Les totems de l’idéologie

Quand des groupes érigent des totems idéologiques supposés répondre à une menace que l’on croit bien définie, on insiste sur le caractère étranger et intrusif de cette menace. Cela a deux conséquences : le totem ainsi érigé devient le symbole vénéré d’une union du « nous » contre une union d’abord mal définie du « eux », mais on aide du même coup, en ostracisant, stigmatisant, des membres de notre propre groupe aux contours d’abord flous, eux, à rejoindre et composer un totem idéologique opposé se nourrissant uniquement du rejet du groupe désormais mieux définis.

Ainsi naissent certains groupes : en s’opposant les uns par rapport aux autres. Ainsi fleurissent les idéologies de la violence.

À l’image des trolls, les idéologies, comme les religions, se nourrissent du rejet qu’elles suscitent. « Qu’importe qu’on parle de moi en mal, pourvu qu’on parle de moi » : même principe. Combattez une idéologie et vous ne faites que l’alimenter.

Mais totem contre totem, ce qui est en jeu, c’est ce qu’on trouve derrière les symboles, contre quel ennemi on combat. Si on pense toujours qu’il y a derrière le terrorisme une question légitime idéologique liée à la supposée radicalisation d’une religion, l’islam, alors on ne pourra qu’échouer à résoudre la question des attaques terroristes et on ne ferra que nourrir le monstre et aider à bâtir, à rendre consistant, un peu plus ce totem qu’on prêtant vouloir abattre.

Aucune idéologie ne pourrait motiver et légitimer une logique mortifère dans laquelle on tue des innocents. On trouve des motifs derrière les crimes passionnels, derrière les attentats politiques, mais derrière l’idéologie supposée des djihadistes, il y a des hommes rejetés par leur société qui trouvent par opportunisme avec cette idéologie (et leur totem) une manière d’exister et de donner sens à leur vie. La cause n’en est pas une, mais puisqu’elle est désignée ainsi par tous, y compris par ceux qui en sont victimes, elle apparaît alors comme réelle et légitime. Mais ce n’est jamais l’idéologie, prônée le plus souvent cette fois à l’étranger, qui éveille les consciences à leurs idéaux ; c’est au contraire les rejetés de la société qui trouvent là un prétexte à se retourner contre elle. Ces rejetés se retourneront alors plus volontiers contre leur société si en son sein les groupes tendront toujours plus à se lier contre des ennemis de l’intérieur qu’on ne voit pas, qu’on redoute, et qui sont secrètement liés aux idéaux étrangers.

Le terrorisme est moins une question idéologique qu’un problème d’ostracisation sévère des membres de la société dont on se méfie. L’origine des violences est non pas idéologique, mais bien sociétale et psychologique.

Demandons-nous ce qui précède entre l’idéologie (donc l’idée, la pensée, menant à la lutte, à la violence) et la simple idée de tuer, de s’en prendre à ses semblables, ses voisins. Dans la quasi-totalité des cas, si on essaie de comprendre le parcours des terroristes, l’idéologie vient toujours après et semble bien légitimer une violence contenue jusque-là et qui ne se serait certes pas exprimée avec une telle violence si l’idéologie en question, le totem, n’avait pas pris corps. Les frustrations d’une intégration bâclée, les désillusions de jeunes adultes ne trouvant pas leur place dans la société qui les entoure, le rejet ressenti réel ou supposé des autres, c’est tout ça qui mène les individus à rejoindre les totems d’une idéologie que le plus souvent d’ailleurs ils connaissent mal. Les terroristes sont des opportunistes, des psychopathes, et penser qu’ils sont créés à l’extérieur est la pire manière pour espérer s’en débarrasser.

On prétend que les terroristes ne sont pas des loups solitaires parce qu’ils sont armés, préparés et sont liés à des réseaux. D’accord, mais les idéologues eux n’agiront jamais. À l’image des gourous, ils incitent leurs disciples à faire ce qu’eux seraient incapables de faire. Comme dans les sectes, l’idée est bien de trouver des individus fragiles et rejetés par la société pour qu’ils puissent exercer sur eux l’influence souhaitée. Que ce soit chez les tyrans, les gourous ou les commanditaires d’attentats, ce sont les architectes des totems qu’ils aident à élever principalement par la peur et la haine d’un ennemi parfois imaginaire. Les terroristes, ceux qui disent partir en martyrs selon les principes du dieu totem, de l’idéologie qu’ils sont censés défendre, sont bien des loups solitaires, d’anciens loups solitaires réunis autour non pas d’un même chef de meute, parce qu’on ne suivrait pas la quête personnelle d’un seul homme, mais autour d’un totem idéologique. Le symbole d’une union construite autour d’une même haine.

Des loups solitaires, qui ne choisissent pas de devenir terroriste mais qui ont, contenue en eux, une violence commune, la société en construit tous les jours. Ce qui les pousse, et leur donne l’occasion de se mettre à l’œuvre, et alors de quitter leur frustration solitaire, c’est de trouver une idéologie, un totem, capable de leur correspondre. On se rapproche de ceux, les seuls désormais, qui disent vouloir tirer le meilleur de nous, nous mettre en valeur et nous accepter non pas pour nos valeurs (on est opportuniste et on se lie au maître qui nous tend la gamelle) mais pour ce qu’on est, ou supposé être. Un individu aux origines étrangères cherchera en vain ses modèles dans la société qui l’entoure et se tournera plus volontiers vers un groupe capable de lui dire « cela c’est toi, c’est nous ».

un totem dressé

Comme il est aisé de trouver de nouveaux totems idéologiques quand les membres d’une société qu’on a finie par abhorrer construisent si facilement leur propre totem vous désignant comme leur ennemi… L’ennemi (son totem) de mon ennemi (son totem) est mon ami (mon totem, ma nouvelle idéologie).

Logique destructrice.

Pointer du doigt l’islam, qu’on l’accompagne ou non du terme « radical », c’est aider à l’érection du totem des ennemis qu’on souhaite s’inventer pour affirmer, par contradiction, son appartenance à un groupe qu’on cherche par là à souder et à définir. Désigner son ennemi, c’est nourrir deux monstres. Celui qu’on alimente chez « l’ennemi désigné », mais aussi celui qui est en nous, parce qu’il se nourrit avant tout de peur, de haine, de rejet, de méconnaissance, de préjugés ou de raccourcis faciles de pensée devenus légitime par la seule existence supposée de ce monstre dont on se complaît et participe à donner corps et à nourrir. Ceux qui désignent les éléments perturbateurs d’un groupe ont toujours, à première vue, le beau rôle, parce qu’ils semblent œuvrer pour l’harmonie des leurs ; les membres d’un groupe ont toujours besoin de sceller leur identité et appartenance commune en dansant autour d’un même totem idéologique ; et ceux qui parlent en allant dans ce sens sont alors perçus comme des architectes, des bienfaiteurs, de grands prêtres de l’identité commune qui nous compose. Le groupe, pour se définir et s’unir autour de valeurs communes, a besoin d’un ennemi commun ; et quand cet ennemi n’existe pas, il faut l’inventer. Le nourrir. Dans une société pourtant prospère, on peut voir apparaître une haine et un ostracisme à l’égard de certaines de ses composantes ostensiblement exotiques, et pour nourrir cette peur qui est censée réunir ceux qui sont ostensiblement, eux, indigènes, on scrute tous les faits et gestes de ces éléments jugés perturbateurs. Le moindre dérapage « confirme la règle », nourrit la haine, et prend des proportions aberrantes. Un crime terroriste perpétré au nom du totem malfaisant et ennemi aura un impact bien plus grand qu’un crime de même nature généré par un membre de son propre groupe. Un crime de masse, un meurtre isolé, ce n’est pas une attaque terroriste, et on relayera ça dans les pages des faits divers.

un totem dressé

Comme il est réconfortant, et facile, gratifiant même, de jouer avec les illusions de masse pour se cacher derrière son propre totem, se hisser en son sommet pour qu’on nous y voie chanter en son honneur contre l’ « ennemi ».

C’est une illusion à laquelle il faut lutter. Les véritables ennemis sont ceux qui s’y laissent prendre ou s’amusent à attiser le feu d’un malaise bien intérieur.

Quand la guerre froide a pris fin, le monde n’a pas mis longtemps à se réorganiser pour que de nouveaux blocs puissent se faire face et se haïr. On aurait pu nous contenter de lancer la guerre au rhume des foins, à la grippe ou aux accidents de la route, mais ces ennemis-là ne font que des victimes collatéraux qu’on accepte parce qu’ils nous semblent communs et non dirigés par la même main invisible d’un méchant monstre. L’ennemi doit être idéologique, peu importe quelle nuisance réelle il opère sur notre société, c’est l’intention qui compte, l’idée, tournée contre « nous ». Il est important qu’un « eux » se définisse rapidement pour qu’un « nous » réconfortant puisse jaillir de terre et s’ériger en totem. « L’ennemi » n’aura alors qu’à profiter de la place laissée vacante par l’ancien totem abattu, et tout recommencera comme avant. Parce que les sociétés se créent ainsi un peu comme la poussière s’agrège sous une armoire pour enfin constituer des moutons qui se feront bientôt la guerre. Avant que tout se mêle et se confonde, il faut que tout se percute et s’anime. Curieuse danse de moutons.

On saute à pieds joints dans le piège des illusions et on en vient à légitimer nos propres crimes pour ne pas voir les défaillances qui au cœur de nos sociétés portent en elles les véritables maux qui pourrissent, de l’intérieur, l’harmonie tant souhaitée. Et quand ce ne sont pas des crimes qu’on légitime, c’est la remise en question de nos libertés fondamentales. Sans comprendre qu’en attisant la tension et le feu intérieur, on nourrit à chaque fois plus les maux préexistants qu’on se complaira ensuite très vite à interpréter et voir comme une menace éminemment exotique.

Maurice Pialat un jour à Cannes lançait : « Si vous ne m’aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus », en réponse au public qui le sifflait. Action de rejet, réaction de rejet. L’idéologie, le bras levé pour ériger on ne sait quel totem imaginaire, n’est alors qu’un prétexte : on ne s’érige jamais d’abord que contre un ennemi imaginaire, craint, supposé, et en le désignant, on aide à lui donner une consistance bien réelle. Parce que parmi ceux désignés comme « ennemis » du groupe seront tentés par un « si vous ne m’aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus », non pas d’abord par une logique idéologique. Les totems se dressent grâce à l’irrationalité, à la peur irrationnelle de l’autre ou au rejet compulsif de ceux qui en premier lieu nous rejettent.

Les totems de l’idéologie ne sont pas seulement nécessaires pour alimenter les ennemis « extérieurs ». On se plaît à les ériger aussi en politique (où pour discréditer un ennemi, il est plus profitable de jouer sur les peurs qu’il inspire ou en « radicalisant » son discours) ou dans la culture (parfois jusque dans l’absurde, quand par exemple on voit de l’idéologie à travers une œuvre qui ne peut pas par définition exprimer, ou même illustrer clairement, une « idée » : telle œuvre devient raciste, tel cinéaste est suspecté d’être misogyne, etc. celui qui dénonce a toujours là encore le beau rôle).

Bref, concernant les seuls « ennemis » politiques, transnationaux, après les communistes, c’était donc au tour des musulmans (radicaux donc, précise-t-on comme pour corriger ce qui ne peut l’être ou pour apporter de la nuance à ce qui est biaisé par essence), et si ce n’était eux, ç’aurait été les Chinois, les juifs ou les pizzas aux anchois.

un totem abattu

Le processus menant aux préjugés et à la peur d’un ennemi (d’abord) imaginaire est précisément naturel et… dans la majorité des situations, profitable. Les préjugés, ou les facilités de pensée, permettent, en général, d’avancer, de disposer d’une réponse immédiate à un dilemme ou à un danger. Une fois qu’on comprend, et accepte l’idée, que le préjugé est à la fois la norme dans notre esprit, mais aussi qu’il a son utilité, et qu’il est par conséquent une forme d’intelligence sommaire, on peut comprendre que ce même processus vienne à nous tromper dans des cas où elle (notre intelligence) doive composer avec les faux-semblants ou des dilemmes bien plus complexes. La tolérance est un exercice d’équilibriste, comme celui qui devrait nous forcer à la retenue, la prudence, le doute. Or l’esprit a besoin du confort qu’offrent les certitudes, les affirmations toutes faites, ou les idées simples. C’est bien pour nous réfugier dans la facilité qu’on érige des totems idéologiques. Parce qu’un totem dessine les contours d’un problème qui resterait flou autrement. À la manière d’un sophisme auquel on peut difficilement opposer autre chose qu’un autre sophisme pour le contredire, on ne peut parfois que dresser un totem contre un autre totem. La raison demande toujours plus de temps, de précision, moins de facilités, plus de doutes et d’efforts. La complexité ici, c’est bien qu’on peut aussi nourrir le « monstre » qui s’oppose à nous quand on cherche à éviter les écueils de la facilité : car si on a souvent tort quand on choisit la facilité (surtout sur ces questions complexes de perception qu’on se fait d’un « ennemi »), on n’aura pas forcément raison quand on prend conscience de tous ces écueils et qu’on ne s’abrite pas dans l’ombre d’un totem. On remarquera toujours vos maladresses comme si elles devaient discréditer totalement votre démarche (sophisme) ; on vous suspectera toujours une « idéologie » non avouée que vos interlocuteurs tenteront de dévoiler en questionnant vos doutes et vos hésitations ; autrement on vous fera passer pour un naïf ou pour quelqu’un aux idées trop vagues pour être crédibles. Les totems sont des jalons qui permettent à ceux qui les utilisent de ne pas se perdre tout en restant dans l’erreur. Refuser de se voir conduire par eux non seulement vous oblige à une prudence de chaque instant, mais la suspicion que cela entraînera vous condamnera en même temps à une autre forme d’ostracisme. « Tu es avec nous ou avec eux, tu ne peux pas être entre les deux. » L’idée encore que le totem sert notre intégration dans le groupe et que le refus de se tourner vers lui, l’honorer, entraîne de fait une exclusion. Si les sociétés s’inventent des ennemis, c’est surtout parce qu’individuellement nous y avons tous intérêt. Avant l’inéluctable confrontation.

Le doute, la tempérance, la tolérance, ne sont pas des voix qui portent loin ; elles ne se relayent pas facilement parce que le discours qu’elle transmette est fait de nuances, de détours, voire d’hésitations, qui ne passent ni en 140 caractères, ni en punch lines. Le jeu des apparences est toujours gagnant. Certains ne s’y trumpent pas : dans un monde perçu comme une chasse permanente à l’intrus ou au faible, il n’y a que deux sortes d’individus, les gagnants et les perdants. Avoir un totem à soi, qu’on partage avec d’autres, c’est en fait, paradoxalement, être toujours vainqueur. Ceux qui naviguent péniblement entre les lignes jouent les équilibristes, et ceux-là ont bien du mérite. C’est pourtant ceux-là qu’il faudrait, parfois, écouter.

un totem abattu

Demandons-nous si ces totems ne nous protègent pas de nous-mêmes en nous imposant le confort des idées toutes faites, du politiquement correct. Parce que si les prêtres qu’on entend tout près des totems sont ceux-là même qui nous gouvernent, et si ceux-là toujours profitent des facilités de discours pour avoir le beau rôle, c’est avant tout à chacun de faire l’effort de la nuance, de la tolérance et du doute. Cet effort, il semblerait que nous le faisons, mais peut-être pas encore suffisamment. Juste assez pour ne pas tomber dans la guerre civile.

Les totems idéologiques ne sont pas à abattre, ils doivent être ignorés. On ne se bat pas contre une idée, encore moins une idéologie, ni même ici contre un ennemi (le groupe État islamique , Al-Qaida…) opportuniste capable de commanditer et de s’approprier des actes terroristes perpétrés loin de leur base ; on se bat contre la bêtise, les idées reçues, l’amalgame (comme on dit), contre les malentendus ou les raccourcis, les biais et le manque de connaissance. Autrement dit, l’ennemi ne vient pas de l’extérieur, on le construit, et on le combat, à l’intérieur. Nous sommes notre propre ennemi. Les totems ne servent que de prétexte, d’illusion, pour ne pas nous poser les bonnes questions, et dans son ombre avoir la satisfaction et le confort d’avoir toujours raison, avec les autres, les « nôtres ».

Ces questions, cela devrait être aux hommes en charge de la politique, à ces représentants élus, de les poser. Trop souvent, c’est encore la facilité qu’on entend, qui passe, et qui prévaut quand on veut être audible, crédible et convaincant. Il y a trop de risques à lutter contre le vent et les apparences. Chaque nouvel incident, attaque terroriste, crime suspecté d’être « en lien avec », et c’est l’occasion pour proposer de nouvelles mesures censées gravir symboliquement ou non une nouvelle marche vers le tout sécuritaire, vers l’augmentation supposée des moyens, des niveaux de danger ou des mesures censées abattre le totem tant redouté. Ces affichages sont non seulement liberticides quand ils changent concrètement le droit, mais elles sont inefficaces d’une part pour identifier les véritables causes des tensions, mais par conséquent aussi pour commencer à chercher à les résoudre. Les facilités encore, celles des « mesures » prises, très utiles sur le court terme en matière de communication, et au détriment des intérêts du long terme. On ne cherche pas à résoudre un problème, on montre sa volonté (sa « fermeté ») à le résoudre.

un totem abattu

La première des facilités, c’est de réagir à chaque « attaque » par une « nouvelle mesure ». L’arsenal législatif (comme on dit) sert à protéger les citoyens à l’intérieur de la nation. Commencer à l’amender, c’est répondre comme en écho à la déflagration de l’attaque contre laquelle on prétend pourtant lutter. Amender en réponse à un ennemi désigné, c’est s’autoriser des règles d’exception, c’est céder à la terreur souhaitée par ces mêmes ennemis désignés, c’est créer le chaos, c’est échafauder les bases d’un totem qui sera bâti contre l’ennemi. La peur du « eux » contre l’harmonie du « nous ». Or, les incidents doivent rester des « incidents » ; des attaques ne sont pas des batailles ; il est dangereux de se faire l’écho de leur puissance en jouant sur la peur, la haine ou le mépris. Par définition, la réaction viendra toujours après ; si on veut agir, il faut identifier l’origine du problème et agir en conséquence.

Le problème est ni politique, ni religieux, il est social et psychologique.

Il y a des opportunistes qui se servent des incidents pour se placer au pied du totem et faire entendre leur voix. Et il y a des opportunistes qui trouvent sur le tard une cause censée légitimer une violence contenue en eux depuis des années. C’est contre cette violence qu’il faut lutter, pas contre ceux qui en sont victimes. Les attaques terroristes sont la face émergée d’un problème bien plus profond : la rencontre d’une haine ou d’une peur de l’étranger et d’un manque de repaire identitaire. On pourrait parler aussi d’intégration, de ghetto. Et si des citoyens décident au nom d’une cause exotique de s’attaquer aux leurs, à leurs voisins, à ceux qui devraient être leurs semblables mais qui n’ont eu de cesse pourtant de lui montrer le contraire, et si ceux-là se rendent bien sûr coupables de crimes particulièrement odieux, il ne faut pas oublier que les origines de ce malaise ne sont pas à l’étranger mais bien chez nous. Ce n’est ni l’islam, ni les musulmans, les fautifs ; mais bien nous, la société dans son ensemble, incapable de résoudre la question de l’intégration des populations issues des anciennes colonies. La question que l’on doit se poser est celle-ci : peut-on être fier de se revendiquer comme arabe, noir, ou musulman aujourd’hui en France. Un homme qui voit une femme se revendiquer comme féministe, au pire il sera indifférent, au mieux il trouvera ça légitime et formidable ; un autre voyant une personne originaire d’Espagne ou d’Italie revendiquer ses racines trouvera là encore cela très bien. Un Noir, un Arabe, un musulman, se revendiquant comme tel, et on suspectera sa volonté réelle à s’intégrer, on le priera parfois même de retourner on ne sait où. Le problème ne vient pas de celui qui revendique une identité, mais de celui qui suspecte le degré d’implication de celui qui se revendique d’un autre groupe au groupe commun, national. Le problème ne vient pas des « migrants », mais de ceux qui refusent de les intégrer à leur monde. C’est cette suspicion, ce rejet permanent, qui sème le trouble, et qui plus encore est à l’origine d’inégalités, qui sont, elles, sources de frustrations légitimes.

« Si vous ne m’aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus. » Si votre totem n’est pas le mien, j’irais m’en trouver un autre.

Qui est coupable ? Celui qui réagit à des années de frustration, ou celui qui n’agit pas pour regarder autrement celui qu’il se doit d’accepter dans son groupe au nom de la fraternité ?

Les meurtres de masses, les attentats, ont toujours existé. La question politique, voire religieuse, s’il y en a une, n’est qu’un prétexte. C’est contre la violence contenue et qui grandit par rejet de l’autre qu’il faut lutter. Pas une autre.

Attendre de l’État une réponse active et ferme, c’est accepter qu’on établisse des règles d’exception pour des événements qui ne bousculent en rien la vie de la société. Au contraire, c’est en faisant appliquer de nouveaux usages législatifs et policiers, en s’attaquant au mauvais ennemi (au totem d’en face) qu’on ajoute de l’agitation, de la confusion, de la tension à la société. C’est bien là l’objectif du « terrorisme » : faire céder son ennemi à la panique et à la terreur. On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait augmenter un peu plus l’injustice, faire peser sur une population déjà stigmatisée encore plus le poids d’une culpabilité qui n’est pas la sienne, et par conséquent œuvrer à long terme pour toujours plus de tensions et de terrorisme. L’état d’urgence plonge la société dans un état où l’exception devient la règle. Le sentiment de persécution que pouvait ressentir certaines de ces populations stigmatisées ne devient plus seulement un « sentiment » mais une réalité car les mesures d’exception servent justement à diminuer un peu plus leurs droits et leurs libertés. La persécution devient réelle. Action, réaction : en chassant les terroristes sans base légale et en plaçant la société dans une tension permanente, on crée des vocations et on multiplie les « loups solitaires » craints, qui, blessés, persécutés, chercheront à se venger de la société qui les rejette. C’est en fait une forme insidieuse de xénophobie : au lieu de dire ouvertement qu’on a peur et qu’on rejette l’autre, on dit vouloir s’attaquer à ses éléments perturbateurs. Mais au lieu de dire qu’on protège les siens, cela veut surtout dire qu’on estime que parmi les « nôtres », certains ne devraient pas en être, et que ceux-là méritent plus que les autres à être suspectés et encadrés. C’est cette xénophobie insidieuse qui ralentit la nécessaire « intégration ». Les traîtres ne sont pas du côté désigné, mais bien de ceux qui prétendent agir pour la sécurité intérieure. Ce sont eux les loups solitaires, les apprentis sorciers, les profiteurs de guerre, les agitateurs et les véritables terroristes. Ils pourront toujours s’abriter derrière les apparences, leurs bonnes volontés et leur totem.

un totem terrorisant à abattre

La première réponse au terrorisme, c’est d’arrêter de chercher à y répondre ostensiblement. C’est une affaire d’abord de renseignements quand les réseaux sont déjà actifs ou prêts à l’être, mais surtout, sur le long terme, une optimisation des moyens d’intégration et de réduction des injustices sociales ou ethniques. Il est urgent de dire « stop » à l’urgence sécuritaire. Ne jamais donner l’impression qu’on répond, car c’est précisément ce qu’attendent les commanditaires et qu’on grimpe un niveau supérieur dans l’échelle de la violence. Cessons enfin d’ériger des totems idéologiques les uns contre les autres. Le terrorisme est le symptôme d’une misère sociale, culturelle, identitaire et psychologique, non pas une « guerre » comme certains opportunistes, qui se rêvent probablement en « chef de guerre », voudraient le laisser croire.

Fallait demander

Plaidoyer pour le partage des tâches dans la drague, ou quand la « charge mentale » du premier pas pèse sur l’homme.

À l’heure où il est question pour nos chères féministes de se plaindre de leurs bonhommes en théorisant la charge du travail domestique qui pèse statistiquement sur leurs épaules en nommant cette charge “mentale”, il serait temps aussi que les hommes fassent entendre leur voix pour se plaindre d’une autre inégalité.

‘- Inversion de la charge mentale. -‘

Qui drague, et qui a dragué l’autre, dans le couple ? Ma main à couper que dans la très grande majorité des cas, en France, c’est l’homme qui a fait le premier pas, qui a fait l’effort. Parce que culturellement, socialement, hommes et femmes veulent et pensent que ça doit se passer comme ça.

Le rôle du lourd dragueur, les lauriers pour le dragueur compulsif, le gendre idéal capable de sortir le grand jeu pour appâter sa dame avec la plus parfaite danse nuptiale, bref, celui qui se démène et qui est actif, qui prend les risques et les râteaux, qui doit faire preuve d’imagination, c’est globalement l’homme qui s’en charge. Pour la femme, le rôle de la draguée harcelée, de choisir, de se laisser séduire, tenter, changer d’avis, se sentir offensée quand l’homme ne lui plaît pas et flattée quand il lui plaît (le privilège quasi schizophrénique de se plaindre d’être constamment draguée tout en espérant l’être par un autre plus à son goût). Bref, l’homme est actif, la femme passive. La charge mentale repose sur l’homme. C’est lui qui commande, c’est lui qui assume, c’est lui qui propose.

Et c’est vrai qu’une fois les couples unis, il y a comme une inversion de la charge, que l’homme se repose, s’infantilise presque, et qu’il aurait envie de dire à sa douce : tu proposes de me donner quelque chose à faire, je disposerai.

Justement. L’égalité, ça vaut pour tout. Je doute que c’est en se plaignant d’une situation pour laquelle les deux sont responsables, et qui trouve ses origines non pas seulement dans la seule mauvaise volonté des hommes, mais bien de la manière dont les deux voient les rapports à l’autre dès… la rencontre, qu’on œuvre pour l’égalité, le partage des tâches ou autre chose, dans son couple. La rencontre, la drague, c’est elle qui doit donner l’impulsion. Si on accepte l’idée que c’est à la femme de se mettre en position d’attente et que c’est à l’homme de venir la séduire, on donne une mauvaise impulsion à son couple.

Alors voilà, les hommes (français) prendront peut-être l’initiative de laver les petites culottes de leur tendre ou d’acheter des yaourts pour les mioches, quand ils auront été élevés avant ça dans une logique où la charge mentale du premier pas dans la rencontre amoureuse ne pèsera plus uniquement sur leurs frêles mais viriles épaules.

S’il y a, on peut bien le croire, une incapacité des hommes à prendre l’initiative dans certaines tâches domestiques, c’est bien avant que l’inégalité s’opère, et elle n’est pas toujours forcément dans le même sens. Avant de prêcher pour leur paroisse et d’œuvrer pour l’égalité et l’harmonie des couples, il faudrait peut-être se demander si l’origine (ou une des) d’un tel déséquilibre n’est pas ailleurs. Pourquoi faudrait-il que ce soit forcément les hommes (ces goujats, ces machos qui s’ignorent) qui aient toujours mieux à faire, ou à faire autrement, pour trouver l’harmonie ? Les femmes auraient-elles toujours le comportement idéal… ?

À d’autres.

Il y a aussi la charge de la faute qui en permanence repose sur les épaules de l’homme. Comme pour bien autre chose, montrer du doigt les fautes (supposées) de l’autre, permet de détourner des siennes. Pointer du doigt les inégalités (réelles) en sa défaveur en se refusant de voir celles agissant en sa faveur (même minimes) relève de la malhonnêteté et de la manipulation. La charge mentale est un principe qui relève de cette idiotie. Si le constat est bon, il en est pourtant malhonnête car il culpabilise l’autre, et théorise donc légitime, la plainte. Le but recherché n’est plus l’égalité, le partage et l’harmonie dans le couple, mais le confort intellectuel de se croire victime du comportement inapproprié de son compagnon.

Alors mesdames, avant de réclamer à votre bonhomme qu’il prenne lui-même l’initiative d’une machine, commencez par vous demander si vous avez déjà dragué des hommes, fait le premier pas, invité à sortir. Là aussi « faut demander » ? En France, et globalement dans les pays latins, les femmes ne draguent pas. Ne draguent-elles pas parce qu’on leur interdit ou trouvent-elles que c’est vulgaire, déplacé ou… que ce n’est tout simplement pas à elles de faire le premier pas, et que c’est à ces hommes de le faire ? La charge mentale de la drague est-elle partagée ou repose-t-elle, culturellement, habituellement, sur les seules épaules de l’homme, ce dragueur, de ce lourd, casse-couilles qui vient aux femmes, maladroit, en recherche d’un peu d’amour (ou d’autre chose), mais qui “demande”, lui, quand les autres, elles « se laissent faire » ?

Faut demander, mesdemoiselles. Cela donnera peut-être une nouvelle impulsion à nos vies, aux relations hommes-femmes, pour une harmonie de couple que tous désirent.

Infantiliser les hommes en pointant systématiquement leur rôle dans le couple et lui imputant seul la charge mentale du manque d’harmonie, tout en acceptant les bons côtés que la charge mentale du travail domestique implique (quand on est le chef, on décide de la manière dont les choses doivent être faites, or si tant est que certains hommes se prêteraient aux efforts qu’on leur réclame, certaines argueraient toujours que ce travail est mal fait, reprenant, imposant même, alors la charge mentale à leur compte vu que l’autre, cet homme-enfant, serait incapable de l’assumer), n’aidera en rien les hommes et par conséquent les rapports qu’hommes et femmes entretiennent dans le couple. Si la charge mentale doit être certes partagées, elle ne peut passer que par une entente, un compromis, et un dialogue permanent. Reprocher à l’autre de s’y prendre mal, ou pas assez, théoriser ce qui relève de l’histoire commune et intime des couples, c’est toujours le moyen de se poser en chef du couple, comme la seule à être en mesure de déterminer ce qu’il faut ou manque dans le couple. Quand on se complaît à infantiliser son homme, à juger, à se plaindre, à se laisser influencer par la dernière théorie à la mode pour expliquer son mal-être, plutôt qu’à avoir un discours constructif et proactif pour faire en sorte que chacun aille vers l’autre, et qu’au final, ces tâches domestiques soient mieux partagées, on ne va pas dans le bon sens. On n’encourage pas un homme à changer de comportement si on lui dicte la marche à suivre et en le désignant comme responsable des inégalités dont on se sent victime.

Ça commence dès l’enfance… je veux dire, dès la rencontre nuptiale. Si on accepte que pour la drague, c’est à l’homme de “gérer”, on accepte d’entamer une relation où l’idée que les tâches (pas seulement domestiques) incombent à telle ou telle composante du couple. Et on peinera par la suite à légitimer à son homme l’idée qu’il doive prendre un peu plus l’initiative puisqu’on s’est laissée depuis le départ influencer par des usages qui nous dépassent et qu’on reproduit sans avoir vu alors la nécessité de lutter contre.

Inversion de la charge mentale. CQFD. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire pour construire de nouveaux usages relationnels entre homme et femme au sein de votre couple. Ça commence là. Au premier regard, à la première rencontre. Le premier pas, c’est celui qui donne l’élan et laisse entrevoir l’harmonie. (Violons.)

Sifflez les hommes, mesdemoiselles, qui vous plaisent dans la rue, accostez ces mignons garçons qui s’effaroucheront alors de votre insistance. Draguez ! La charge mentale est pour tout le monde. Égalité pour tous. Et on en reparle dans cinquante ans pour faire les comptes.

Les blancs bonnets

Le FN on y aura droit, et c’est pas plus mal. Oui, oui, vous me lisez bien. Parce qu’après des décennies de diabolisation façon « attention, les méchants vont arriver au pouvoir » sans que ça arrive, ben les gens en ont marre d’être pris pour les cons dans Pierre et le Loup, et ils y vont franchement. Ici, peu probable que la Marine décroche la timbale, mais Macron selon toute vraisemblance va mettre un peu de proportionnelle à l’assemblée (son pote centriste le réclame et il était temps). Parce que si le petit peuple vote pour le FN, ça n’a jamais été pour leurs idées (ou peu) mais parce que ceux-là en on marre d’être trimbalés par des politiques successives qui les ignorent, c’est le même réflexe que ceux qui disent vouloir voter blanc aujourd’hui ou s’abstenir avec la seule différence qu’ils ont un peu plus de conscience et peut-être d’éducation. C’est le même dégoût qui pousse à voter blanc que FN. Or, si par la proportionnelle, comme c’est déjà un peu le cas avec certaines villes, le FN s’installe à l’hémicycle, plus personne ne pourra dire qu’ils n’ont jamais été au pouvoir, qu’ils sont ostracisés et surtout qu’ils feraient peut-être mieux. Et merde, que ceux qui votent extrême droite assument maintenant et sachent qu’un vote pour, c’est possibilité d’une petite place au pouvoir, autrement dit à l’Assemblée, mais aussi une place “banalisée” dans les médias. Si une personne sur quatre vote FN dans ce pays, que ceux-là apprennent que ça doit avoir des conséquences et que voter pour le FN, c’est aussi voter pour un programme, des idées, et non plus contre un système. Le petit jeu mittérandien qui consiste à lever le chiffon rouge du FN pour en recueillir les fruits et s’asseoir au pouvoir, tout le monde l’a bien compris, et tout le monde en ras le bol de devoir voter pour « faire barrage », ou de devoir se rabaisser à « appeler à voter front républicain » (parce que ça ça sonne un peu comme « continuez de voter pour ceux qui ont la main sur le pouvoir depuis toujours). D’une génération 80-90 à celle d’aujourd’hui, c’est bien ce qui a changé. Le manège de l’instrumentalisation du Loup, ça va une ou deux décennies, mais à la troisième, on préfère encore faire entrer le loup pour que Pierre arrête de nous casser les burnes. Et le loup, on lui fait la fête, et on n’en parle plus.

À une époque, le FN était passé à moins de 5 %, de mémoire, et devait faire face à l’explosion du parti mais aussi à des problèmes financiers. On disait, on espérait, que c’en était fini. Puis voilà-t-y pas que les démagogues du front “républicain”, ceux-là qui crient au Loup, pour faire oublier le reste, reprennent les vieilles rengaines du FN pour profiter des mêmes peurs irrationnelles. Sarko ne comprenait pas qu’en évoquant à nouveau le spectre du loup, c’était pas seulement la peur qu’il allait ramener, mais son premier et légitime représentant, le Loup lui-même. Faire campagne sur la haine, la peur, la pseudo sécurité, c’est faire campagne pour le FN, parce qu’on « préfère toujours l’original à la copie ». Et on y est encore parce que droite comme gauche ont instrumentalisé les questions d’immigration : la droite pour faire comme le copain du fond de la classe, absent, et à qui on pouvait prendre la place, et la gauche pour faire du vent comme Hollande le bien nommé avait toujours su y faire. Parce que si pour certains des petits guerres c’est bien utile pour faire oublier des problèmes domestiques bien réels, bah par chez nous, on a nos faits divers provinciaux, nos petits feuilletons de scandales financiers qu’on peut faire tourner sur vingt ans parce qu’un seul juge d’instruction a déjà trois autres scénarios de feuilletons du même calibre sur son bureau, et toujours, nos saloperies d’immigrés qu’on nomme désormais migrants ou dans le meilleur des cas, demandeurs d’asile, tout ça c’est bien utile aussi ne pas parler du reste et maintenir artificiellement la pression sur des sujets qui, à l’échelle de la nation, n’en sont pas (les faits divers sont des faits divers, les scandales judiciaires impliquent au mieux quelques personnalités certainement pas l’avenir de la nation, quant aux migrants ils n’ont jamais atteint des niveaux tels qu’en pratique il aurait été difficile de les accueillir).

Alors voilà, que Macron passe, avec ou sans les votes des gauchistes (les vrais), avec ou sans les votes de droite (Hollande a déjà dit qu’il voterait Macron mais c’est vrai que Hollande c’est pas la France), et que d’une manière ou d’une autre, avec un peu de proportionnelle, que cette fois, quand on vote FN, c’est bien pour qu’ils mettent en place leur politique. Pas parce que les autres nous emmerdent. Ceux-là vont devoir apprendre à bouffer à la table du loup, lui serrer la pince, le respecter et pas le diaboliser (oui, oui), parce que la « menace FN », ça suffit. Un vote républicain, c’est peut-être pas voter blanc, mais c’est pas non plus un blanc-seing qu’on file à des professionnels de la politique. Peu importe la stratégie dans l’urne, ce qui compte c’est bien ce qui sera fait ensuite, et la proportionnelle, ça doit être fait. Parce que s’il y a une bonne proportion de connards en France, c’est démocratique qu’ils soient représentatifs à l’Assemblée, qu’ils soient sous le feu des projecteurs, à l’intérieur de la ville, et non à l’extérieur où on pourra sans cesse crier au Loup pour se marrer d’avoir fait peur à tout le monde sans conséquences. Les conséquences il va falloir les assumer.

Et puis si les connards de tous bords (les fascistes comme les fascistes improvisés qui crient au loup pour garder les rênes du pouvoir) sont tout autant incapables de se faire un peu moins cons à travers la proportionnelle, eh bien les autres, ceux qui votent pour eux réclameront cette fois un FN avec tous les pouvoirs. Si ça n’arrive pas là, et si ces messieurs dames dans cinq ou dix ans n’ont toujours pas compris, ben ça arrivera, même avec la proportionnelle. Du temps de Mitterrand, on disait que la France avait toujours dix ans de retard sur les États-Unis, faudra voir si ça vaut encore. Avec un peu de merde dans le vin parlementaire, le haut fonctionnaire, ou le politique professionnel ira peut-être aller chercher ses revenus ailleurs, et peut-être qu’il laissera à des vrais de la « société civile » se charger de nettoyer la fosse ; Et peut-être qu’après ça on aura du vrai vin et non plus cette vinasse frelatée que certains osent appeler “politique”. Peut-être aussi que le journaleux qui ne se rêvent qu’en éditorialiste sera forcé alors de poser des questions de fond intelligentes et non plus s’interroger sur la très intéressante politique politicienne qui met au centre de toutes les préoccupations la quête du pouvoir, les luttes d’égo et non les oppositions d’idées. Peut-être que. Peut-être. Vote pieux.

Et peut-être alors, que j’irais voter. Parce que moi voyez-vous, j’ai jamais voté. Je trouve ça irresponsable. Je vote pas pour des représentants, je votais déjà pas pour des délégués de classe, alors… La gauche, la droite, les programmes, je m’en tape… si ce qui est déjà décidé, voté, n’est jamais appliqué. Tu fuis d’un pays en guerre, tu te fais dépouiller par des passeurs parce que les pays qui doivent t’accueillir ferment leurs frontières, tu as la chance de pas crever en route, tu arrives sur les rotules pour faire valoir des droits, et là on te dit « t’existes raclure, t’as aucun droit, nous on est les puissants, on décide d’accord internationaux mais on regarde ensuite au cas par cas, et personne ne nous dira que c’est pas bien parce que c’est nous les puissants ». C’est déjà du fascisme dilué. S’il faut augmenter la dose pour qu’on sente bien que ça a la même couleur, la même odeur, pour comprendre que c’est la même chose, eh bien il faudra passer par là. Parce que les loups sont déjà là, et à eux aussi faut leur faire la peau.

Le dérailleur socialiste, ou l’histoire racontée des petits tours et puis s’en va

Comment se hisse-t-on au second tour d’une élection présidentielle ? Mode d’emploi pour nos neuf décrochés du premier tour.

Comment ? Eh bien comme on gagne un Tour de France. Un tour, ça ne se gagne pas, mais ça peut se perdre. Gagner, c’est voir tous les autres chuter avec soi.

Les raisons du flop du candidat leader de l’équipe PS, vainqueur de l’étape des primaires ? La faiblesse de sa communication de campagne ? Peut-être, pourtant, c’est le même homme, avec un manque de charisme certain qui a gagné ces primaires, le même désintérêt de la presse aussi, bien incapable de trouver dans son discours un angle d’attaque autre que « le revenu universel est-ce bien sérieux ? », et probablement, les mêmes lacunes en termes de « story telling » qui encore une fois avaient aidé Hamon à gagner la primaire.

Alors c’est quoi ? Comment qu’on perd la marche du premier tour alors même qu’on a gagné une primaire ?

Attention le vent tourne… Tic-tac. Réponse ? Chacun l’a sur le bout de la langue, bien sûr, on le sait tous, mais on les a entre les fesses depuis la première semaine du tour et on les sent qui frotte, et on se dit qu’éviter de les évoquer c’est oublier qu’ils existent… Personne n’ose souffler dessus ? Je vous souffle la réponse ?

Les sondages. Oui, messieurs les suiveurs, les veaux en ont plein le derche mais c’est bien par là qu’on nous les fait passer — par la vessie, par la lanterne rouge —  et que ni vu nu connu je t’andouille, d’un tour de passe-passe rectumal les commissaires n’y verront que du feu.

En vélo comme en campagne, il faut savoir d’où vient le vent pour savoir le suivre, jamais le prendre en pleine face. Pour sortir du peloton, un élan suffit pour gicler. La bonne échappé, c’est celle qu’on prend quand on a levé les bras avant la ligne pour gagner les primaires. Mais les sondages ont leur raison que la raison (ou les programmes) ignore. Une fois échappé, celui qui gagne c’est celui qui prend le moins de vent, jamais le plus fort.

Celui qui veut aller contre le vent parcourra-t-il dans un même jour autant de chemin que celui qui va dans son sens ? (citation de Sade détournée*)

Qu’est-ce qu’un sondage ? Une photographie nous dit-on. Soit. D’où vient le vent alors ? Eh bien de la multiplicité des sondages. Un sondage, c’est une photographie d’avant-tour, pas une photo-finish, pas une prévision. On est d’accord. Mais alors… plusieurs sondages ? Eh bien c’est ça le vent. La multiplicité des sondages produit une force d’attraction, un sillon invisible, que plus ou moins consciemment, parce qu’on veut influencer sa direction, le faire parvenir au but souhaité, on fait basculer dans un sens ou l’autre en soufflant dessus.

Lors d’un sondage, on ne dit pas pour qui on va voter, on exprime une « intention de vote ». Ah… le doigt mouillé, l’art de la girouette qui pense pouvoir influer sur le cours du temps. Eh oui ! la démocratie, c’est comme l’amour, il n’y a pas de vote, il n’y a que des intentions de vote (attention, une coquille vide s’est faufilée sous mon cale-pied).

Et à force de souffler sur ses genoux avant que de tomber… on tombe.

Ceux qui gagnent (ou qui restent), ce ne sont alors pas les plus forts, pas les plus charismatiques, les plus dopés, les mieux préparés, les plus chanceux non plus. Non, ce sont ceux qui ont sorti la voile et se sont laissés portés par cette force invisible.

Une règle, celle de l’impulsion. Celle pour gicler du peloton, une autre pour sortir le premier du petit groupe d’attaquants. C’est là qu’il faut montrer le maillot, à la flamme rouge, quand on s’est calé dans la roue de son voisin pendant que lui se tuait lors des primaires. C’est qu’on est bonne pomme nous : on fait un tour de qualification qu’on appelle primaire, pour ne finalement pas en garder une fois le dernier kilomètre annoncé.

Alors oui, il faut mettre du Mercurochrome, cesser de souffler à droite et à gauche et s’interroger une bonne fois pour toute sur la pertinence de proposer des photographies successives qu’on prendrait presque pour des lanternes magiques à force de nous recomposer le film de nos peurs passées.

Au lieu de craindre le monstre du FN, on ferait mieux d’ôter le sifflet qu’on porte à la bouche qui ne fait qu’exciter la peur, l’alimenter comme un ogre vert.

Souffler n’est pas jouer. Un sondage oui, des sondages, bonjour les dégâts.

Qui se demande d’où vient le vent récolte la tempête.

Voilà les sondages, petite mère du « vote utile ».

Au-delà des petits jeux de communication, qui sont certainement utiles en début de parcours pour prendre la bonne échappée dans les sondages, c’est bien la multiplication des sondages, notre nécessité de connaître le sens du vent avec l’illusion qu’en soufflant avec les autres ça nous fera éviter le pire, c’est bien donc tout cela qui creusent les écarts que l’on voit sur la ligne d’arrivée, et qui biaise la nature même du vote.

Au tierce, on mise sur celui qu’on voudrait voir gagner, avant la course, pas sur celui qu’on ne voudrait surtout pas voir gagner sur la dernière ligne droite.

Autant changer les règles de scrutin et mettre dans l’urne le bulletin du candidat qu’on ne voudrait surtout pas voir en tête.

Ça sert à sert les sondages. Ils servent moins aux « commentateurs » qu’aux électeurs pour tromper leur vote. Les sondages ne sont pas des prévisions de résultat pour les sondeurs, mais ils le sont pour les électeurs qui ne peuvent voter en prévision d’un résultat craint.

Lutter ? Contre le vent ? Jamais. Toujours à l’abri.

Le vent des sondages, cette force invisible que l’on croit inerte parce qu’on ne le voit pas mais sur laquelle on compte bien à notre échelle souffler, ce film d’horreur tourné en 24 photographies par semaine, c’est un monstre auquel, je crains, aucune communication ne peut résister, aucun programme, aucune stratégie, sinon à profiter d’un couac, d’un scandale, d’une roue crevée.

Comme sur le Tour, on ne gagne pas parce qu’on a la meilleure équipe, la plus habile stratégie, mais parce qu’on a le souffle des sondages dans le dos, qu’on reste abrité pour éviter les polémiques, et qu’on tâche le plus souvent de faire fructifier un capital de départ façon roue libre.

Venez à moi les petits enfants, sinon l’ogre marine viendra.

Une fois qu’on est dans le vent, ce qui compte, c’est l’impulsion de départ, l’élan, et on surfe toujours sur lui, abrité, même du guidon, en faisant le dos rond.

On ne souffle pas une intention de vote pour faire gagner le candidat avec le programme qu’on estime être le meilleur, on souffle une intention de vote pour faire tomber les autres.

Un Tour de France, ça ne se gagne pas en un jour, mais ça peut se le perdre, eh ben un premier tour de présidentielle, c’est pareil. Celui qui attaque contre le vent le prend dans la tronche et se fait débarquer, celui qui n’a pas d’équipe reste à l’arrière avec son quota de passages en caméra 3 le temps de rire un peu de son maillot grand ouvert, sans ses porteurs d’oseille, et celui qui reste dans le ventre mou du peloton en profitant d’une jolie impulsion et en comptant les morts, a les meilleures chances pour l’emporter.

Autant en emporte les sondages. Ce n’est pas le candidat qui prend le vent, c’est le vent qui prend le candidat. Abrite-toi ! Souffle en silence. Et ne vote pas en fonction de ta conscience, mais des vents dominants.

Dès que le vent soufflera je réfléchira

Dès que les vents tourneront nous le suiverons


*véritable citation de Sade : Celui qui veut remonter un fleuve parcourra-t-il dans un même jour autant de chemin que celui qui le prend en Hamon ?

Le symbolisme chez Tarkovski

J’ai remarqué que, lorsque j’affirmais ne pas recourir dans mes films à des symboles ou à des métaphores, l’auditoire m’exprimait chaque fois sa plus parfaite incrédulité. On me demande par exemple, avec obstination, ce que représente la pluie dans mes films, ou encore le vent, le feu, l’eau…

Et un peu plus loin pour conclure :

En aucun cas il ne faut confondre volonté artistique et idéologie, sans quoi nous nous privons de nos moyens de percevoir l’art de manière spontanée, de tout notre être…

Toujours le même principe donc, et c’est rassurant en fait. Il n’y a rien à « interpréter » dans les films de Tarkovski. Il ne fait pas appel à l’intelligence du spectateur, sa compréhension, mais à ses sens, sa mémoire.

Aucun « symbolisme » chez Tarkovski.

Paul Valéry cité par Andreï Tarkovski

Tarkovski citant Paul Valéry :

Seul atteint à la perfection celui qui renonce à tout ce qui  mène vers l’outrance délibérée.

Tarkovski se sert de cette citation pour évoquer le style épuré de Bresson. Cela peut paraître un peu étrange parce qu’il reste tout de même chez Tarkovski une poésie qui me semble être le contraire de la sécheresse bressonnienne. Le rapport qu’il fait avec le cinéma japonais me paraît bien plus compréhensible. Il parle de sobriété et de modestie, encore faut-il proposer aussi des images qui ont un sens, un mystère, une aura presque. Alors que Bresson n’a jamais cherché, et de moins en moins film après film, à tendre vers la poésie. La poésie pour lui était déjà sans doute dans cette outrance dont parle Valéry.

Autre citation de Valéry  :

Achever un ouvrage consiste à faire disparaître tout ce qui montre ou suggère sa fabrication.

Cette fois Tarkovski dit sa détestation du cinéma expérimental, de l’artiste qui se cherche plus que celui qui trouve. C’est amusant parce qu’il y a le même principe chez les acteurs à qui on apprend de gommer le superflus et à qui on demande de faire plus que de chercher en permanence. Plus drôle encore, lors de son passage aux États-Unis (je cite de mémoire l’anecdote), on organise une rencontre avec Stan Brakhage qui doit sans doute voir en Tarkovski un cinéaste fortement expérimental (justement parce qu’il propose des images poétiques, mais contrairement au cinéma expérimental elles sont comprises dans un récit, et même si le spectateur n’en perçoit pas le sens, elles sont inclues dans une logique narrative que le cinéma expérimental n’offre jamais). Très honoré donc le cinéaste américain propose de lui montrer ses films dans une chambre d’hôtel. Et là, dès le premier film, c’est un drame, parce que Tarkovski s’emporte, disant que ce n’est pas de l’art, de la merde, etc. Brakhage insiste alors comme un petit garçon soucieux de montrer ses colliers de nouilles à Michel-Ange, et à chaque fois le cinéaste soviétique s’emporte. On n’aurait jamais vu Tarkovski aussi énervé lors d’une « projection ». Et l’autre à chaque fois de continuer : « Attends, le prochain, tu vas peut-être aimer ! ». Pauvre Andreï… Quand l’artiste poète, l’un des grands génies du XXe siècle, rencontre l’un des meilleurs… en partant de la fin… On a donc l’explication ici : Tarko déteste le cinéma expérimental.

Friedrich Engels cité par Andreï Tarkovski

Plus le point de vue de l’artiste est caché, meilleure est l’œuvre d’art.

Va t’amuser après à trouver légitime les assertions critiques prétendant retraduire l’intention de l’auteur.

Un peu plus tard, Tarkovski rappelle une constante, un classique dans la description des grandes œuvres :

Les grandes créations sont ambivalentes et autorisent les interprétations les plus diverses.

En rab, la citation de Tolstoï :

Le politique exclut l’artistique, car pour convaincre il a besoin d’être unilatéral !

En revanche, on pourrait dire que le « politique » constitue un formidable personnage de fiction. Parce qu’en tant qu’individu « excluant » l’art, et donc le doute, la multiplicité des points de vue, l’artifice, et au contraire cherchant l’efficacité du discours de l’instant sans tolérer, en apparence, la moindre inflexion dans son discours, il est un de ces monstres insaisissables, escrocs, subversifs, changeants, qu’affectionnent l’art. D’abord d’apparence inflexible au point de vue et aux idées franches, sur la longueur, l’inconsistance de son discours visant à convaincre ceux qui l’écoutent au moment où ils l’écoutent, tout ça pour ce personnage, forme une matière dramatique insaisissable, infinie, obscure, indescriptible, qui constitue un des meilleurs moteurs de la fiction.

Il n’y a que les monstres qui passent la rampe. Peut-être parce qu’on les craint et qu’on se demande toujours s’ils existent. Et qu’à force de les craindre, on finit par les voir partout. Comme le rêve, la fiction (ou l’art), nous place face à ce dont on a peur, presque pour le transcender, au moins par contradiction, en nous obligeant à réagir face à eux.