L’Été de Kikujiro, Takeshi Kitano (1999)

Yaku-san

Kikujirô no natsuKikujirô no natsuAnnée : 1999

Vu le : 28 juillet 2016

Réalisation :
Takeshi Kitano
 6/10   IMDb link 7,9  icheckmovies.com
Avec :

Beat Takeshi
Yusuke Sekiguchi
Kayoko Kishimoto
The Great Gidayû
Rakkyo Ide
Fumie Hosokawa

Le mystère Kitano continue. J’ai découvert le cinéma japonais il y a presque vingt ans à travers lui, et ça ne m’avait jamais bien emballé, jusqu’à renoncer à retourner à l’époque au cinéma pour voir ses nouvelles fantaisies ; plus ennuyeux, jusqu’à m’éloigner du cinéma japonais pendant longtemps ne comprenant pas ce qu’on pouvait y trouver de bien fameux dans ce cinéma-là.

Kitano fait tout un peu comme Yôji Yamada, les yakuzas en plus et la justesse en moins. L’humour de Kitano, c’est ce qui surgit de bien cocasse quand vient à dérailler le train des habitudes, des codes, des archétypes, des genres. Même ça gueule de clown passée à tabac concourt à suggérer ce cocasse. L’acteur Kitano, Beat, c’est un transgressif mou. Capable de t’éclater la gueule, pour rire, et de préférence avec la sienne. En cousin nippon de Bill Murray, il suffirait à Beat Takeshi d’apparaître alors face caméra, impassible mais la chemise maculée de sang, pour déclencher l’hilarité de l’assistance. Son humour pince-sans-rire rappelle assez bien le découpage en cases de BD (plus Droopy que Tora-san, probablement) : des images statiques pour décrire une situation, sans mouvement, des natures mortes, et puis une ellipse pour opposer une autre image à la première, puis s’il le faut une troisième, une quatrième… La mécanique du rire naît d’un jeu d’opposition des images. Ce n’en serait pas aussi systématique que c’en serait efficace. Et quand il ne découpe pas son humour en cases (ou en natures mortes), Kitano compose ses gestes par une suite de lazzis aussi étranges et saccadés que les acrobaties des personnages secondaires apparaissant dans cet opus. L’humour japonais est fait de poses grotesques héritées du théâtre, et même en proposant un style épuré et un rythme lent, Kitano n’oublie pas cette tradition. Trop sans doute, car à force d’apporter des contrepoints et de chercher à sortir des rails en permanence, les petites virgules humoristiques proposées (en jouant de ses tics par exemple), et censées être subtiles, finissent par s’étirer en exclamation un peu lourdes.

Le mystère est là. On dit à juste titre que l’humour passe mal les frontières, et si celui de Yamada a su me séduire par sa justesse et sa sensibilité (le grotesque y est rare et les expressions de Kiyshi Atsumi dans Tora-san, si elles tendent vers la même bêtise du personnage, apparaissent toujours plus justes et plus humaines), celui de Beat Takeshi m’a toujours paru trop fabriqué, trop répétitif.

L’humour n’est pas le seul défaut du film. L’histoire paraît un peu facile, et comme tout chez Kitano, forcée. La structure du récit, bien que composée invariablement d’ellipses, est tellement linéaire qu’elle finit par paraître complètement plate. Kitano soigne à peine le contexte qui poussera nos deux personnages (l’enfant à la recherche de sa mère et le yakuza en claquettes) à passer quelques jours ensemble. Tout aurait été prétexte à les faire se rencontrer, car le souhait de Kitano était là : reproduire un des couples les plus rentables du cinéma et de l’humour gnangnan, du Kid de Chaplin en passant par la Vie est belle de Benigni ou le Champion[1] de King Vidor. Une fois arrivés au bout de leur quête, la déception était prévisible. L’occasion pour Kitano d’appuyer sur le sentimental avec quelques notes de piano opportunistes, et la suite est là encore toute tracée, puisqu’il va falloir redonner le moral à ce pauvre enfant délaissé. Beat Takeshi rappelle ses potes comiques à la rescousse, et c’est parti pour la campagne et quelques sketchs qui ne seraient pas aussi ennuyeux s’ils n’étaient pas aussi répétitifs et loin de la trame initiale. On se dit que le film aurait dû se finir ici, mais Kitano nous le fait plonger (le moral) en s’imaginant que tout ce cirque, ces jeux, ces pitreries, ces acrobaties, pourraient être d’une quelconque utilité pour réveiller en nous la fibre ou l’instinct paternelle. Que c’est rigolo un tonton prêt à tout pour amuser son gamin…

C’est là que le style lent et décalé de Kitano commence à sérieusement agacer. Chez certains cinéastes, il faut lire entre les lignes, Kitano préfère souligner tout au Stabilo, répéter à envie pour être sûr qu’on ait bien compris ses clins d’œil. Dans les deux heures, il y a bien une heure qu’en un clignement j’aurais lâchée dans l’ellipse. Ça devient interminable comme dans ces soirées où on doit faire deviner un mot en le mimant. C’est la répétition à l’infini d’un même procédé ludo-comique qui finit par achever les participants. L’humour de Kitano, c’est celui de l’oncle Lim répétant encore une fois sa dernière blague pour être sûr qu’on l’ait bien entendue. Kitano est lourd quand Yamada est léger. L’un est un humaniste, l’autre un sentimentaliste lazzant.

Bref, rien d’étonnant à ce qu’à mon sens le « meilleur » film de Takeshi Kitano soit précisément le seul (ou un des seuls) où son double, Beat Takeshi, n’apparaît pas. L’acteur Kitano n’apporte aucune sympathie particulière aux personnages qu’il interprète (on pourrait même le surprendre à mal se diriger) et sa maîtrise, son contrôle, sur les autres aspects du film n’en serait que plus grand s’il passait plus de temps derrière que devant la caméra.

Le mystère de son succès ici ou ailleurs demeure en tout cas total. Les voies de l’humour sont impénétrables.

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Gakko, Yôji Yamada (1994)

Great Teacher Yamada

GakkoGakko l'école Yôji YamadaAnnée : 1994

Vu le : 29 juin 2015

8/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Yôji Yamada


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Va me faire pleurer ce con…

Après deux chefs-d’œuvre dont la réalisation est séparée par près de quarante ans, il semble avec celui-ci se dégager l’esprit d’un auteur. Une sorte d’humanisme à la Uchida flirtant entre le drame, la comédie et le mélo. Si les deux premiers (Kiri no hata[1] et Le Samouraï du crépuscule) étaient des films de genre, on est plus ici sans doute dans ce qui a marqué très probablement sa carrière : des comédies populaires du dimanche soir. On pourrait craindre de tomber dans du Joséphine, ange gardien, seulement les films de Yamada semble au contraire jouir au Japon en plus d’une reconnaissance critique à en juger par la place des films de cette série sur l’école dans les classements de la Kinema Junpo (les deux premiers sont dans le top10 annuel, le troisième est film de l’année, sans compter les autres prix).

Il y a du Capra chez Yamada. Comme Capra, il purge l’humanité de ses mauvais côtés. Pas une trace de cruauté, d’arrière-pensées, de mauvaises intentions, de malentendus, de rancune… Tout n’est que bienveillance, solidarité, tolérance et amour. Un petit côté tire larme, c’est certain, mais quand c’est loin d’être idiot et que ça a la saveur tendre d’un marshmallow trempé dans le miel, on peut s’y laisser engluer sans grande résistance, personne n’est parfait.

Si la direction d’acteurs était plus hiératique dans Kiri no hata, on retrouve ici au contraire comme dans le Samouraï du crépuscule, un technique de jeu plus naturaliste. Les acteurs disposent d’une grande liberté de mouvements que le montage et le cadre ignoreront le plus souvent, pour donner l’impression que le récit suit les personnages et se tourne vers eux après qu’ils ont quelque chose à dire plutôt que ce soit au contraire les acteurs qui viennent obéir au rythme imposé par le récit. Cela laisse une place importante à la pensée (voire à l’improvisation) et l’acteur peut ainsi plus facilement laisser vagabonder son imagination, donc la nôtre. Si le récit n’appuie pas et n’annonce pas chaque élément important par un gros plan ou un mouvement de caméra, on se retrouve un peu comme dans un film d’Edward Yang où le hors-champ est presque aussi important que ce qu’on voit à l’écran. On n’en est pas à ce point, Yamada colle plus à ses personnages, mais il a la délicatesse de ne jamais trop en faire, du moins dans la manière de montrer (car dans le II, par son sujet plus casse-gueule — il est question d’handicapés mentaux — il va sans doute un peu trop loin dans son sujet). Comme dans Kiri no hata déjà, cette humanité s’accompagne ou se traduit avant tout par une justesse et une simplicité qui semble bien être la première caractéristique de Yamada. Ajoutez à ça des notes de musiques discrètes pour illustrer la nostalgie, la contemplation un peu naïve mais toute japonaise face aux éléments climatiques, et le tour est joué. Il y a chez Yamada un charme certain, une manière d’effleurer une forme de réel, ou d’idée du réel, idéalisée, qui ne laisse pas insensible.

Il faut le reconnaître toutefois qu’on est en pleine supercherie. Le génie chez Capra comme chez Yamada est de nous présenter les hommes comme des saints. Le film surfe sur l’idée que des individus peuvent s’émanciper de leur condition en trouvant la lumière presque, une raison de se grandir, un refuge, à travers une salle de classe, un groupe, et un leader qui a tout pour mener cette petite troupe de ringards pas aidés par la vie, parce qu’il est lui-même parfait dans son imperfection, une sorte de James Stewart en pire, donc en mieux, plus vrai et gentil que nature. Le stéréotype du leader qui rayonne et infuse sur ses élèves grâce à une autorité molle et bienveillante. Je vous respecte donc vous me respecterez en retour. L’histoire est toujours belle au cinéma, et forcément très éloignée de la réalité. D’un côté les élèves qui se retrouvent face à des profs qui les méprisent et de l’autre des profs qui méprisent leurs élèves parce qu’ils ne les respectent pas malgré… leur humanité. C’était pas faute de leur avoir montré La vie est belle à Noël.

Nos profs pourront certes rester fascinés devant ces classes de douze élèves motivés malgré la fatigue ; des élèves volontaires comme le rappelle le prof au début du film quand il refuse l’affectation “diurne” qu’on lui propose. Motivé, motivé comme dit la chanson… tout le monde est motivé. Et à la fin, un panneau tiré sur la corde nous explique qu’au Japon il existe aussi des classes de ce type animées par des volontaires. C’est à se demander pourquoi le monde tourne si mal puisque l’humanité est capable de tant de miracles… (Le dernier volet sera dans le même ton avec une classe pour chômeurs : on hésite entre Capra et Gérard Jugnot cette fois.)

Quand un élève montre un signe de faiblesse, de lassitude, de désespoir, ou s’effondre en larme, au cinéma, c’est un motif de compassion générale, et honnête, parfaitement gratuit, parce que ces personnages sont d’étranges robots à qui on aurait court-circuité toutes pensées torves et avides, des êtres sans calculs, comme ceux chez Imamura sans retenue. Au moins il y a une logique dramatique et une vision qui reste fascinante même si elle prend le risque à chaque fois de trop en faire…

On peut sourire aussi quand le prof encourage ses élèves à prendre la parole, il en ressort toujours quelque chose au cinéma, une sorte de morale positive qui chez Capra redonnerait foi en la république à un anarchiste ou en la vie tout simplement. La réalité est là encore bien différente, quand les professeurs jouent aux philosophes de comptoir, s’improvisent guides de la sainte parole humaniste, n’en sort que des leçons forcées, celles qui comme dans les mauvais films nous sont imposées. La meilleure des philosophies, ce n’est pas celle que savamment on nous explique, celle qu’on nous présente toute faite avec des contours moralisateurs tout prêts, mais au contraire où la logique qui la précède et la fait jaillir pousse et suggère une leçon. Ce n’est d’ailleurs pas autre chose qu’arrive Yamada à faire (probablement plus dans ce premier épisode que dans les deux suivants), car on a la sensation d’apprendre quelque chose qu’on ne saurait parfaitement exprimer… La liberté offerte au spectateur de se faire sa propre petite morale, c’est celle de l’expérience, le privilège des hommes depuis qu’on se raconte des histoires et qu’elles nous ont rapproché les uns des autres, favorisant un esprit communautaire qui il y a bien longtemps voulait encore dire quelque chose. C’est bien sûr cet esprit, caché au plus profond de notre cerveau “humanien” que ce genre de films, fait appel. Et si cet esprit persiste, malgré tout encore aujourd’hui, si l’esprit communautaire n’est plus qu’un leurre (surtout au Japon où l’esprit occidental basé sur l’individu a cassé le lien traditionnel entre générations), c’est sans doute plus à des films qu’à une profession et à une mission, idéalisées comme il se doit dans le film. L’excellence est et sera toujours l’exception.

Étrange jeu avec la réalité en tout cas. User d’un style assez naturaliste qu’on enrobe d’effets et de musique mielleuse pour évoquer à travers une idée idéalisée de la réalité, un rêve. À force de ne plus savoir où on est, on finit en effet par se laisser convaincre que tout cela est crédible. Comme la magie, on n’y voit que du feu. Les plus grincheux et les plus cyniques pourraient se surprendre à s’y laisser prendre.

Le résultat, arrivé au bout des trois films, est pourtant très inégal. Trop souvent Yamada semble forcer ses effets et ses intentions bienveillantes frisent trop souvent le ton sur ton et la leçon de morale. Cet humanisme est bien plus efficace appliqué à des films de genre où justement il peut appliquer cette approche pour en faire un contre-point avec ce qu’on peut attendre d’un polar ou d’un film de samouraï.

À noter une particularité dans le dernier film : l’histoire n’est plus centrée sur le professeur (qui n’est plus l’acteur des deux premiers) mais sur deux des élèves (le film aurait tout aussi bien pu être indépendant des deux autres, on reste « à l’école » à travers un stage estival mais le film est surtout plus une romance avec comme fond les difficultés sociales et familiales des deux principaux personnages — et Yamada y loue encore les vertus de l’esprit de groupe).


[1] Kiri no hata

Marriage Story, Kim Ui-seok (1992)

Pas Taipei

Gyeolhon iyagi Marriage Story (1992) Kim Ui-seokAnnée : 1992

Vu en août 2012

9/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Kim Ui-seok


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L’obscurité de Lim

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Excellente comédie romantique, qui comme son nom l’indique tourne autour des vicissitudes d’un couple de jeunes mariés. C’est un peu Marley et moi, le chien en moins…

Un sujet unique et une forme de récit plus souvent dédiée aux films-métiers (nouveau concept : Taxi Driver, Pickpocket, Le Facteur). Comme quelque chose d’obstiné avec une unité stricte traçant une trajectoire rectiligne jusqu’à la fin. C’est un peu Taipei Story avec de l’humour (parce que oui, Edward Yang est chiant à mourir).

Ça aurait très bien pu faire une excellente comédie US des années 50 ou une comédie indépendante des années 90. Quelque chose sans prétentions, sans grands moyens, mais juste et universel. Le rythme est enlevé, on ne s’ennuie jamais, et le film est totalement dénué de contexte social ou intellectuel pouvant parasiter cette ligne stricte qui ne s’applique qu’à s’intéresser aux deux mariés.

Le film ne serait sans doute pas une telle réussite sans alchimie des deux acteurs principaux. Tant dans les scènes émouvantes et drôles que dans les chamailleries ou les disputes. Ces deux-là font corps (normal pour un film coréen…) et tout le plaisir et pour nous. Simple et rafraîchissant.

Le film est proposé gratuitement sur Youtube par la Korean Film Archive avec des sous-titres anglais (le film fait partie des 100 chefs-d’œuvre coréens établis par les mêmes archives).

MARRIAGE STORY

Garçon d’honneur, Ang Lee (1993)

Garçon d’honneur

Xi yan / The Wedding Banquet

Garçon d'honneur, Ang Lee (1993)

Listes :

MyMovies: A-C+

Réalisateur : Ang Lee

Année : 1993

Note : 7/10

Lien iCM Garçon d'honneur (1993) on IMDb 7,6

 

Vu en mars 2010


Ang Lee, toujours à la croisée des cultures ; pas toujours pour le meilleur d’ailleurs. Son film réussit l’exploit d’être à la fois une comédie sentimentale, une comédie douce amère, une comédie de mœurs, tout en gardant une unité cohérente. Tout est dans la retenue. Et c’est ça qui rend le film sympathique.

Le thème de l’homosexualité n’est pas traité de manière lourde et stéréotypée. Pourtant, le mensonge qui est le moteur du film est bien présent. La légèreté avec laquelle le sujet est abordé, le range finalement dans la normalité des ennuis quotidiens. La fin va dans ce sens : ce que craignait le personnage principal ne se réalise pas ; mieux, Ang Lee échappe à la grosse scène de dénouement où tout se dit. La malice du père est passée par là, et il accepte son… “bru” sans peine, et dans le secret. Il construit ainsi une connivence solide avec l’ami de son fils, quelque chose qui fait croire que c’est bien une réelle acceptation plutôt qu’une posture polie qu’il aurait pu prendre dans une scène de dénouement où tout le monde montre une tolérance feinte ou non. Tout repose sur cinq personnages. Le vaudeville n’est pas loin. On échappe à la lourdeur d’un récit intimiste si l’histoire s’était concentrée sur le fils.

Une autre qualité du film, c’est qu’une fois l’enjeu compris (et sur quelle voie on va aller pour tenter d’échapper à la catastrophe : faire croire aux parents à un mariage parfait sans rien laisser transparaître de l’homosexualité de leur fils), le rythme des scènes s’emballe. Le film est comme sur des rails. C’est comme dans un grand huit, peu importe de savoir où on va, on prend du plaisir parce que ça va vite. On ne s’attardera que dans la séquence du mariage — une sorte de condensé du choc des cultures et des langues, un peu comme dans le chef-d’œuvre de Feydeau, Le Dindon, avec le personnage so british de Maggy.

Ang Lee reste concis dans sa mise en scène, parfois à l’excès. Quand Simon a besoin de quelque chose, il l’a toujours à porté de main. « Tiens au fait j’ai un cadeau pour toi, et justement il est juste là ». « Papa fait tomber de la vaisselle ? pas grave, j’ai mon balais juste là ! ». Des petites introductions en début de scène pour ponctuer le récit, et puis on entre dans le vif du sujet.

Curieux cinéaste en tout cas que ce Ang Lee. Avec des films aussi différents que Ice Storm[1], Raisons et Sentiments, Tigre et Dragon, Brokeback Mountain, Hulk… Mais j’ai une préférence pour celui-ci et Ice Storm. Des films sans prétentions, justes et légers, même quand les sujets sont dramatiques. C’est parfois si compliqué de faire simple.

 


[1] Ice Storm

Clerks, les employés modèles, Kevin Smith (1994)

ClerksAnnée : 1994

Liens :
IMDb link 7,8  icheckmovies.com

MyMovies: A-C+

Lim’s favorite comedies

 

7/10

 Réalisateur : Kevin Smith
 Vu en décembre 2008

 

Ça sent le film d’abord écrit pour le théâtre*. C’est un huis clos presque strict qui se passe dans une supérette du New Jersey. Il ne s’y passe jamais rien, donc tout ce qu’on fait c’est causer. Pas besoin d’histoire extraordinaires pour captiver, il suffit d’avoir la langue bien pendue et d’un peu d’imagination…

*1 En fait non.

Une petite copine qui n’est sortie qu’avec six gars, mais qui a sucé 37 queues (celle de présent incluse), un caissier de vidéo club qui va louer ses films dans le vidéoclub plus grand du centre commercial voisin et qui y choisi un film porno mettant en scène des hermaphrodites, un vieux pervers demande à utiliser les toilettes privées de la supérette pour se branler discrètement, une petite amie d’enfance qui revient de l’Ohio pour retrouver son chéri et qui viole sans faire exprès le macchabée qui n’est autre que le vieux pervers qui a succombé à une attaque cardiaque, une partie de hockey sur le toi de la supérette, une gamine de quatre ans qui vient acheter des cigarettes, un représentant de chewing-gum qui incite les clients à ne plus consommer de cigarettes, des dealers complètement débiles, des clients tous aussi fous les uns que les autres, des vendeurs désabusés, un proprio absent, des petites copines de passage. Un grand n’importe quoi totalement délirant et superbement bien écrit.

Le Bûcher des vanités, Brian De Palma (1990)

The Bonfire of the VanitiesLe Bûcher des vanités, Brian De Palma (1990), The Bonfire of the VanitiesAnnée : 1990

Vu en juin 2008

 

6/10

Liens :

IMDb link 5,4  icheckmovies.com

 

Réalisation :

Brian De Palma

Avec :

Tom Hanks
Bruce Willis
Melanie Griffith

Contrairement à certains films qui s’écroulent au fur et à mesure, celui-ci fait le contraire. La force du film, c’est sa morale ; tout prend sens à la fin… Paradoxale, réaliste. L’innocent lynché est obligé de se fabriquer une preuve pour s’en sortir, le juge nous fait un beau speech bien naïf sur le pouvoir de la vérité et des lois, et le narrateur, la mouche à merde, est devenu un beau papillon que tout le monde s’arrache. C’est ça la vie. Les justes ne sont jamais récompensés, ce sont les pourritures qui s’en sortent et nous sommes tous plus ou moins corrompus… Un jeu sur les apparences : puisque tout le monde ment, on se découvre comme on dit dès qu’il y a des merdes ; et quand il y a des problèmes, c’est là que les masques tombent et qu’on sait à la fois qui on est et qui sont ceux qui vous accompagnent. Ça pourrait être du Lang ou du Molière.

Le problème, c’est que si le bouquin était certainement excellent. Il est certainement trop dense et trop subtile pour deux heures de film. L’histoire englobe trop de thèmes, allant du racisme, à l’écueil des apparences, à l’injustice, au pouvoir, à la politique, aux médias, à la famille… C’est histoire sur la société new-yorkaise, un pamphlet sur la société occidentale en général… Et De Palma, comme d’habitude (ou comme souvent) n’est pas à la hauteur. Il en fait une farce ridicule, il n’a pas le temps de développer tous les thèmes. Je n’ai pas lu le bouquin mais à mon avis, au lieu de la farce nihiliste, il aurait fallu en faire un drame ironique, sarcastique. En en faisant une farce, De Palma fait du ton sur ton, il manque de subtilité et toute la profondeur des événements s’envolent en fumée. Dommage.

Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Rappeneau (1990)

 Cyrano1990

Note : 7

https://mesmaeker.files.wordpress.com/2013/10/333.pngLien iCM Cyrano de Bergerac (1990) on IMDb 7,6

 

Listes :

Une histoire du cinéma français

Réalisateur Jean-Paul Rappeneau
Année 1990
Avec Gérard Depardieu, Anne Brochet,
Vu le 2 janvier 1998 revu en juin 2008

 

L’occasion de revoir ce film qui ne m’avait pas convaincu la première fois… Ça reste Cyrano mais tout autant Cyrano que cela puisse être, ça n’en reste pas moins une pièce compliquée à monter, autant au cinéma qu’au théâtre. Pour moi, c’est de la littérature. D’ailleurs Rostand, au début, n’avait pas comme ambition de la faire monter il me semble. C’est une pièce à prétexte. Le canevas est ce qu’il est : grossier ; les personnages sont ce qu’ils sont : Cyrano est une péninsule ; tout le reste n’est que poussière (il est au centre de tout, or ce qui importe dans une histoire, ce sont les rapports entre les personnages ; si on ne peut rien pour Christian, qui est le jeune premier bateau, Roxane, dont il est dit qu’elle est intelligente n’a jamais le temps de le montrer…). Reste une première partie excellente, mémorable, mais là suite, qu’on soit au théâtre, au cinéma ou qu’on la lise, c’est parfaitement ennuyeux. Il faut attendre la fin pour trouver un peu d’humanité dans cette pièce.

La mise en scène ici est sans rythme, sans poésie. Raconter une histoire, que ce soit au cinéma ou à l’écrit, c’est souvent une question de proportion : savoir quand accélérer et quand ralentir. Mouvements rapides, mouvements lents. Les longues et les brèves. Rappeneau délaisse tout à son compositeur, or c’est à lui de faire la mise en scène, à accentuer en moment d’émotion, d’action… Il est lui-même comme spectateur de ce qu’il monte, il laisse faire, ne choisie pas, ne met rien en relief. Reste qu’il est difficile de trouver le ton juste dans une pièce qui mélange autant les genres. Le mélange est une tradition anglo-saxonne. Cette pièce est un ovni dans le contexte théâtral de l’époque, comme le Cid l’avait été également. Ce sont peut-être des chefs-d’œuvre, mais on n’est paradoxalement pas les mieux armés pour les mettre en scène. L’art français, c’est aussi le menuet et les jardins plan-plans. Vous y foutez une péninsule au milieu de cette figure régulière, et pif-paf, ça sonne creux. Il faudrait voir ça monté par des Britanniques, juste pour voir.

Quitte à faire une adaptation, l’idée de couper voir d’ajouter des vers est une mauvaise idée. Beau sacrilège d’écrire des bribes en prose pour donner plus de vie à certaines scènes. Dans les batailles par exemple, tout le monde a le gosier fermé et on ne peut pas croire à un truc pareil ; dans ce genre de séquences, traditionnellement, les personnages parlent, hurlent, on est loin des vers. La pièce est tellement baroque, que cela n’aurait pas été un scandale. Ce qui fait la réussite des pièces de Shakespeare au cinéma, c’est que souvent lui-même mélangeait scènes en vers et scènes en prose ; il n’avait pas peur de rajouter des mots pour le vent, pour remplir : Shakespeare, ce n’est pas que de la littérature, des beaux mots, il y a malgré tout un réalisme incroyable justement du fait de cette adaptabilité du langage.

Il y a finalement très peu d’adaptations de pièces convaincantes. Le plus souvent des pièces de Shakespeare, par Zeffirelli, Welles ou Olivier. Shakespeare, c’est déjà du cinéma. Rostand, surtout quand c’est mal joué (et c’est souvent trop dur à jouer) c’est de la littérature ─ au même titre que Feydeau par exemple.

En passant, j’ai des vagues souvenirs de lecture de la Mort d’Agrippine, du vrai Cyrano de Bergerac, ça valait le coup d’œil. Il faudrait que je m’y replonge un jour…

Un mot sur les acteurs. Depardieu est l’acteur qu’il fallait pour cette pièce filmée et injouable ; je me rappelle avoir vu Belmondo au théâtre ; et on ne peut pas trouver mieux que ces deux-là pour ce rôle. Vincent Perez est excellent dans un rôle ingrat, vraiment pas facile à jouer, mais lui c’est encore plus convaincant que Depardieu, parce que c’est à la fois un acteur de théâtre (et un très bon) et de cinéma ; il faut aimer l’acteur, mais c’est une autre histoire… Anne Brochet est belle à tomber, mais se laisse emporter par les tunnels ; vu le talent des actrices (par rapport aux garçons), c’est un peu agaçant de voir le résultat. Weber est nul (son rôle est, certes très compliqué, mais pas seulement).

La difficulté dans toute adaptation est de réussir à s’approprier un texte. L’auteur, le maître d’un film, reste malgré tout le réalisateur, pas celui qui en écrit le scénario. D’où l’extrême difficulté de se lancer dans ce genre d’exercice. Le modèle suprême est là le Roméo et Juliette de Franco Zeffirelli, disciple de Visconti. Tous deux metteurs en scène à la fois de théâtre, d’opéra et de cinéma. Y a pas de secret, ça ne s’improvise pas.