

Demain, dès l’aube, les contemplatifs relèvent les copies, et au pire dans l’après-midi, nous voulons pouvoir affûter nos livres à l’ombre des sous-bois.

Et quand je partirai, je piétinerai à la ronde
Tous ces bouquets de ronces et ses fourmis en pleurs.

La Gaf du Val de Marne

29 décembre : Pour vous connecter à votre CAF changez de mot de passe.

— De quoi je me mêle…

— C’est pour des raisons de sécurité.

30 décembre : Vous devez saisir votre mot de passe provisoire avant de créer un nouveau mot de passe.

— D’accord, envoie-moi un nouveau mot de passe par mail.

— C’est pas possible.

31 décembre : 4e tentative de connexion. À la cinquième, vous êtes radié, humilié, jeté à la rue… provisoirement.

— Ben, donne-moi ce satané mot de passe ! Le mien était très bien bordel !

1er janvier : Votre nouveau mot de passe vous sera envoyé par courrier à la Saint-glinglin.

— Par courrier ?!! Tin, mais pourquoi tu m’envoies pas ça par mail ?!!!

— C’est pour des raisons de sécurité.

— D’accord, alors les banques, les impôts, les assurances, les avocats, tout ça passe par mail, mais les allocations familiales ça passe encore par les missives postales… Et pourquoi donc changer ce putain de mot de passe ?!!

— C’est pour des raisons de sécurité.

— Je me charge moi-même de ma sécurité, merci. Si tu veux que je change mon mot de passe, tu m’envoies un mail deux mois avant pour que je puisse recevoir ton putain de mot de passe provisoire avant le dernier moment !

2 janvier : Mail des allocations familiales : On attend votre déclaration de revenus.

— Et là tu m’envoies un putain de mail ?!!! Tu peux m’envoyer par mail une demande de déclaration de revenus alors que tu sais très bien que ma situation n’a pas changé, mais t’es incapable d’utiliser ce mail pour m’envoyer un mot de passe provisoire ?!!! Tu te foutrais pas un peu de ma gueule la CAF ?

3 janvier : En raison d’une forte affluence due à un trop grand nombre de demande de changement de mot de passe, nos services sont interrompus.

4 janvier : Les lutins du Père Noël sont réquisitionnés pour inventer et écrire sur des cartes postales quelques centaines de milliers de mots de passe provisoires pour le compte de la CAF.

5 janvier : Ma banque : Vous êtes à découvert.

6 janvier : À la rue.

— C’est pour des raisons de sécurité.

7 janvier : En raison d’une forte affluence de sans-abris jetés dans les rues faute d’avoir pu effectuer une simple déclaration de revenus, la CAF décide d’envoyer rétroactivement des mots de passe provisoire à tout ses allocataires via leur messagerie électronique.

— On est dans la rue ! Comment qu’on y a accès !

— Pour des raisons de sécurité, nos agents ne sont pas autorisés à répondre. Veuillez saisir un mot de passe provisoire.

— J’attends déjà un abris provisoire. Tout est provisoire à ce que je vois.

8 janvier : Le boss de l’informatique de la CAF tente de se connecter à son poste de travail après trois mois d’absence et après avoir reçu le message suivant de la direction : Pour des raisons de sécurité, un mot de passe provisoire vous a été envoyé par courrier à votre domicile. Ce mot de passe, il se l’était lui-même envoyé. Puis la lettre s’étant perdue, et puisqu’il n’était pas au travail, il ne pouvait plus se l’envoyer à lui-même… Le 15 novembre, un boss provisoire de l’informatique à la CAF avait alors été nommé et avait jugé plus prudent de ne rien faire… pour des raisons de sécurité. Finalement, c’est le secrétaire du Père Noël qui avait trouvé un moyen d’envoyer un mot de passe provisoire au boss de l’informatique de la CAF resté chez lui. Le message envoyé comportait le message suivant : Pour des raisons de sécurité, nous avons choisi de vous envoyer un mot de passe provisoire dont vous pourriez vous souvenir même en perdant cette lettre : 123456789.

— Votre mot de passe doit comporter 8 chiffres.