Weinstein et compagnie

C’est sympa de nous rejouer le coup des “scandales” sexuels presque un siècle après qu’on a accusé Roscoe “Fatty” Arbuckle de viol et de meurtre de Virginia Rappe, et presque une demi-douzaine d’années après les accusations de viol de DSK sur Tristane Banon. Manifestement, la presse, la rumeur, les scandales et les lynchages en règle qui suivent avec le même systématisme, les mêmes procédés puants et contre-productifs ne nous apprennent rien. Alors on recommence.

Quand on est victime d’un délit et a fortiori d’un crime, il y a ce qu’on appelle dans les sociétés civilisées, la Justice. Personne ne veut aller en justice, on le comprend, c’est pas drôle, mais si on y renonce, et plus on y renonce, moins il sera facile, voire carrément possible, de prouver qu’on a bien été victime.

La question n’est pas de savoir si Fatty Arbuckle était coupable, si DSK l’était ou aujourd’hui Weinstein, car les circonstances sont différentes, et au moins pour le premier, il est assez vraisemblable un siècle après de penser qu’il avait été accusé à tort. En revanche, c’est tout l’emballement qui suit, les “scandales” relayés et alimentés par la presse et la rumeur, les lynchages, les attaques de tous côtés (que ce soit à l’égard de l’accusé en question ou des victimes), qui procèdent de la même logique.

Un crime, ça se juge devant une cour de justice. Pas au tribunal populaire. Alors les petits collabos de circonstances qui sont toujours du bon côté de la barrière et dans le sens du vent, les opportunistes, tous ceux qui ont peur de ne pas participer au mouvement de foule et de dénigrement (là encore en s’attaquant à la fois à l’accusé populaire ou la victime), tous ceux-là, c’est en fait eux, toujours les mêmes, nous, qu’il faudrait accuser. Parce qu’ils n’apprennent jamais rien et n’ont jamais qu’un seul désir : profiter, non pas du crime, mais du scandale. Il y a des profiteurs de scandale comme il y a des profiteurs de guerre. On juge (et je le fais ici à mon tour, mais je ne juge pas un cas particulier), on se lave pas mal les mains en fait des victimes qu’on prétend défendre, car encore une fois, quelques mois après, on se foutra pas mal de savoir s’il y a ne serait-ce qu’un procès, vu que tout ce qui importe, ce n’est pas de protéger les victimes, mais de participer au scandale, au mouvement, aux accusations ; sinon on comprendrait, à force d’expérience, puisque ces scandales ne font que se répéter avec les mêmes résultats, à savoir que ça se retourne contre ceux qui se présentent comme les victimes, et que les crimes et délits qui entourent toutes ces pratiques bien réelles, et dont on ne parle pas au quotidien, elles continuent sans que cela change.

Parce que profondément, est-ce que la mise en lumière de tels scandales, de telles accusations, aident-elles à changer les comportements ? Non. Pour une affaire, que les faits soient réels ou non, il y en a des millions d’autres qui n’attirent l’attention de personne mais qui procèdent là encore par une logique qui lui est propre, en l’occurrence, un bon gros et gras prédateur sexuel capable par le pouvoir qu’il détient sur sa ou ses victimes potentielles et sur leur environnement commun d’agir sur elles a sa guise sans risque de poursuites (immédiates, et au prix parfois de chantages, d’ententes forcées, de menaces, etc.). Il y a donc un siècle, éclatait cette affaire du viol et du meurtre de Virginia Rappe. Les pratiques ont-elles alors changé à Hollywood ? On serait presque tenté de dire « la preuve que non puisqu’on y est encore un siècle après » mais encore une fois les affaires ne sont pas identiques, ce n’est que le traitement qui en est fait. Mais les affaires de mœurs ont-elles disparu à Hollywood, ou ailleurs ? Pense-t-on vraiment aller dans le bon sens en nous acharnant sur des affaires sur lesquelles on ne sait rien ? La question des violences dans un milieu en particulier, par un type d’agresseurs en particulier, ou même dans une société toute entière, c’est un problème qui ne peut se résoudre à la lumière d’un seul fait divers ou de ses petites sœurs. Et un peu à la manière de la lutte contre le terrorisme, la passion, le manque de raison, la nécessité de montrer les muscles, ou simplement d’agir, presse certains à prendre des décisions au mieux inutiles, au pire, contre-productives. Il y a un siècle, le scandale de Fatty a bien ruiné sa carrière, au point qu’aujourd’hui rares sont ceux qui pourraient citer son nom ou un de ses films (ou oublie les scandales et les personnes qui y sont mêlées comme des furoncles passent et repassent sur notre peau : ça jaillit, c’est vilain, on tente à peu près tout pour colmater, on empire la chose, on se salit soi-même les doigts, et puis un an après c’est tout oublié), et au final, sur quoi à débouché l’affaire ? Arbuckle sera acquitté et cette affaire sera le point de départ d’une prise de conscience des faiseurs d’Hollywood (leur bonne conscience, leur agence de presse) et on aboutira quelques années après à la mise en place d’un code de conduite, le code Hays (le but n’étant alors pas de préserver les bonnes mœurs américaines mais bien d’éviter de nouveaux scandales).

De la même manière que dans l’élucidation d’un crime on en vienne à se demander à qui profite le crime, en la matière de scandale, il serait bon de se demander à qui il profite. Certainement pas aux victimes. Qui le sont bien souvent deux fois.

J’insiste donc. Aucune justice légitime ne peut passer par la presse. L’emballement ne ferait qu’y rappeler ce qu’on y voit parfaitement décrit dans des films comme Fury, La Rumeur ou L’Étrange Incident. Le citoyen ne se grandit jamais à accuser sans savoir, et la victime n’aura jamais gain de cause en accusant sans les preuves nécessaires à un jugement en bonne et due forme. Si les victimes ne se donnent pas les moyens de faire valoir leurs droits, afin d’apporter des preuves à ce qu’elles avancent, elles laissent la possibilité à leur(s) agresseur(s) une nouvelle fois de les attaquer. Faire appel à l’opinion publique, c’est à la fois se trahir soi-même, se fourvoyer sur l’issue d’un jugement qu’on a jusque-là renoncé à porter devant les tribunaux, c’est réclamer une compassion qui se révélera bien vite éphémère et réellement destructrice pour soi. Si les victimes ne s’en rendent pas compte au moment de porter, souvent trop tardivement, leurs accusations, c’est encore ce vacarme étourdissant comme un poulet sans tête qui viendra cruellement leur rappeler.

Un crime, ça se dénonce le plus rapidement possible, à la police, et ça se juge devant un tribunal. Si les scandales ne font intervenir qu’une poignée de protagonistes, il salit surtout ceux qui s’avilissent à juger une affaire dont ils ne savent rien sur la place publique. Donc tout le monde, la société dans son ensemble. Le scandale Weinstein, comme autrefois celui d’Arbuckle ou de DSK en disent moins sur les petites personnes concernées que sur une société capable de s’agiter sur de tels faits divers.

Dernières choses concernant plus particulièrement « le scandale Weinstein », on parle d’omerta, et on ne fait alors que citer des hommes comme responsables de cette situation. Les premières responsables de cette omerta sont les victimes qui refusent, négligent, renoncent à se défendre, qui acceptent, en toute connaissance de cause, de travailler avec des hommes qui les ont agressées. L’omerta ne vient pas des autres hommes, ou même de la presse, qui « savaient et qui n’en ont rien dit », simplement parce que ceux-là, s’ils ne disent rien, c’est qu’ils ne commentent pas des rumeurs, des ouï-dires ou des accusations entendues ici ou là sans preuves. Et ceux-là ne devraient pas être plus « juges » quand ces affaires viennent à apparaître sur la place publique. La parole de la victime ne devrait pas devenir plus sacrée quand elle se répand comme une tache honteuse sur toute une société malade et complice. Ceux qui savaient et qui n’ont rien dit, ce ne sont pas ceux qui l’ont fermée parce qu’ils en avaient entendu parler, ce sont celles qui étaient en premier chef concernées et qui ont laissé faire. Si toutes celles-là, parce qu’elles n’y ont plus intérêt semblent toutes se réveiller comme une nuée de cadavres sortant de leur tombe à la pleine lune, c’est bien qu’elles sont animées par la même lâcheté qui autrefois les avait faits se taire. Il y a des crimes impardonnables qui ne seront jamais jugés sinon que par le tribunal populaire de la rue, et il y a ceux qui renoncent à dénoncer les crimes au moment où ils avaient intérêt à tirer profit du pouvoir dont plus tard elles diront avoir été victimes. Un pouvoir qui est bien responsable, non pas du crime en lui-même (nul besoin de posséder un tel pouvoir pour violer une femme, quoi qu’en disent les tenants de la théorie du patriarcat), mais de l’omerta dont elles se rendent alors coupables en en acceptant peu ou prou les termes. Il y a le pouvoir de l’argent, et il y a le pouvoir de celui qui refuse de travailler avec celui qui possède cet argent. Décider de se laisser corrompre, c’est se rendre soi-même coupable après avoir été victime. On renonce alors non seulement à faire valoir par la suite ses droits de reconnaissance en tant que victime, mais bien pire encore, on laisse la possibilité que de telles pratiques se perpétuent, que d’autres en soient victimes. C’est de ces crimes-là, aussi, dont les victimes muettes, les seules véritables qui « savaient », se rendent cette fois complices. S’agiter par la suite en se mêlant à la rumeur et au lynchage ne changera pas la culpabilité initiale de celles qui se taisent et qui ont laissé faire : les crimes, les agressions, c’est quand on a la possibilité de les dénoncer auprès de la justice qu’on le fait, pas sur la place publique quand on a perdu la possibilité de le faire légalement.

(Et pour ceux encore qui prétendaient ne pas savoir et qui dégueulent sur « ceux qui savaient », rappelons que Peter Biskind parlait déjà du comportement suspect du bonhomme dans Sexe, mensonges et Hollywood.)

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Échanges passés sous ‘Silence’, de Martin Scorsese

Questions d’interprétation : visions vs opinions

Ayant vu mon intervention sur une vidéo Youtube mise « sous silence » à cause de sa longueur (on ne rit pas), je rapatrie l’ensemble de ma discussion (avec trineor, essentiellement sur SC) ici. Trop compliqué pour en faire un article, je me contente de reproduire les quelques échanges qui avaient commencé en bas d’un « post » sur SensCritique traitant des méprises historiques exprimées par un youtubeur sur une de ses vidéos-critiques consacrée au film de Martin Scorsese, Silence. M’étant comme d’habitude un peu emballé sur la longueur de mes réponses, et  habitué encore à supprimer le plus souvent mes commentaires sur ce site, je reprends mes billes après en avoir prévenu le principal intéressé (quant à ma réponse sur la vidéo Youtube, n’étant pas visible, je l’ai également supprimée).

Le sujet m’étant particulièrement cher (la question de l’interprétation des œuvres cinématographiques), mes deux ou trois interventions se sont résumés (si on peut dire) à des longs monologues. Le présent « article » a donc surtout un intérêt personnel et me servira de notes pour y retrouver les idées à l’occasion d’un improbable et futur article relié à cette même question de l’interprétation des œuvres…

L’article n’ayant là encore pas vocation à prolonger le débat, les commentaires y sont comme d’habitude fermés. Après quelques jours en « privé », la retranscription de ces « changes » est désormais publique (et partagée sur les lointains réseaux). À ceux, les improbables lecteurs et/ou contradicteurs, qui liraient cette enfilade et qui trouveraient un intérêt à y répondre, ils trouveront encore toujours moyen de le faire ailleurs… Que chacun dépose ses monologues dans son coin, c’est encore peut-être la meilleure manière de changer le monde…

Non ? Question de vision… du monde.


Pour moi, tout à donc commencé en réaction à un « post » de trineor et de Pilusmagnus dont voici la longue introduction (le lien pour l’ensemble du fil est un peu plus loin) :

Le 10 février 2017, le youtubeur Durendal a publié un vlog faisant état de son « ennui profond » ainsi que de sa vive réprobation face à ce qu’il estime être la japanophobie caractérisée du film Silence de Martin Scorsese. Cette vidéo a été visionnée plusieurs dizaines de milliers de fois, sur une audience globale de plus de 184.000 abonnés.

Après visionnage, il nous apparaît que les incompréhensions innombrables que traduisent ses propos – que ceux-ci regardent les intentions de Martin Scorsese ou, plus simplement, l’intrigue elle-même – ainsi que les contrevérités historiques ou religieuses sur lesquelles prétend s’appuyer son argumentation, l’amènent à formuler des contresens profonds. Étant donné l’ampleur de son public, nous avons jugé salutaire de reprendre son argumentation, et d’expliciter dans le détail pourquoi elle constitue, selon nous, un amas de désinformation qui ne ressort pas du cadre de la simple opinion, et qui tend à l’abêtissement général.

Nous pourrons être amenés à mentionner notre propre avis sur le film, que nous avons tous deux apprécié, mais ne considérons pas que cet avis soit d’une réelle importance ici. Nous pourrions aussi bien avoir nous aussi trouvé le film plat ou ennuyeux que nous n’en considérerions pas moins la vidéo de Durendal hautement critiquable : nous désirons avant toute chose nous inscrire en faux contre l’idée selon laquelle un discours sur l’art ne serait qu’affaire de subjectivité ou de relativité des goûts, et selon laquelle la liberté d’opinion garantirait un droit à proférer des contrevérités.

Pour la suite de la démonstration et les commentaires, c’est ici : post senscritique


Mon premier commentaire : Je n’irai pas voir la vidéo, ce que je peux dire en revanche, c’est qu’il me paraît bien naïf de croire, de prétendre même, qu’il y aurait des contrevérités exposées par un spectateur-critique face à des faits bien objectifs que seuls quelques spectateurs avisés ou cultivés sauraient voir. Durenmachin n’est pas critiqué pour ses goûts comme vous le dites, ni même pour ses propos, mais parce qu’il est écouté, or comme tout le monde il a le droit à la connerie et surtout droit au privilège accordé à chaque spectateur d’offrir à ceux qui l’écoutent une vision qui ne saurait être autre chose que personnelle sur une œuvre en particulier. Pas une opinion, pas un goût, mais une vision.

Que Durenmachin ou d’autres puissent balancer ce qui semble à d’autres des contrevérités ne sont que des interprétations qui sorties de leur contexte auraient encore moins de sens. Même l’histoire (celle du Japon ou des religions) peut être vu à travers le prisme de l’interprétation ; parler de faits historiques objectifs auraient encore un sens s’il était question précisément d’histoire ; or il n’est pas question ici de faits historiques mais d’événements narrés, autrement dit des faits historiques (ou présentés comme tels, supposés) qui sont vus (je parle bien de « vision »), présentés, et donc déformés par les différents regards ou auteurs ayant produit l’œuvre (ou œuvres) en question.

Le regard original de Shusaku Endo présente peut-être déjà (je ne l’ai pas lu) une vision personnelle éloignée de la réalité (les « faits » non alternatifs, « l’Histoire »), celle de Shinoda ayant réalisé une première adaptation au cinéma à sans doute proposé une autre vision et interprétation, et celle de Scorsese est forcément encore différente. Laquelle est la « bonne » ? La moins… « alternative » ? Celle qui présenterait le moins de contrevérités ? La plus cohérente ? La plus conforme à l’originale ? Chaque vision est légitime pourtant elles sont différentes voire contradictoires ou même contraires aux faits historiques. Les auteurs ont tous les droits, y compris de réinterpréter l’histoire, adapter, tordre une vision « originale ». Et si les auteurs ont tous les droits en matière de présentation ou de « vue » de l’histoire, le spectateur-critique aussi. Shinoda interprète l’interprétation de Endo de l’histoire, Scorsese fait de même et retord peut-être en fonction de ce qu’il sait ou voudrait savoir de l’histoire, et nous spectateur, on retord notre interprétation de l’interprétation de l’interprétation de l’histoire en fonction de ce qu’on sait, voudrait savoir, etc.De la même manière qu’un auteur n’a aucun devoir de respect envers l’histoire (la grande), le spectateur-critique n’a aucun devoir de connaissance historique, même s’il est amené comme ici à utiliser ses mé/connaissances (soumises à interprétation/s) pour appuyer pas un propos, mais une vision. Parce que le spectateur à tous les droits, il exprime sa vision, sa compréhension d’un objet critiquable, à savoir une œuvre d’art baignant dans une savante soupe dramatique et narrative. Une histoire, ce n’est pas l’histoire.

Tout est vision. Vision contre visions. Celle que propose un ou des auteurs (celui qui met en scène fait sienne la vision d’un autre, mais elle peut déjà ne plus rien à voir avec l’originale, comme l’originale peut parfaitement maltraiter l’histoire, la grande…). Et tout est matière dans l’art à l’incompréhension et au malentendu, c’est presque le propos même, l’utilité de l’art : nous présenter ce qui nous sépare pour nous forcer en quelque sorte à nous rapprocher par le biais de nos différences. Jamais l’art ne prétend à la vérité ou forcer un droit, une légitimé, de ce qui est « vrai ». C’est même il me semble tout le contraire comme quand dans un même récit un auteur nous présente un même événement vu par différents personnages. Et là encore, ce n’est pas qu’un privilège des auteurs mais aussi celui des spectateurs : dans un récit à la Rashomon par exemple, il n’y a pas que l’interprétation faite par les différents points de vue des personnages, il y a aussi celle qu’en fera chaque spectateur. Ni contrevérité ni faits alternatifs, mais des visions différentes.

Laissez donc Durenmachin offrir à ceux qui le suivent pour des raisons qui leur sont propres son avis, sa vision, son interprétation d’une œuvre d’art, parce que si l’œuvre en question n’est pas soumise à un devoir de véracité historique, les spectateurs non plus. Si l’auteur a tous les droits, celui qui le critique aussi.

Si Durenmachin peine à utiliser des arguments historiques qui vous auriez de toute façon un peu tort de vouloir lui reprocher dans un contexte créatif, c’est une chose. Il s’exprime mal, il est plus inculte que vous, peut-être. Reste qu’il cherche à exprimer son expérience, sa vision, sur un film, et que ça, ça lui appartient. Dans l’art, la fiction, tant au niveau de sa représentation que dans sa compréhension, il n’y a pas de « vérité », pas de « faits historiques ». Tout ce qui est lié à la « fable » (l’histoire, le canevas, les événements dramatiques) est subjectif, quel que soit les éléments historiques ou prétendument réels auxquels ils « semblent » se référencer. L’ennui de Durenmachin, s’il y fait référence, il est bien réel, lui. Peu importe s’il ne sait pas étayer « son ressenti », sa « vision » de la « bonne » manière. Il est dans son droit et chacun pourra juger de la cohérence, de la pertinence, de ce qu’il balance. Ça lui appartient. Et on ne détord pas ce qui par nature est (et doit resté) tordu. On ne partage pas une « vision », on ne fait que des « tentatives de partage ». Oui, il est question de subjectivité. Ça commence quand un auteur place une histoire dans un cadre historique. Le contexte pourrait être le mieux documenté du monde, les personnages qu’il y introduit sont fictifs. L’interprétation commence là, et elle ne s’arrête plus. Parce que l’art, ce n’est pas une opinion, c’est une expérience, c’est une simulation du réel (ou d’un réel) justement pour expérimenter à peu de frais (une fiction comme un rêve – qui partage les mêmes propriétés – on y vit par procuration des événements qui sont censés nous apporter une expérience qu’il est préférable de « vivre » à travers ces simulations qu’en les vivant « pour de vrai ») le réel. Le contresens, il serait plutôt de chercher à resituer ce qui n’est qu’interprétatif, fictif, dans la réalité. C’est vain, insensé, et sans doute un peu ridicule.

Dernière chose. On n’explique pas une œuvre. On peut bien sûr, mais ce n’est pas une nécessité. Surtout, quel que soit le niveau d’érudition de ceux qui s’en chargeront, on ne pourra là encore éviter de faire de l’interprétation. On ne voit que ça : les exégètes se plaisent à « expliquer » des œuvres, à nous présenter ce qu’à voulu« dire » l’auteur. C’est de la mascarade bien souvent, tout aussi ridicule, mais sans doute plus habile que celle dénigrée ici de Durenmachin. Parce qu’on n’explique pas une œuvre, on l’interprète. On offre des pistes, on propose un cadre historique, un contexte pour aider les lecteurs ou spectateurs à « comprendre », mais il n’y a pas « une » compréhension possible comme il pourrait y avoir des « faits historiques non alternatifs », car tout est alternatif, tout est interprétatif, dans une fiction. Les œuvres s’offrent à tout le monde. Un auteur n’impose pas sa « lecture » ; au contraire même, les œuvres les plus fascinantes sont souvent celles qui offrent le plus de possibilités d’interprétations et de lectures. Elles ne s’offrent donc pas seulement aux érudits. C’est encore un droit du spectateur : ne pas comprendre ce qu’a voulu dire l’auteur. Parce qu’un auteur ne « dit » rien, son œuvre ne « dit » rien. Il(s) raconte(nt). Comme quand on rêve, aucun coryphée ne vient nous dire au creux de l’oreille ce que tout ce bazar va bien pouvoir nous servir. Tout récit, par essence, est soumis à l’interprétation de chacun. Parce que depuis toujours, on se raconte des histoires pour l’ « expérience » qu’on en tire : c’est à la fois ludique et didactique, mais il n’y a que celui qui les reçoit qui peut en tirer des conclusions, une morale. C’est donc un droit du spectateur oui, comme l’auteur a tous les droits de ne pas comprendre ou de travestir, lui aussi, sciemment ou par ignorance, l’histoire (la grande). Vous confondez la liberté d’opinion (que vous voudriez donc voir restreinte pour les cons en somme, puisque c’est bien ce « droit » de s’exprimer, et donc le droit de Durenmachin à exprimer des « contrevérités » que vous voudriez restreindre, belle leçon) et l’expérience cinématographique, critique. Cette expérience, c’est plus une « vision » qu’une « opinion ». On peut toujours discuter, confronter nos expériences, parler d’histoire, mais chercher à interdire un spectateur-critique à s’exprimer va à l’encontre même de tous les principes en art. Et l’art, ce n’est pas de l’Histoire.

Perso je n’irai pas voir le film (pas plus que je n’irai voir la vidéo du bonhomme en question). J’ai vu la version de Shinoda et je n’ai aucune raison de penser qu’un tel sujet puisse m’intéresser. Même traité autrement (avec une « vision » différente). En revanche, je ne sais si c’est fait, même je vous conseille, vous, de la voir cette version initiale, pour que vous compreniez un peu mieux peut-être qu’avec un même sujet, on puisse tirer des œuvres différentes, voire contradictoires. Et comprendre alors, que si on peut offrir deux visions d’une même histoire évoluant dans un même contexte historique et que l’une semble plus « fidèle » dans sa « reconstitution » que l’autre, c’est bien que la question de la fidélité à l’histoire reste hautement subjective, et parfaitement accessoire dans une œuvre de fiction. Vous pouvez confronter votre vision, avec celle de Durenmachin, puis avec celle de Scorsese ou de Endo (ou de Shinoda), aucune ne serait identique, et ce que vous pourriez juger dans un autre domaine comme étant des « incompréhensions », ou une « méconnaissance » du sujet, n’aurait aucun sens ici puisqu’on a affaire à une fiction. Je le répète : vision contre visions. Pas une question de goûts ou de propos, mais bien de « vision ». Comparer comme vous le faites dans votre dernière phrase les vérités alternatives de Trump avec les contrevérités de Durenmachin n’est-ce pas là plutôt un contresens ? Est-ce que vous ne confondez pas interprétations et désinformations ? Est-ce que l’art, la fiction, a un devoir d’information, de vérité historique ? Non. La fiction tord la réalité, prend l’histoire en otage justement pour apporter un peu de relativisme dans la connaissance de l’histoire. Et le relativisme, ce n’est pas forcer des « vérités alternatives ». Si le Shinoda ne vous convient pas par ailleurs, je vous conseille alors sur le même sujet, et pour rester au Japon, le Samouraï de Okamoto traitant de l’incident de Sakuradamon : ou comment la fiction peut illustrer l’idée que l’Histoire peut s’écrire, potentiellement, sur des mensonges.


Réponse de trineor

@limguela Merci pour ton riche message et pour tes recommandations !

Que d’emblée j’éclaircisse notre intention – parce qu’il est tout à fait possible que nous l’ayons mal exprimée, ou même que nous ayons, fût-ce involontairement et malgré la bonne volonté que nous avons tenté de mettre à les réprimer, laissé s’exprimer de plus mauvaises intentions sous-jacentes, une forme de mépris sans doute, qui en effet n’aurait rien de louable. Pour ce qui est de l’intention que nous nous sommes intentionnellement fixée, toutefois : d’aucune façon nous ne souhaitons « clouer le bec » de ce garçon ; d’aucune façon nous ne désirons qu’il cesse de publier des vidéos et d’exprimer librement sa sensibilité et, comme tu le dis justement, de produire une vision qui lui est propre. (Simplement : qui serions-nous pour souhaiter une chose pareille ? Toute sensibilité a sa part à porter à la richesse du réel – celle de Durendal y compris, si incongrue puisse-t-elle régulièrement nous paraître.)

Ce que nous souhaitons, c’est qu’il continue bien sûr à faire ce qu’il aime (il n’attendra de toute façon pas notre aval, et aura bien raison) mais que, si possible, il réalise combien il gagnerait à travailler et à préparer davantage sa prise de parole, à méditer et enrichir un point de vue avant de l’énoncer d’un ton définitif et autoritaire devant plus d’une centaine de milliers de jeunes dont beaucoup l’écoutent comme un prophète.

Tu as tout à fait raison lorsque tu soulignes ce point : si l’on prête attention à ce que dit Durendal, c’est parce qu’il a de l’audience. Durendal faisant du Durendal chez lui avec trois potes, ça ne prêterait à aucune conséquence, et ça ressemblerait probablement au mode d’expression que tous, il doit nous arriver de nous autoriser en petit comité. Où je diverge toutefois avec toi, c’est quand tu évoques à ce propos un « droit à la connerie » : d’accord concernant la parole non-publique en petit comité. Mais le grand nombre, ou parfois aussi le statut du locuteur (s’il est, admettons, un représentant élu, ou dans le cas qui nous intéresse un prophète des jeunes âmes), confèrent à la prise de parole une autorité, et l’autorité ne va pas sans responsabilité. Cette responsabilité consiste justement, il me semble, à ne pas s’abandonner confortablement à un droit à la connerie : l’autorité confère la responsabilité d’une tenue dans la parole, d’une hauteur minimale du propos – laquelle hauteur peut n’avoir strictement aucun rapport avec l’érudition, tant il est vrai qu’on peut faire un usage infect de l’érudition, comme l’on peut sur une base d’ignorance, amorcer de la pensée, dialectique, réflexive, humble, respectueuse, riche…

Pour ce qui est de la valeur de vérité des faits, je m’avoue surpris (agréablement surpris…) qu’on en vienne à un débat épistémologique sur la nature même du “fait”. Et sur le principe, je serais le premier partant pour affirmer avec toi, et contre les néopositivistes notamment, qu’opérer une distinction nette entre les faits et les jugements de valeur est en dernier ressort une illusion, en ceci même que le “fait” est toujours défini / délimité / sélectionné / décrit selon des partis pris interprétatifs sur le réel qui, en eux-mêmes, dénotent déjà du jugement de valeur. Au niveau le plus élémentaire, ne serait-ce qu’au moment de nommer ce qui est physiquement présent, dire que ceci est « un pot de fleurs » ou « des fleurs dans un pot » ou « du myosotis dans une jardinière de briquette rouge » représente déjà trois perspectives sur le réel qui sous-tendent des registres de valeurs différents ; de même que, par la perception, ne serait-ce que commencer à découper des objets à vocation humaine dans la substance informe qui nous environne, c’est déjà interprétation, apposition de vision. En ce sens, je suis bien d’accord : le fait brut, le fait nu, n’existe nulle part.

Mais revenons-en moins abstraitement à ceci : si je pointe les myosotis dans la jardinière de briquette rouge et que je dis : « ceci est un caniche », alors il est quand même manifeste (contre tout relativisme et tout perspectivisme possibles) qu’il y a là une contre-vérité à laquelle on est en droit d’opposer le “fait” – dût-ce ne pas être du fait pur, brut, mais du fait conventionnel. Car il se peut tout à fait qu’en regardant ces myosotis, je capte par quelque découpage interprétatif secret propre à ma sensibilité, une certaine “canichité” du réel, mais en disant qu’il y a là un caniche et non un pot de fleurs, je romps la possibilité d’une compréhension intelligible du réel partageable avec mes semblables, et, pire, si je suis un prophète, se profile le risque que les jeunes âmes s’en aillent par toute la société après cela pointer les pots de fleurs en s’écriant : « un caniche ! »

Je plaisante un peu, bien sûr. Mais un peu, seulement, je t’assure : je ne grossis qu’à peine le trait au regard de certaines des énormités que peut proférer le garçon dont il est ici question.

Après je ne vais pas faire semblant de ne pas comprendre ce que tu dis : on parle de sujets historiques, religieux, artistiques – bien sûr, la part qu’y tient l’interprétation est plus grande que lorsqu’il s’agit de désigner nommément un objet concrètement présent, puisqu’il ne peut s’agir là que d’objets rapportés (pour l’histoire) ou d’objets abstraits (pour la religion et l’art). Et tout ce qui dans cette part que tient l’interprétation ressort du strict jugement de valeur (dire trouver telle œuvre ennuyeuse ou telle autre laide, admettons) est entièrement libre et n’est pas ici ce que nous avons voulu reprocher à Durendal. En revanche, ce qui, dans cette part d’interprétation, prétend s’appuyer sur un fond factuel, donne par là même un droit opposable à la réfutation par les faits – fût-ce, donc, ce que j’appelais du « fait conventionnel », en l’absence de « fait brut ».

Et je sais bien que l’affaire est problématique, car le fait conventionnel que ce soit en matière d’art, d’histoire ou de religion, ne sera pas du tout établi d’après les mêmes conventions selon qu’il le soit par un matérialiste historique marxiste ou par un identitaire tenant de l’appartenance et de la nation (pour prendre en exemple une opposition volontairement un peu grossière, ça délimite de façon plus nette). Mais toute problématique que soit l’affaire, ça n’empêche pas que certaines affirmations, quel que puisse être le référentiel conventionnel éventuel dans lequel on les considérerait, sont purement et simplement indéfendables, car contraire à tout fond factuel disponible.

En ce sens, nous n’aurions jamais idée de prétendre qu’il n’y ait qu’une unique lecture juste, une lecture vraie – que ce soit de l’histoire, de la religion ou plus éminemment encore de l’œuvre d’art, dont tu exprimes quelque chose de très juste, je trouve, quand tu pointes combien elle a à voir avec l’incommunicabilité et le malentendu) ; mais nous prétendons néanmoins qu’il y a des lectures incontestablement fausses, parce qu’insoutenables. C’est un peu la fonction élémentaire du “fait” dans l’épistémologie moderne, d’ailleurs, que de dire que s’il ne peut jamais suffire à “vérifier” une théorie valide (et c’est pourquoi il peut coexister simultanément des théories valides aux affirmations contradictoires entre elles, comme tu le montrais pour la “vision” portée sur l’histoire, la religion ou l’art), du moins le fait suffit à falsifier une théorie invalide. Que le fait soit conventionnel (et non brut comme le pensaient les néopositivistes) ne fait que rendre ce travail de réfutation plus difficile et plus incertain, car plus sujet au malentendu – malentendu en quoi consiste précisément le côté parfois bouffon des mauvais « facts checkings ». Mais n’enlève rien, à mon sens, au devoir de mener ce travail de réfutation face à un discours.

Entendons-nous : je parle du discours.

Une œuvre d’art est un espace d’absolue liberté : on doit pouvoir y exprimer absolument tout, n’importe quel sentiment ou n’importe quelle vision, et c’est pourquoi la censure est la mort de l’art. Mais en l’occurrence, le vlog de Durendal n’est pas une œuvre d’art – quoique, si l’on découvrait qu’en fait, le mec fait une performance depuis tout ce temps, ce serait savoureux… –, c’est un discours sur l’art.

Et le discours pour qu’il y ait ne serait-ce que possibilité logique d’un discours et signification dans le discours, doit garder une vocation à la vérité. (Je suis sans doute en cela kantien.) Ou bien, sinon vocation à la vérité, du moins vocation à ne pas se livrer effrontément à la fausseté. Sauf à tomber dans un perspectivisme nihiliste où la vérité même serait une valeur dépassée et où tout ce qui importerait serait d’imprimer au discours la marque de mon désir, de ma volonté, de mes valeurs, même si ce que je désire dire est factuellement insoutenable et manifestement faux. On entrerait là, ce me semble, dans une espèce de célébration irrationaliste de la volonté, très nietzschéenne, qui rendrait le discours absurde et où le relativisme (initialement voué à la tolérance du point de vue d’autrui) finirait par rendre inopérante la profession même d’un quelconque point de vue, parce qu’affirmer n’aurait plus de sens, parce que parler n’aurait plus de consistance logique. Or c’est ce qu’opère la post-vérité : la prise de pouvoir absolue de l’opinion sur les faits, sans possibilité de recours logique puisque le recours logique a d’avance été désavoué.


Moi : Je ne vais pas faire simple et concis, j’en suis désolé.

« d’aucune façon nous ne désirons qu’il cesse de publier des vidéos »

C’est qu’il y a dans votre présentation une phrase qui le suggère : « (…) nous désirons avant toute chose nous inscrire en faux contre l’idée selon laquelle un discours sur l’art ne serait qu’affaire de subjectivité ou de relativité des goûts, et selon laquelle la liberté d’opinion garantirait un droit à proférer des contrevérités. »

« S’inscrire en faux contre » = s’opposer à l’idée que. Quelle idée ? celle que la liberté d’opinion garantirait un droit à la connerie (je paraphrase) ? C’est peut-être mal exprimé, ou peut-être il y a-t-il une subtilité de langage qui m’échappe. Probable par exemple que cette subtilité se situe au niveau de la définition même d’une critique, d’un avis, d’un commentaire, que tout cela soit écrit, vlogué (?!), public et massivement vu. Vous parlez de discours, voire d’opinion. Or en matière d’art, il me semble plus juste de parler de « vision », « d’expérience », pour insister sur la nature, oui, subjective du commentaire de film. Parce que l’objet discuté, ce n’est pas un fait historique, mais une œuvre d’art qui pose elle-même un regard (donc un premier niveau de subjectivité) sur l’Histoire. Quelle que soit la qualité ou le respect de ce contexte historique, dans l’œuvre, le seul regard de l’auteur anéantit par la suite toute possibilité de ramener le sujet, en commentaires, aux faits historiques, sinon à titre indicatif ; en aucun cas cela pourrait appuyer une argumentation, un discours… critique. L’objet discuté est biaisé par nature : une œuvre, ce n’est pas un discours, c’est une vision. Et le commentaire qu’on en fera, ne sera jamais rien d’autre elle aussi qu’une vue. À partir du moment où on estime que Durenmachin propose un discours, une opinion, et si au contraire on ne voit là comme partout ailleurs que des vues, on risque de se heurter sans cesse aux mêmes incompréhensions.

Ce ne serait que des opinions, d’ailleurs, que je dirais la même chose. Toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer, même les plus extrêmes, mêmes les plus insupportables. Parce que les opinions, les idées, les propos, les commentaires, etc. on peut toujours les combattre avec des mots. Un droit à la connerie, oui, et un droit à proférer des contrevérités. Parce qu’on est tous libres de s’opposer, avec les mêmes armes (les mots), à ce qu’on juge être des contrevérités. Que Durenmachin exprime des opinions ou des vues n’y change pas grand-chose : vous jouissez de cette même liberté pour le contredire. Votre vision, contre la sienne (ou votre opinion, contre la sienne). C’est bien cette phrase qui me titillait. Parce qu’autrement, même s’il faut saluer l’effort, je… m’inscris en faux contre ce que vous écrivez ici : « Ce que nous souhaitons, c’est (…) que, si possible, il réalise combien il gagnerait à travailler et à préparer davantage sa prise de parole, à méditer et enrichir un point de vue avant de l’énoncer d’un ton définitif et autoritaire devant plus d’une centaine de milliers de jeunes dont beaucoup l’écoutent comme un prophète. » Un vœu pieu, non ? Je reviens toujours à mon « droit à la connerie » : qu’est-ce qui l’obligerait (ou l’aiderait) à dire moins de conneries ? En quoi est-ce si problématique qu’un idiot, ou un inculte, offre au monde son opinion, ou sa vision, d’un film ? Ne devrait-on pas laisser chacun libre de juger de ce qu’il lit, écoute ou voit ? Est-ce que regarder un vlog du Durenmachin c’est adhérer à ses idées ? Les visionneurs sont-ils dépourvus d’esprit critique, de liberté de juger et de contredire ce qu’ils voient ? À l’école, j’étais fasciné par les professeurs qui disaient qu’il ne fallait avoir aucune honte à se tromper parce qu’il y avait comme une vertu à se faire corriger. J’adorais cette idée, et elle m’amusait d’autant plus que jamais aucun professeur (et les élèves avec eux) n’était en mesure de l’appliquer, parce qu’en pratique, dès qu’un élève disait une connerie, il se faisait ridiculiser, réprimander. Non seulement c’est contradictoire, mais surtout, c’est improductif. D’une certaine manière, Durenmachin me fait penser à un de ces élèves que je n’ai jamais eu l’occasion de voir, capable de balancer toute sortes de bêtises avec le privilège certain de ne jamais avoir à être moqué. D’un côté, il est possible qu’il n’entende jamais les critiques qui lui sont adressées, d’un autre côté, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a là aussi une forme de vertu à le voir s’exprimer, se tromper, librement. Les élèves sont partout, les professeurs plutôt rares, désolé de le penser. Nous sommes alors tous nos propres maîtres. Alors, s’il est tout à fait louable de chercher à déniaiser le bonhomme, pourquoi ne pas le laisser apprendre de lui-même, de ses erreurs ? Il est beaucoup écouté, et alors ? est-ce que les personnes qui le regardent n’ont encore une fois aucun sens critique ? Qu’il continue de dire ses bêtises, s’il n’arrive pas à être son propre professeur, il en y a sans doute parmi ses spectateurs beaucoup qui se font leur propre leçon et iront vérifier par eux-mêmes. On apprend parfois à exprimer une idée… contre une autre. Apprendre à exprimer ce qu’on pense, que ce soit une opinion ou une vue, ce n’est pas forcément aisé, or commencer par dire « je ne suis pas d’accord avec ça », ou penser « ce qu’il dit me paraît être n’importe quoi je vais vérifier » ça peut aider à exprimer des idées que l’on pense juste. Durenmachin n’est pas un prophète. Inutile de s’émouvoir du nombre de ses spectateurs, après tout, la vaste majorité des spectateurs de Cinquante Nuances de Grey va voir le film pour se moquer du résultat. Je pense qu’il y a un peu de ça dans le succès du Durenmachin. Pour nous rassurer, nous avons peut-être besoin de nous définir dans la contradiction : on ne saurait pas précisément pourquoi on n’adhère pas, pourquoi c’est mauvais, mais c’est évident, alors on fonce, et on l’exprime. » Ça en dit peut-être long sur la culture critique de notre société, mais c’est sans doute un début. Et la capacité de contredire, c’est bien aussi ce que nous exerçons tous ici. Il doit y avoir là une forme de cercle vertueux. Qu’aurions-nous à dire sérieusement si les imbéciles devaient se taire à jamais ? Les professeurs ont raison et devraient être capables beaucoup mieux de l’appliquer dans leurs classes : se tromper, c’est bien. Le droit à la connerie est préférable à une absence de liberté d’opinion ou d’expression.

Vous l’aurez compris, je ne serais pas « pour » l’idée de responsabilité du propos une fois un certain statut acquis. C’est un peu comme dire que les footballeurs ont un devoir de respectabilité parce que des jeunes les vénèrent. Je ne comprends pas cette position, sauf si on comprend, et adhère, à l’idée que certaines personnalités puissent être vus comme des héros, autrement dit des demi-dieux et que ce « statut » leur procurerait à la fois des pouvoirs et des devoirs que d’autres citoyens n’auraient pas. Je n’aime pas les exceptions, je n’aime pas les super-héros fabriqués, je préfère l’égalité. Un footballeur, ça joue au foot, tout le reste, c’est du domaine privé, et lui aussi, s’il venait à s’exprimer, devrait pouvoir jouir d’un droit à la connerie, à l’erreur, au moins tout autant que les autres, parce qu’il est un footballeur, rien de plus, rien de moins. Même chose donc pour les vedettes de Youtube ou d’ailleurs. Aucun statut ne vous procure droits ou devoirs supplémentaires. Durenmachin a tout autant le droit de déblatérer les conneries qu’il souhaite, qu’il soit vu par deux personnes ou deux millions. Je ne vois pas bien comment on pourrait justifier le fait qu’il ait l’obligation de raconter moins de conneries. À partir de quel niveau d’autorité, déciderait-on qu’un individu se doive de faire attention à ce qu’il dit ? « Maintenant que tu fais autorité mon petit gars, fais attention à ce que tu dis ! » Dans ce droit à la connerie, j’y place aussi un droit à l’erreur, à la folie, au doute, à la subversion, à la rébellion… Parfois, la connerie, c’est simplement sortir des usages communs, prendre des risques (de se tromper), proposer de nouvelles voix, remuer la société (proposer une voix « contre » sur laquelle les bien-pensants pourront alors confortablement se reposer). Parce que rien n’est jamais né de l’académisme, de la bonne conscience, de l’autorité établie… et même si ces esprits réfractaires à la rigueur, à la logique, au bon goût n’ont « raison » qu’une fois sur un million, j’ai foi en l’idée que cette seule fois peut être nécessaire. Si on ne nous laisse pas la possibilité que cette « fois » vienne chambouler notre univers, c’est la mort des idées, la mort de l’art, de la critique, de l’opinion et du reste. Face à tous ces déchets, cette connerie insupportable, il reste cette possibilité qui vaut la peine qu’on laisse tout le reste demeurer.

Concernant la question de la nature du fait, là encore, j’ai peur qu’on ne parle pas de la même chose. Reprocher à Durenmachin qu’il parle de moines au lieu de prêtres comme il parlerait de caniche pour un pot de fleurs, ç’aurait beaucoup plus de sens, oui, si on se limitait à la question historique et si c’était même l’objet de la discussion. Or c’est un peu accessoire, Durenmachin s’en sert pour exprimer sa vision du film. Si son but ici par exemple était d’expliquer au fond pourquoi il s’était ennuyé que ce soit des prêtres ou des moins y changera pas grand-chose. Certes, cela montrera en quoi, il a pu passer à côté d’un film (celui que d’autres ont vu), mais chacun se représente une image, une vue, une vision, une reproduction personnelle de l’œuvre, car elle est bien plus là la question d’interprétation qu’au niveau des pots de fleurs et des caniches. On pourrait alors lui reprocher pourquoi pas de voir un film probablement très éloigné du film écrit et réalisé, ou même vu par les autres spectateurs, mais encore une fois, le spectateur a toujours raison, il voit le film avec ses connaissances, avec ses armes, avec sa sensibilité, et personne ne peut lui dire quel film il devrait voir. L’expérience reste personnelle. Est-ce qu’il faudrait éduquer tous les spectateurs, les prendre par la main, faire tourner les explications à la fois de l’auteur puis celle du réalisateur voire du distributeur ou d’un historien pour mettre en perspective tout ce qu’on ne saurait pas voir dans le film ? Je ne crois pas. Là encore, je tiens à la liberté du spectateur, qui avant d’être con, avant de pouvoir s’exprimer, doit pouvoir jouir du droit de faire l’expérience d’un film qu’il verra avec ses armes à lui. On ne dirige pas le regard du spectateur sinon à l’intérieur-même du film. Cela serait d’autant plus incompréhensible que comme je l’ai dit dans mon précédent message, la vision de Scorsese n’est pas forcément celle de Endo, et le tout ne l’est pas forcément non plus avec ce qu’on sait de l’histoire. Il y a un droit au travestissement de l’histoire pour les auteurs (et en réalité, une fiction l’est toujours), et il y a un droit d’incompréhension du spectateur. Une œuvre qui est trop démonstrative, voire trop désireuse de respecter ou de reconstituer un contexte historique, est rarement intéressante pour le spectateur, parce qu’une partie du plaisir qu’il en tire, c’est justement d’imaginer par lui-même les intentions cachées derrière ce qu’il voit. Et souvent, plus les interprétations sont multiples, plus c’est le signe que l’œuvre est réussie. Qu’est-ce qu’il fait qu’un film ait parfois autant de succès ? Son message est clair, tout le monde y adhère ? Je ne crois pas. Au contraire, c’est très souvent parce qu’il propose des lectures (donc de possibilité de « visions) très variées. On peut après, chacun de notre côté chérir des œuvres à la fois plus méconnues et qui font moins l’unanimité, mais la puissance des grands chef-d’œuvre, il est bien là, à savoir convaincre le plus grand nombre en laissant à chacun l’impression qu’ils ont vu le même film alors qu’ils n’ont jamais vu que celui qu’ils s’étaient chacun reconstitués dans leur tête. L’intérêt de la discussion, des échanges de « vues », il est aussi de comprendre comment certains peuvent être amenés à voir des caniches quand on n’y voit nous que des pots de fleurs. Vision contre visions. Pots-aux-roses contre poteaux roses.

Tout est soumis à interprétation, encore plus dans la fiction, où elle est à mon sens, toujours la bienvenue. Mais il arrive aussi que les méprises se rencontrent à travers le langage dans des discussions, des argumentations… C’est peut-être moins amusant, le tout est là en revanche de ne pas s’y laisser prendre. Comme quand on use de l’adjectif « insoutenable » dans la phrase : « nous prétendons néanmoins qu’il y a des lectures incontestablement fausses, parce qu’insoutenables. » Cela pourrait tout autant dire « insupportable » que « indéfendable ». Il n’y a pas que dans l’art où le méprise peut être induite, volontairement même sans doute, par le langage. Et si on est tolérant avec les méprises probables suscitées par votre propre démonstration, on devrait l’être tout autant pour celles de Durenmachin. Mais j’ai une tolérance plutôt vaste dans le domaine, parce que si j’estime qu’on peut être tolérant à l’égard de la connerie (ou de la méconnaissance) des autres « visionneurs », je pense que ça peut aller jusqu’à la dépréciation voire l’insulte tant qu’elle reste dans le cadre des idées, non des personnes. Même si l’idée peut se révéler alors très sommaire, du genre « t’es qu’un bouffon si tu aimes ce film ». Ce qui est « insoutenable », c’est de sortir du cadre des valeurs. De ce que je comprends, Durenmachin s’en tient à exprimer sa « vision », et vous exprimez la vôtre (qui n’est pourtant pas strictement identiques puisque vous êtes « deux ») « contre » la sienne. C’est lui faire, au fond, beaucoup d’honneur, puisque c’est « sa » vision qui est mise en valeur. Comme disait l’autre, qu’importe que l’on parle de moi en bien ou en mal tant qu’on parle de moi. C’est peut-être même là tout le succès de Durenmachin. Moins parce que ceux qui le suivent le regardent comme un Prophète que parce qu’à l’image d’un Cinquante Nuances de machin, on aime à se bidonner devant ce que tout le monde admet être ridicule. À une autre époque, la tête de turc qui faisait le buzz, c’était Michael Vendetta. Et d’une certaine manière, oui, c’est un spectacle, pas un discours.

« C’est un peu la fonction élémentaire du “fait” dans l’épistémologie moderne, d’ailleurs, que de dire que s’il ne peut jamais suffire à “vérifier” une théorie valide (et c’est pourquoi il peut coexister simultanément des théories valides aux affirmations contradictoires entre elles, comme tu le montrais pour la “vision” portée sur l’histoire, la religion ou l’art), du moins le fait suffit à falsifier une théorie invalide. »

Je ne suis pas sûr de bien saisir et pour être franc, ce n’est pas mon domaine. De ce que je comprends, en particulier en sciences, c’est que quand il y deux théories contradictoires sur un même sujet, c’est précisément qu’on a encore affaire à des hypothèses. On peut aussi parler de théories contradictoires quand le champ d’application n’est pas parfaitement identique comme la question qui oppose physique quantique et relativité. Pour ce qui est de l’histoire, en tout cas celle dont il est question ici, la question du doute est me semble-t-il encore plus présente même si rarement évoquée : on parle de ce qui est référencé, documenté, en oubliant parfois sans doute que tout cela ne retrace qu’une partie connue d’une histoire, d’un contexte, mais on prend tout ça pour acquis tant qu’aucun élément contradictoire ne vient réveiller le doute dans l’affaire (c’est peut-être ce que vous dites d’ailleurs : « le fait suffit à falsifier une théorie invalide »). Mais encore une fois, c’est pas mon domaine, et ce n’était pas précisément sur ce point que j’insistais. Mon message était beaucoup plus tourné sur la nature non pas de l’histoire et des faits rapportés mais sur la fiction réinterprétant certains événements pour en reconstituer une image. L’histoire reconstituée, ce n’est pas l’histoire. Si on peut avoir des doutes sur certains pans de l’histoire, il n’est même pas question de ça ici, car une fois remâché par le prisme de l’imagination d’un homme (ou de plusieurs auteurs comme ici), il ne fait aucun doute (en tout cas dans mon esprit) que les faits rapportés ne sont pas l’Histoire. Même si ces événements étaient décrits par un historien avec la plus grande rigueur en matière de reconstitution, la fiction, par essence, est un travestissement du réel. Ces rappels à l’histoire faits à Durenmachin pourraient alors tout aussi bien être faits par vous ou des spécialistes à Scorsese (voire déjà à Endo). L’intérêt ne pourrait être alors qu’informatif, encore une fois. Pourquoi devrait-on reprocher à Durenmachin, à son échelle, de ne pas comprendre ou connaître l’histoire, quand les auteurs, pas seulement ceux de Silence, mais tous, par nature, ne « connaissent » pas l’histoire, mais la reproduisent, travestie. C’est une illusion, une fiction. Et ce qu’il y a de beau justement dans cette notion, c’est que si l’univers d’un auteur reproduit ou s’inspire d’une réalité (historique), le spectateur aura tous les droits, armé de sa connerie et de ses connaissances, pour retraduire à sa manière ce qu’il voit. Une vision. Pas une connaissance. Quand Shakespeare met en scène Richard III, il ne met pas en scène le duc de Gloucester historique, il en fait un personnage de fiction, un personnage qu’ensuite chaque metteur en scène sera chargera de présenter à sa manière, comme chaque spectateur sera libre d’en réinterpréter la nature. Est-ce que Shakespeare respecte l’histoire quand il met en scène Jeanne d’arc dans Henry VI ? Sa Jeanne étant plutôt ridicule, on aurait plutôt tendance à penser qu’un spectateur anglais ne la percevra pas de la même manière qu’un spectateur français. Le personnage historique devenu historique propose une « vision » de l’histoire du personnage, et à son tour le spectateur voit autre chose, avec ses préjugés, ses connaissances ou sa sensibilité.

Discours ou pas, c’est pour moi l’expression d’une vision. Le langage n’est là que pour la mettre en forme, la rendre intelligible pour celui qui nous écoute ou nous lit. On ne peut jamais se mettre à la place de l’autre pour comprendre pleinement comment il perçoit une œuvre. Est-ce que c’est pourtant vain d’essayer ? est-ce à dire que tout est permis ? Non. Parce qu’en place de la « vérité », quand on propose une vision personnelle d’une fiction (et non de l’histoire), ce qui compte me semble-t-il, c’est l’honnêteté et notre capacité à partager cette vision. Bien sûr qu’il peut être nécessaire de replacer des éléments factuels et historique au cœur d’un « discours », mais cela vaut, à leur échelle, autant pour Durenmachin que pour les auteurs de fiction, car chacun étant plus spécialiste qu’un autre, on trouvera toujours à redire de la manière dont les uns et les autres reconstituent et voient, une histoire. Il ne faudrait pas s’y tromper : si certaines laissent à croire qu’elles sont respectueuses de l’histoire, elles ne le sont jamais. Elles le sont peut-être même d’autant moins qu’elles semblent reconstituer fidèlement un contexte historique et donnent alors l’illusion que ce qui est présenté est réel quand une reconstitution ouvertement infidèle, inspirée de, au moins ne jouerait pas avec l’illusion d’une reconstitution dont seuls les érudits seraient capables de déceler ce qui est reconnu, probable mais non vérifié, faux, etc. Est-ce que c’est le sens de l’art de jouer avec cette illusion ? Même pas. Ne pouvant être spécialistes et historiens, il faut prendre pour acquis le fait que toute fiction est un travestissement de l’histoire. Ce qui n’interdirait pas de jouer au jeu des sept erreurs, mais ça ne resterait… qu’un jeu. On ne serait toujours pas dans le discours.

S’interroger comme vous le faites sur les risques de travestissements ou de la méconnaissance de certains locuteurs avec un fort suivi quand il est question précisément d’histoire, de faits et d’événements historiques, d’accord. Le faire dans un domaine artistique où dès le départ, l’objet concerné, l’œuvre, est par essence un travestissement du réel, une illusion, je n’en comprends pas bien le sens. On pourrait même dire que reprendre l’inculte qu’est Durenmachin, c’est un peu facile ; on ne prend guère beaucoup de risques en disant qu’il se trompe et en s’appliquant à rappeler ce qu’est l’histoire… Ce qui serait plus louable, moins évident, ce serait de pointer du doigt les inexactitudes de Scorsese. Voir l’histoire, la reconstituer, c’est la trahir. Traduire, c’est trahir. Eh ben, on pourrait attendre des érudits qu’ils mettent ces différences en lumière, sans les juger ou en faire des éléments dépréciatifs du film, mais simplement pour amener à la connaissance du spectateur des éléments dont la plupart lui sont inconnus. Que Durenmachin confonde « prêtre » et « moine », est-ce que c’est si important dans sa vision ? Est-ce qu’il n’y a pas plus de tolérance envers Scorsese quand dans sa propre vision, ses personnages censés être portugais parlent avec la langue de Shakespeare ? On peut le souligner, mais en quoi cela rendrait moins légitime sa « vision » ? Ben pour Durenmachin, c’est pareil : on peut souligner ses méconnaissances, mais sa vision reste, malgré ces errances, parfaitement légitime. De la même manière qu’on ne demande pas à un auteur de changer sa vision, on ne le demande pas à un idiot qui n’a rien compris au film. Dans le domaine de la critique, ce n’est pas tant le film qu’il faut « comprendre », c’est le regard « de l’autre ». Avec sa bêtise et sa méconnaissance. Parce que le film, puisqu’on le vit comme une expérience, on le comprend toujours. « L’autre », beaucoup moins.


Ma réponse adressée sur la vidéo (considéré par Youtube comme du « spam ») :

Un « petit » commentaire histoire d’essayer humblement de vous éclairer, me semble-t-il, sur ce qui sépare vos différentes perceptions des choses et de la cinéphilie en particulier.

Je ne regarde jamais les vlogs, mais contrairement aux deux auteurs de l’article dont la présente vidéo se propose de répondre, je ne vois que des avantages à cette nouvelle manière de communiquer. Je ne regarde jamais les vlogs en question, mais je les ai souvent vus critiqués sur SensCritique. Or je pense pouvoir être plutôt objectif en défendant ni la position des uns ou des autres, et je voudrais en profiter pour revenir sur ce qui est évoqué en conclusion de cette vidéo parce que ça me semble bien illustrer le malentendu (ou l’incompréhension) qui vous oppose (moi aussi je n’ai regardé que l’intro et la conclusion de la vidéo).

Concernant d’abord la cinéphilie, et de la définition plus ou moins de ce qui se cache derrière cette pratique étrange. Vos « cinéphilies » ne sont certes pas du tout les mêmes, mais pour être franc, de la définition qui en est faite ici, je la trouve encore trop réductrice et révèle en fait un peu pourquoi vos perceptions de la pratique, de sa définition, peinent tant à se rencontrer. L’évocation d’Autant en emporte le vent par exemple laisse à penser qu’un film ne doit être perçu, jugé, évalué, ressenti, qu’en fonction de sa mise en scène. Peut-être y a-t-il autre chose, mais ça m’a un peu surpris, parce que de mon côté par exemple (et c’est bien pourquoi ça m’a étonné), je n’ai aucun problème à laisser de côté les considérations techniques et esthétiques dans un film si le sujet m’intéresse et si le développement de l’histoire, son traitement, trouve grâce à mes yeux. Ce qui m’importe avant tout, moi, spectateur, c’est l’histoire. Donc, pour essayer de schématiser, il me semble que ce qui vous sépare ici, c’est que d’un côté, pour l’un, c’est la mise en scène qui importe, et que pour les deux autres, c’est le sujet et les idées évoqués (pour d’autres, comme pour moi, ce sera encore autre chose).

La cinéphilie est multiple. On ne juge pas en fonction de critères objectifs, parce que même si on pouvait nous mettre d’accord sur ces critères à évaluer, on privilégierait toujours des critères par rapport à d’autres. Je ne crois pas du tout à l’idée qu’on puisse argumenter, échanger des « opinions » ou des « avis », encore moins des « thèses », car tout cela laisserait à penser qu’on puisse discuter de ce qui parmi ces critères devraient être prioritaire. Or, c’est à chacun me semble-t-il de décider pour lui ce qui lui importe en priorité : ça peut être l’histoire, le sujet, les idées, la réalisation donc, parfois aussi ce sera le seul critère du plaisir. Au fond, ce qui fait qu’on « aime » plus ou moins un film est déterminé au moment du film à travers une sorte de contrat passé avec lui (le film, voire le réalisateur, celui qui fait souvent office d’auteur ou de « narrateur »). On ne décide alors pas après coup en évaluant chacun des éléments dont on sait qu’ils importent pour nous ; on décide au fur et à mesure pendant le film d’y adhérer ou pas ; et parfois, de simples éléments, des thèmes, des approches, des critères à évaluer, peuvent nous faire basculer définitivement vers l’adhésion ou le rejet. Mais ces éléments nous seront bien souvent parfaitement personnels et déjà ici toute notre histoire de cinéphile, notre expérience avec ce qu’on tolère par habitude ou par choix, ce qu’on attend aussi d’un film, rentre en compte dans notre décision d’accepter ce « contrat ». Tout ce qu’on vient à penser, réfléchir, étudier, argumenter, par la suite, ne vient alors que conforter l’impression qu’on s’est faite pendant le visionnage du film. Et très rarement, en y repensant nous sommes capables de revoir notre « jugement ». Peut-être justement parce qu’il n’est pas question de « jugement », mais plus de « ressenti », de réminiscence d’un ressenti, ou plus encore comme je l’évoquais dans ma réponse sur l’article, de « vision ».

Une vision (voire une « expérience »), on peine souvent à la partager, probablement d’abord parce qu’on trouvera difficilement les termes ou les clés pour la comprendre nous-mêmes. Nous adoptons des réflexes pour l’exprimer, on en vient à parler « d’argumentation », « d’avis », « d’opinion », mais c’est là à mon avis où on se trompe. Je pense qu’il est vain de penser qu’on puisse partager ces « visions ». Par nature, elles touchent à la sensibilité, à l’inconscient, et le langage, la raison, ne pourra jamais toucher ce qui est au fond reste impalpable et mal incompris de nous-mêmes. Ne regarde-t-on pas des films (ou ne partageons-nous pas notre intérêt pour l’art) justement pour en apprendre un peu plus sur nous et pour baliser toujours mieux un territoire abstrait tout autour de nous qui serait censé nous définir ? Quand on juge et se pose dans une salle, commente, un film de Scorsese ou d’un autre, est-ce que c’est le film qu’on va voir ou est-ce que c’est l’image de nous-mêmes qu’on sera bientôt capable (on l’espère) de pouvoir projeter à notre tour à nos proches et/ou à nous-mêmes ? Comme disait l’autre, dis-moi ce que tu aimes je te dirai qui tu es.

Bref, je m’égare. Tout ça pour essayer de mesurer tout ce qui vous sépare et ne vous fera sans doute jamais adopter une même posture « cinéphile ».

J’en viens à mon dernier point, évoqué en fin de vidéo aussi, et le lien avec ce qui précède sera facile à faire. Il est question du site SensCritique, et puisque l’auteur de la vidéo s’est montré particulièrement critique à l’encontre du site (et de manière générale aux sites de notation et d’échanges « d’avis » si je comprends la logique), je vais un peu le défendre (et je suis pourtant un des membres les plus critiques du site, mais je suis un gros consommateur « d’outils d’évaluation ou de check » de ce genre comme IMDb ou icheckmovies.com).

J’écris plus haut qu’il me semble vain de penser qu’on peut partager nos « visions » des films. Pour autant, je ne pense pas qu’il soit vain d’essayer de le faire. Cela peut paraître paradoxal, pourtant reconnaître une certaine forme d’incommunicabilité ou d’impossibilité de faire ressentir aux autres ce qu’on a « vu » ou « ressenti » ou « expérimenté », c’est une chose, et essayer de le faire en est une autre. Toute la différence se situe en fait dans l’effort produit à essayer de comprendre et à aller vers l’autre, vers sa « vision », parce que si on ne pourra jamais adopter la « vision » de cet autre étranger, je pense qu’on ne cesse d’élargir « notre de vision » en nous forçant à regarder ailleurs, en particulier en dehors de cette zone de confort qu’on cherche le plus souvent à défendre, à délimiter, et à, vainement donc, expliquer. Essayer de se mettre à la place de l’autre, c’est une forme d’empathie, et je suis peut-être naïf ou idéaliste, mais je pense que l’art, ou plus précisément ici le « spectacle », s’il a une utilité, c’est bien de nous pousser à aiguiser cette qualité qui a fait de notre espèce fragile, l’espèce dominante sur cette terre (et au-delà !!! – avec la voix de Buzz l’éclair pour les vieux). (Attention, tunnel explicatif barbant, ou comme disent les savants : « pileux »). Oui, l’empathie a sans doute été le moteur poussant notre espèce à développer un monde abstrait, le forçant à se projeter d’abord au-delà de son temps (prévoir) pour préserver ses congénères les plus faibles, en lui réclamant sans cesse plus d’habilité pour concevoir des procédés lui permettant de se rendre maître de son espace face aux menaces des espèces concurrentes, et enfin, et c’est sans doute le plus important, lui ouvrant en grand les portes des mondes imaginaires, mêlant alors le cultuel au culturel. L’homme est une espèce sociale qui a besoin de se tourner vers l’autre, y trouve du plaisir à échanger, objets et idées, et tout cela s’est marié avec une capacité à communiquer hors du commun (une souris me souffle à l’oreille que d’autres espèces ont développé des modes de communication plus élaborés et sans doute plus efficaces, mais on s’en tape, quelle emmerdeuse). Une capacité à communiquer utile à faire dire à ceux auxquels on tient qu’on les aime, aux autres qu’ils nous insupportent, et d’autres fois, quand on fait quelques efforts d’intelligence, aux étrangers combien leur « vision » nourrit la nôtre et combien on espère aussi un peu nourrir la leur (en réalité, les insultes sont apparues bien avant le mode « diplomatique » mais j’essaie de simplifier mon cours car c’est en général à ce stade qu’on finit de me lire et qu’on commence à me traiter d’emmerdeur péteux, insolant, inculte et moche). De cette empathie, nécessaire à notre survie (je me préoccupe en fait pas du tout de la survie de notre espèce, j’en ai rien à foutre, mais on va prétendre pour les âmes sensibles), sont donc nés à la fois le langage et l’imagination. Or il y a deux « phénomènes » propres à notre espèce (encore) qui utilisent l’un et l’autre pour ne cesser de nous mettre à l’épreuve et nous rendre plus performant : c’est le rêve et l’art de la représentation. Tous deux sont des phénomènes qu’on pourrait imaginer être bien différents, qu’on pourrait aussi penser être accessoires dans nos vies, or ce sont deux phénomènes qui « simulent » le monde, nous plonge dans des situations dangereuses à travers lesquelles, toujours grâce à notre empathie, on est capable de nous plonger intensément au point de ressentir souvent les émotions des « êtres imaginés » rencontrés, de comprendre les conflits qui les animent, leurs peurs, les enjeux qui les poussent à avancer. Le langage intervient assez peu dans nos rêves, mais pour ce qui est de l’art de la représentation (les vieilles histoires qu’on se racontait dans les cavernes, les vieilles légendes, les mythes pour expliquer le monde, etc.) c’est presque un langage à lui seul, avec une structure, des codes qu’on retrouve d’un bout à l’autre de la planète et qui n’ont sans doute pas évolué depuis la nuit des temps. Si on en vient aujourd’hui depuis un siècle à parler parfois de langage pour le cinéma, c’est en réalité depuis cette époque que plusieurs « langues » cohabitent, se nourrissent, pour favoriser et entretenir l’avantage évolutif, voire sociale très vite, à disposer d’un langage ou d’un savoir riche et varié. L’art se communique, il est fait pour ça, ce qui veut dire qu’il se structure à travers un émetteur (un auteur ou un récitant, un metteur en scène), qu’il se transmet et se reçoit, mais aussi qu’il se… commente. (Toutes ces conneries sur l’évolution à dormir debout pour en arriver là.) Pas d’art (ni de langage d’ailleurs) sans dialogue.

Le langage n’a pas été créé dans le but (façon de parler, pas de déterminisme ici) de donner des ordres, dire ce qui est, mais au contraire pour poser des questions et y répondre : « Quelle est cette pierre ? est-ce que tu l’échangerais contre cette plume ? » « Ma foi, vois-tu, étranger, c’est que cette pierre est précieuse, je l’ai échangé avec un émissaire du dieu Peta Houch-Snock ; en échange de ta fille en revanche, je dis pas non ! » « It’s a deal ! ». (Remarquez combien très tôt on maîtrisait l’art du point-virgule et le bilinguisme cool).

L’art, si pour moi ne « dit » rien (il est absurde de se demander ce qu’un « auteur » a voulu dire, en revanche il me semble plus juste de nous demander ce qu’une histoire, une « représentation » nous dit, nous raconte, à la fois sur nous-mêmes, les autres ou le monde) a cette fonction de nous faire parler, nous pousser à l’échange, nous questionner, nous opposer, nous étonner des « visions » étrangères à la nôtre, et au bout du compte nous force à adopter un point de vue sans cesse moins rigide et intolérant. L’imagination pousse au langage, le langage pousse à la confrontation des idées et des « visions », la confrontation pousse à l’imagination de solutions ou de visions étrangères, et « l’étrange(r) » devient ainsi familier. D’un monde obscur, étrange, craint, on a fait un nouvel espace, on se l’est approprié, et on compte bien venir y faire camper des amis (nos ouailles, parfois). Dans les cours d’école, on a tout compris, parce qu’on résume très bien tout ça, on y explique « qu’on finit moins con ». On entretient son « pré carré » ou on développe son « champ de visions », c’est au choix.

Toute cette démonstration abrutissante pour essayer d’expliquer (pas vainement j’espère) en quoi il me semble que tout partage de ces « visions » est bienvenu, nécessaire, pour tous, même si on ne fait jamais que lâcher des pistes que pour que ceux qui nous lisent, nous écoutent ou nous regardent, comprennent par eux-mêmes ce qu’ils ont « vu » ou trouvent des « angles » pour les exprimer à leur tour. Cela vaut autant pour les « critiques » ou « commentaires » exprimés sur des sites comme SC que dans des vlogs, car les deux ont la même finalité depuis l’avènement d’Internet rendant accessible et possible le partage massif de ces « visions » (et des « visions » exprimées pas forcément « instantanées » comme cela a été reproché, puisque tout ce qui est sur le Net a plus ou moins vocation à le rester sur la durée). À côté du regard critique « professionnel » (dont les usages cachent souvent en fait une manière tout aussi personnelle de « voir » un film), ce qui est parfois nommé « avis », « commentaires » voire « critiques » sur SensCritique ou tout autre site de ce type, c’est une richesse dont on devrait se féliciter plus que s’offusquer ou s’inquiéter. Que nous soyons ensuite maladroits, passablement intolérants avec les « visions » des uns ou des autres, importent finalement peu, car nous sommes tous là à faire la même chose, même avec un minimum d’effort : nous échangeons, nous rentrons plus ou moins en empathie avec des « étrangers » pour comprendre leur position (ne serait-ce que pour la caricaturer et pour balancer des ad hominem faussement aveugles), nous exprimons la nôtre de « vision », et tous ça participe malgré tout à une société intelligente qui fait l’effort de se construire un imaginaire commun, une culture commune, des clés de compréhension communes… C’est là où je ne rejoins pas du tout les deux auteurs de l’article. La vision académique, rigoureuse, que peut porter certains « commentaires » érudits, sera toujours important, mais la possibilité qui nous est offerte depuis vingt ans de démultiplier les rencontres, nos paroles et le partage de nos « visions » de simples béotiens, c’est aussi une richesse dont on aurait tort de se passer. Il me semble que c’est un fait historique (les grands connaisseurs me corrigeront si nécessaire) : chercher à réduire les échanges, la communication, le dialogue n’a jamais été le signe d’une société bien portante. Au contraire, mieux les échanges se portent, mieux la société se porte, et la culture avec. Internet me fait l’effet d’un grand caravansérail où se rencontrerait le pire comme le meilleur des échanges du monde : pour qu’un plus grand nombre puisse accéder au « meilleur », il faut accepter aussi que transpire par les mêmes réseaux le « pire ». Sinon c’en serait à en perdre son latin (comprendre : on ferme la clé, on reste entre grands érudits, on ne partage plus, on n’échange plus, on ne se force plus à aller vers l’autre, et au bout du compte, on meurt avec nos certitudes, notre expertise, et on laisse derrière soi un grand désert).

Notes, collections, listes, sont aussi utiles dans cette optique d’échange. Ce ne sont que des outils, je ne pense pas que beaucoup les prennent autant au sérieux. Ils servent d’amorce en quelques sortes pour les échanges, les découvertes, les discussions, même si le plus souvent il faut l’avouer, ces échanges sont très limités. Mais rien que pour soi, ces outils permettent de mettre de l’ordre dans ce qu’on a vu : avoir une meilleure « vision » de ce qu’on a « vu ». Voyez l’idée ?…

Celui-dont-je-ne-sais-ni-écrire-ni-prononcer-le-nom-ou-le-pseudo n’est peut-être pas brillant, il est peut-être maladroit, inculte ou je ne sais quoi, mais il exprime une « vision », la sienne, et par la popularité de ses vlogs transmet, cultive, une passion, une pratique vieille comme l’art, comme la critique, comme le langage, comme la religion (ou le « mysticisme, le « cultuel »). C’est une vieille tradition nécessaire. Elle n’est sans doute pas parfaite, mais elle pousse, oui oui, à l’intelligence de chacun, à la rencontre, à l’empathie, à la compréhension… Est-ce que d’un côté comme l’autre (vlogeur comme hum… « articuleurs » – je me qualifierais humblement pour ma part de « marmonneur ») vous n’avez pas l’impression d’avoir appris quelque chose de ces échanges, d’avoir… agrandi votre propre « champ de vision » ? d’avoir, après quelques empoignades et égarements, fait un pas vers l’autre, pour le comprendre ?… Comprendre « sa vision » ?

Je repars. Je m’étais toujours dit que ça ne sentait pas suffisamment le pâté sur Youtube. Voilà qui est réparé.

lien vers la réponse au « post » du youtubeur

Un grand merci à trineor pour ses efforts et sa compréhension, ainsi qu’un big up (?!) à l’algorithme de Youtube ayant mis ma réponse à la poubelle.

Je m’en vais tailler ma haie.

La jeunesse se fout du cinéma

Je me baladais un jour rue de (feu) la Cinémathèque française, et je m’étonnais de n’y voir que des passants aux tempes grisonnantes. Je croyais d’abord que l’obscurité du lieu altérait ma déficiente perspicacité, mais quand la lumière revint dans la rue, je fis un petit tour sur moi-même, scruta à droite et à gauche, pour ne voir, qu’effectivement, cette rue n’était fréquentée que par des vieux !

Étant plutôt du genre sceptique, la possibilité que les jeunes ne s’intéressent pas au cinéma, je veux bien y croire, mais il me faudra bien plus qu’une simple impression glanée un soir triste dans une rue il faut bien l’avouer déjà bien déserte. Je m’inscris donc sur un site de la rue critique, c’est un boulevard, une avenue, tout ou presque y passe, y circule, et c’est le lieu dit-on où se projette à nos pieds endormis les dernières bobines à la mode… Il suffirait alors de se pencher pour les cueillir. Un mythe sans doute, et ce qui expliquerait pourquoi le vieux préfère toujours se perdre dans sa ruelle obscure de la Cinémathèque où on préfère cueillir les curiosités en levant les yeux.

Et là, que vois-je ? Des jeunes, partout ! Là, et encore ici, et un peu plus loin ! Du jeune partout, de la chair fraîche ! de la barbe duveteuse, des voix fluettes ou criardes qui semblent tout droit sorties de la cocon pubère ! Des vieux aussi, des professeurs de collège pour la plupart, me dit-on ; des go-between, me dis-je. Mais surtout, surtout… du jeune, de partout.

J’en arrête un, 87 boulevard critique, je lui demande si un film de Capra le tenterait bien, un peu plus loin, rue (feu) de la Cinémathèque française. « Vous vous trompez de sens, mon vieux ! » qu’il me dit. « Et pourquoi donc ? » « De ce côté-ci, vous êtes côté bouche. Prenez un passage pour vous rendre de l’autre côté : côté oreille. » Je reste perplexe, mais je fais ce qu’il me conseille et me retrouve de l’autre côté du boulevard. « Suis-je du côté oreille ? que je demande à une jeunette toute maigrelette en casquette et soquette d’écolière. » « J’ai déjà répondu à trois sondages aujourd’hui ! » Elle claque ses chaussures l’une contre l’autre et disparaît. Bon, bon, bon, étrange monde que ce boulevard critique.

Je passe devant un bâtiment avec écrit dessus en lettres scintillantes façon Broadway « École de cinéma pour jeunes filles ». Un groupe s’approche de moi, l’air pas tout à fait amical, mocassins aux pieds, jupette et mitraillettes à chaque main. Une d’elle me met en joue : « Tu as trois secondes pour dire de laquelle d’entre nous est la plus jolie. Si ton top ne nous convient pas ou si tu ne likes pas notre activité, ne la publies pas sur ton mur, ou ne la relaies pas en un twitt, on te fait la peau ! Compris ? À toi, ton top ! »

Trou noir. Je me réveille deux jours plus tard dans la chambre d’un hôpital critique. L’infirmière qui arbore sur sa blouse toutes sortes de badges ridicules me dit que j’y ai échappé belle, me dit gentiment que ces « choses-là » ne sont plus de mon âge, et me conseille à l’avenir de rester dans les rues transversales de la capitale. Au bout de quelques jours, alors qu’on me remet sur pied en m’infligeant cruellement trois fois de suite La vie est belle de Roberto Benigni en m’expliquant que dans ma condition, seuls les vieux films pouvaient me requinquer, j’ose retenter ma chance avec un médecin qui semble avoir déjà un peu de bouteille, et je profite qu’il inspecte mon top 10 remis à jour pour la quatrième fois depuis sa dernière visite pour lui demander : « Dites, avez-vous déjà mis les pieds rue (feu) de la Cinémathèque française ? » Son œil s’illumine, je recommence à avoir de l’espoir, et il me répond : « J’y vais tous les jours ! C’est une de mes rues préférées. Je fais souvent des détours pour pouvoir l’emprunter, et cela dans les deux sens ! » J’en pleure tellement c’est beau, mais là ma joie retombe quand je lui demande : « Ne serait-il pas possible, pour ma santé mentale, d’arrêter de me projeter cet infâme film italien ? » Ne perdant pas son sourire, je comprends qu’il ne fait que feindre, et me répond que le film est régulièrement montré aux gens « de mon espèce » pour les empêcher de faire des bêtises, et que la méthode avait fait ses preuves. « Mais dans quel état suis-je ?! » « Dans un état… critique ! Vous ne participez pas aux sondages, vous refusez d’apprécier les critiques, vous oubliez de vous rappeler au bon souvenir de vos contacts, vous ne saluez jamais personne, vous ne mettez jamais en envie les films que l’on vous suggère, vous confondez allègrement la bouche à l’oreille et ne savez pas rester à votre place… » Et là, le coup de grâce : « Vous n’êtes pas un vrai cinéphile ! »

« Pardon !!!! »

« Les chiffres sont là, me dit-il. La moyenne des années de sorties de vos films vus est au plus bas. Sans vouloir vous faire peur, je crois que vous êtes un peu snob et bien trop éloigné des réalités. » Je ne sais quoi répondre, je dois devenir fou.

Le lendemain, on me transfère dans une salle « Cinexpérience B54 : projection pour vieux céniles ». L’ambiance est plutôt apaisante, deux rangées de lits séparées par une “rue” Langlois. En m’installant, l’infirmière me dit : « Bienvenue à Bois d’Arcy. On vous projettera les films que vous avez connus dans votre enfance. » S’ils ne sont pas italiens tout me va, ai-je envie de lui répondre, mais je m’abstiens. Et en effet, pendant une semaine, on me sert à moi et à mes camarades alités une sorte de soupe composite de “vues” du cinéma primitif. Jamais le même film, mais aucune continuité narrative, comme si les bobines étaient projetées au hasard lors d’une séance sans fin. Je me familiarise avec les autres patients, et à ma grande surprise, je comprends vite que les plus atteints ne sont pas comme on pourrait le penser les plus vieux. Un d’eux attire plus particulièrement mon attention. Il me dit s’appeler TheBadBreaker, être en convalescence depuis plus d’un an depuis sa chute quasi mortelle après le visionnage d’un film intitulé « Happy End ». C’est du moins ce qu’il prétend, car à chaque fois qu’il vient à évoquer ce titre, il est pris tout à coup de convulsion et semble en proie à une terrible culpabilité ; il claque alors des dents, et entre ses lèvres je finis par comprendre quelque chose comme « non, ce n’est pas ça, je sais que c’est Memento que j’ai vu, je vous le promets, je ne le ferai plus, plus jamais ! laissez-moi revenir ! ». Un jour où il semble aller mieux, je tente une nouvelle fois LA grande question que je pose depuis que je suis dans la capitale : « Es-tu déjà allé rue (feu) de la Cinémathèque française ? » Je ne m’attendais pas à une réaction aussi épouvantée, car ne le voilà qui gesticule dans tous les sens et se met à transpirer tout en criant « Non, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi qui y est mis le feu ! »

Mon examen de sortie, je l’ai passé hier. J’ai trafiqué mon top 10, dénoté plusieurs centaines de vieux films, répondus à des sondages ridicules, j’ai menti sur l’intérêt que je portais sur la filmographie d’une actrice nommée Felicity Jones (ou quelque chose d’approchant), j’ai complimenté l’équipe médicale pour la sélection de films italiens qu’on m’avait projetés à ma sortie de la cinexpérience, j’ai même ajouté le médecin et quatre autres membres de l’équipe à mes contacts en promettant de les suivre, j’ai feedbacké en dénonçant les écarts paranoïaques du patient TheBadBreaker, j’ai ajouté en envie les derniers films partenaires du boulevard critique, j’ai promis de participer à toutes les activités proposées… bref, j’ai menti sur toute la ligne et me voilà maintenant libre. Vieux, mais libre.

Mais comme j’ai décidé aussi de me venger. Je serai maintenant aussi con. Et je dénoncerai à la police critique tous les vieux films délaissés par la jeunesse des grands boulevards. Bientôt, d’un côté comme de l’autre, nos pieds ne pourront plus avancer sans se prendre dans ce que certains prendront d’abord pour des prospectus sans saveur, mais que d’autres peut-être finiront par lire. La jeunesse se cambre mais a refusé de lire, refusé de voir. Il est temps de ranimer en elle le feu de la passion. Cesse de regarder tes pieds, jeunesse, lève la tête, et contemple le chemin déjà parcouru par d’autres. La Cinémathèque te tend les bras. Projette-toi-z’y (va !).

Le cinéma français souffre-t-il d’un complexe d’infériorité ?

La question est naïve, innocente, et je m’étonne de la retrouver souvent dans la bouche du consommateur de films français, tout tourné vers la marchandise américaine, et se désolant de la « qualité » des produits bien de chez lui. Si la question peut paraître au premier abord un peu idiote, il faut reconnaître que, comme pour toutes les questions des enfants, elle en dit long sur autre chose. Car si la qualité du cinéma hexagonal est ce qu’il est, peut-être pourrions-nous aussi nous interroger sur ceux qui le regardent, et donc, ceux qui produisent et distribuent des films pour ceux-là. Parce qu’au fond, système d’aide ou pas, il y a toujours un consommateur qui demande, et un distributeur qui offre.

Comparer, c’est exister.

D’abord, il faut peut-être reconnaître que se poser une telle question, c’est déjà admettre qu’on puisse comparer « cinéma français » avec « cinéma américain » (puisque c’est bien de celui-là dont il s’agit ; une telle question ne viendrait pas à la tête du cinéphile qui mange du film sans discerner l’origine de ce qu’il regarde). Dans certains pays, même la plupart, la question ne se poserait pas ainsi. Au lieu d’opposer « cinéma domestique » et « cinéma américain », on opposerait plutôt « cinéma mondial » (world cinema) et « cinéma américain » (entendu Hollywood, les majors).

Parce que si dans l’esprit du même consommateur étranger (non anglophone), le monde est tout aussi binaire que celui du petit Français innocent, il se limite donc bien là à « Amérique » contre le « reste du monde ». Le reste du monde, pour le Français, c’est la France. Parce qu’à ses yeux, le monde n’est composé que de deux types d’individus : les Américains cools et les Français ringards. Le complexe est déjà là. À celui-là, on pourrait lui parler du système social américain qu’il serait persuadé que c’est mieux juste parce que c’est américain. J’exagère à peine. Être capable de se poser une telle question, c’est déjà préjuger qu’il y a ceux qui font de bonnes choses parce qu’ils vivent là-bas, et ceux qui n’ont rien compris, parce qu’ils vivent ici.

Mais en un sens, notre arrogance, ou notre ignorance, du « reste du monde », permet au moins d’être lucide si une chose. Le cinéma français existe bel et bien.

Que compare-t-on ?

Le seul problème, c’est que ce cinéma là est jugé en fonction des critères « américains ». Le mangeur de hot dog pourra toujours manger une salade niçoise qu’il trouvera ça fade parce que, selon ses critères, une salade ne peut tout simplement pas concurrencer avec un bon et gros hot dog.

La question, on le comprend, concerne uniquement la « qualité » (ou l’état…) de l’industrie cinématographique française face à l’américaine. Il n’est pas question ici d’histoire ni même des chefs-d’œuvre passés. Ironiquement, même, ce qui passerait ici pour une qualité indéniable aux yeux de l’Américain ou du Reste du monde, serait perçu par une insulte passéiste, ou une preuve même, que le cinéma français… c’était avant. Or, le consommateur s’attache lui aux produits bien frais. Pourquoi irait-il se gargariser d’histoire ou de grands films qui ne sont plus à faire et dont il se moque de toute façon ?

Le critère ici est donc non seulement l’industrie, mais  encore, il faudrait encore se restreindre, dans l’esprit de ce consommateur innocent français, à la production des gros films locaux, ceux que son multiplex lui proposent et qu’il verra quelques mois ou années après avec mamie au salon. Autrement dit, la comédie produite autour de vedettes du petit écran, qu’il déteste, mais dont il est le premier à se presser voir dès sa sortie pour s’en moquer (syndrome Cinquante Nuances de Grey, qui n’a rien de français par ailleurs, mais on excusera mon ignorance en la matière, je regarde peu de films récents, peu de films français récents, et peu de comédies françaises récentes calibrées avec des vedettes de la télévision), ou parce par ailleurs, ce qu’on irait lui proposer en salle… de français, c’est cette sorte de cinéma intello infecte qu’il connaît trop bien pour s’être toujours refusé de s’y intéresser (selon le principe « le cinéma américain, c’est cool, le cinéma français, c’est ringard : et moi, je suis cool »).

La France ne produit donc, certes, pas de grosses machines telles que les Américains sont capables de nous offrir, mais est-ce juste alors, d’attendre du cinéma français ce que d’autres font mieux ? Est-ce qu’il faut rajouter un peu de saucisse dans notre niçoise pour satisfaire aux goûts de notre bon gros consommateur de hot dog, ou est-ce que chaque plat n’a-t-il pas ses spécificités, ses qualités, se défauts ?…

L’originalité.

Parmi les critères de qualité étrangement affectés au cinéma américain, on trouve… l’originalité. C’est pas une blague. En fait, il faut entendre là, peut-être, une recherche sophistiquée, ou une diversité, dans les différents pouvoirs dont un super-héros sera pourvu…

Sérieusement, par définition, l’originalité, on la trouverait plutôt dans des exceptions, des miracles, et ces générations presque spontanées, je ne suis pas certain qu’un certain type de production nationale soit plus apte à les favoriser… Quand on parle d’industrie, on parle de films formatés. Et le formatage, c’est bien sûr le contraire de l’originalité. Après, on peut bien sûr chercher à savoir en quoi le nouvel Iphone est original… par rapport au précédent… On reste, comme on dit chez les mecs cools, dans le mainstream. Au mieux pourra-t-on parler de capacité d’une industrie à renouveler ses formats, ses clichés… On peut bien croire ici que l’industrie américaine soit mieux lotie que d’autres, mais c’est un peu la marque des industries en position de force, voire de quasi monopole, d’être capable d’imposer ses critères. Sur notre territoire. Parce qu’on pourrait aller parler de la force de l’industrie américaine en Inde qu’ils en auraient rien à battre. Là encore, le complexe d’infériorité est moins dans le système français que dans l’esprit du spectateur dont l’attention est toute tournée vers un système, qui se trouve être celui de « là-bas ».

Un peu d’histoire.

Je m’en veux de devoir faire un peu d’histoire, mais ça me semble nécessaire pour mieux cerner la perception de certains problèmes ou idées reçues.

Si la France ne produit pas de films de super héros, on pourrait se dire que c’est tout naturellement parce que ce n’est pas dans sa culture, qu’on en a jamais produit, que tout cela est une invention de l’Oncle Sam, qui d’ailleurs, s’il est leader, chez nous, ou ailleurs (en Amérique, donc le Reste du monde), c’est parce qu’il a toujours joui d’une position dominante. Et si un jour la France était leader en quoi que ce soit, c’était un peu parce que ça concernait tout ce qui aujourd’hui pourrait sembler ringard…

Eh ben pas tout à fait. S’il faut s’ôter de la tête que le cinéma est une invention française (le Cinématographe oui, mais le « cinéma » ne veut rien dire de bien précis avec une date de naissance bien déterminée), il faut reconnaître au cinéma français d’avoir été, un jour, l’industrie leader dans le domaine. Je parle bien d’industrie. Quant au domaine, je ne parle pas de films d’art ou autres machins dédiés aux vieux schnocks à moustache, mais bien de « grosses productions », de films populaires, et même, au hasard, de films de super héros. Eh oui, fut un temps où l’industrie cinématographique était leader, et l’était même en proposant aux spectateurs du monde des feuilletons où la notion « d’auteur » était parfaitement, alors, inexistante. Et puis la guerre est passée par là, et l’industrie s’est écroulée, laissant la place au futur leader… Et puis le parlant est arrivé, et comme pour le reste, le cinéma parlant français n’a pas résisté à un certain effritement de la parole française dans le monde…

Tout cela est vrai, mais il ne faut pas oublier que ce prestige passé, il en reste encore quelque chose. Et qu’il devrait au moins nous convaincre qu’il serait possible de proposer une industrie cinématographique basée sur des critères bien français. Tout en reconnaissant, et c’est important, que oui, l’importance de la parole ou de la culture française dans le monde ne sont plus les mêmes qu’il y a un siècle et qu’il serait idiot de comparer la France (nous les nuls) avec les autres qui comptent, seuls, dans le monde, l’Amérique (les cools). Doit-on pour autant s’en accabler ? Est-ce que le déclin de « l’empire français » n’a profité qu’à l’essor du seul « empire américain » ? Peut-être serait-il temps de ne plus regarder le cinéma comme autant de systèmes locaux et de le voir comme un ensemble capable de produite ici et là des « produits » de qualité. Alors certes, il n’y a guère plus que Hollywood pour créer des super héros (bien que Mad Max, tout en n’étant pas vraiment un super héros, n’est pas non plus Américain), mais le cinéma du monde se porte excellemment bien, merci pour lui.

N’y a-t-il donc pas de problème ?

On peut toujours améliorer les choses bien sûr, espérer qu’un système évolue pour répondre à nos goûts. Et ici, s’il y a des regrets à avoir, je pense qu’il concernerait surtout la diversité. C’est un comble, la France est censée faire de cette diversité un « critère » bien français, donc forcément, universel, et notre industrie, ou système, souffrirait, là, de manque de diversité ?

La encore, on pourrait voir une sorte de dualité coupable dans ce qu’on produit en France. D’un côté les grosses productions calibrées par et pour les chaînes de télévision, et de l’autre, les films intello parlant toujours des mêmes histoires personnels dont le spectateur (de télévision) se fout pas mal. C’est peut-être binaire, mais il y a, pour une fois, un peu de ça.

Notre système produit certainement un certain nombre de films en marge, plein « d’originalité », reste que les films qui comptent, ceux qu’on remarque, ne reste bien que les deux types de films décrits plus haut. Et là, fort est de constater, que même en oubliant la diversité des super héros, notre industrie manque pour le moins de cinéma de genre. Autrement dit, le cinéma bis est totalement inexistant. Ces petits films produits en marge qui sont censés être des laboratoires, des moteurs à idées, des supports ou des prétextes à audace ou à expérimentation, ne sont en fait produits que dans le seul but de devenir du cinéma A, qu’il soit celui d’auteur, ou celui de masse.

S’il y a un problème majeur dans notre système, en oubliant le « reste du monde » et la qualité bonne ou mauvaise de nos « haut de l’affiche », c’est qu’il se tient sans base. Comment tient-il alors ? Eh bien la culture, le cinéma, bénéficie sans doute de ce que celle (de culture) des agriculteurs ne dispose plus : d’aides et d’un système d’exception…

Et les règles d’exception… Est-ce que le système est bon parce qu’il permet à toute une industrie de se maintenir à flot, ou est-ce que des initiatives ne pourraient pas être mis en place pour faire en sorte qu’une réelle industrie de base puisse se développer sans le concours de qui que ce soit d’autre que le simple spectateur ?

La responsabilité des industriels.

Avoir une industrie cinématographie, c’est bien. Ce serait mieux, donc, si elle faisait en sorte qu’elle ne soit plus dépendante d’un système d’état. Le problème, c’est bien que ceux qui bénéficient d’un tel système ont aucun intérêt à ce que d’autres, ou certains d’entre eux, prennent des risques… Imaginons qu’ils réussissent ?! Sortir de la dépendance, ça peut faire mal. Être aidé plus qu’on s’aide soi-même, c’est toujours plus confortable, alors pourquoi tenter le diable ?…

En gros, on a donc le système suivant : beaucoup de blé d’aide et d’investissements pour un nombre restreint de films (la mise de départ servant à minimiser les risques) et beaucoup moins pour beaucoup de productions mineures dont la vocation à rester mineure est sans faille (peu d’investissements, c’est peu de pertes, et c’est ça qu’on appelle l’aide à la culture, Arte, etc.).

Entre les deux, y a rien. Autrement dit, personne ne va placer un peu d’argent pour des produits qui casseront pas la baraques mais qui resteront rentables. C’est d’eux pourtant que peut surgir cette « originalité ». Surtout, personne n’a intérêt à proposer autre chose, de peur que le château de cartes ne s’effondre. On sait toujours ce qu’on perd, on sait jamais ce qu’on gagne… Et ça pourrait être pire…

Est-ce que c’est la faute du système d’aides ? Hum, plutôt celle des industriels, des initiateurs, ces conservateurs… Le manque d’originalité vient de là. On peut toujours rêver voir quelques entrepreneurs débarquer de Mars et se lancer de zéro en produisant leurs films de genre bien de chez nous… On peut aussi rêver que les industriels, ou les acteurs économiques du secteur qui ne sont pas leaders et qui auraient intérêt à bousculer les lignes en travaillant à la base d’une production, plutôt que, comme ça arrive trop souvent, en cherchant à se frotter tout de suite aux sommets.

Un film a vocation commercial, dans notre idée, doit forcément être une grosse production. Là encore, notre point de vue est très probablement altéré par ce qu’on voit du système américain. C’est oublier qu’eux aussi ont des productions intermédiaires, une base, et que ce que l’on voit et qui débarque chez nous, c’est seulement les productions dédiées au marché international, ou les petits miracles. Les Américains aussi ont leurs comédies lourdingues avec les habituels vedettes du petit écran. Mais ils ont aussi, c’est vrai, tout un système de base (même si ça me semble de moins en moins le cas) dont on ne voit pas grand-chose, et qui est apte à produire de « nouveaux produits ». Parce qu’il n’y existe pas de système d’aide, et parce que les Américains sont cools et ils ont solution à tout.

Des grands films, en France, je suis persuadé qu’on en fera toujours. À quel rythme, c’est une autre histoire, mais je crois toujours aux miracles de la création, et quand on produit, arrive toujours ces engins étranges qui peuvent creuser leur sillon dans l’histoire… Ce qui manque en revanche, ce sont…, j’insiste, des petits films. Non pas des petits films produits et distribués comme des grands, mais bien des films sans prétentions, s’adressant à un public de niche.

Le problème, en dehors du manque d’audace peut-être des industriels, c’est aussi sans doute que ces niches existent déjà et que leur attention est déjà toute tournée vers des produits étrangers, pas forcément américains, mais « reste du monde ». Pourquoi regarder un film d’horreur à deux balles français quand on peut voir un film d’horreur à deux balles coréen ?

Alors pour changer les idées reçues, les habitudes. Une seule alternative. Le super héros, le vrai, le seul, que le cinéma ait connu : le créateur.

La responsabilité des créatifs.

Où sont-ils ceux-là ? Parce que rejeter la faute sur les industriels, leur frilosité, c’est bien joli, mais encore faudrait-il qu’ils aient de petites mains pour faire le boulot. Or, y a-t-il des créateurs pour un cinéma de la base ? Pour un cinéma sans prétentions ? Peu cher mais rentable ? Peu cher et… sans grande qualité ? Du cinéma pop corn… ou plutôt jambon beurre ? Pas sûr… Si rares sont déjà sans doute ceux qui rêveraient d’être Carpenter, encore plus rares sont ceux probablement qui rêveraient d’être ce que Carpenter cherchait, seulement, à être à ces débuts : un simple faiseur de films. Faire, rentrer dans ses frais, faire un autre film… Produire, rentabiliser, oublier, produire… Qui rêverait aujourd’hui de passer à la trappe ? Parce que pour mille petits Carpenter, il y a certes un gros Carpenter, mais pour certains créatifs, il ne serait pas question d’être les 999 autres. Malgré ce que ceux-là prétendraient, ce qu’ils aiment en Carpenter, ce n’est pas sa capacité toute ouvrière à bâtir des églises filmiques en papier, mais bien l’auteur (reconnu comme tel). Ah, on peut cracher sur les Cahiers, on en reste pas moins toujours assujetti à leur système de pensée. On pousse même le vice, comme eux, à mettre en avant les auteurs tout en se moquant de ce que cela peut bien vouloir dire…

Parce que, chers spectateurs innocents, ce qui différencie cinéma cool américain et cinéma ringard français, c’est qu’au-delà des productions, il y a des créateurs qui connaissent leur travail. Raconter des histoires, c’est connaître et comprendre les règles d’une dramaturgie. Or, quand on se balade sur des forums ou quand on questionne des spectateurs, des cinéphiles, des cinéastes en devenir… tous ont le même intérêt pour une seule chose : l’intention de l’auteur. Tout ce qu’on retient d’un film, et en premier lieu notre adhésion à ce qu’il propose, donc sa qualité, est lié à cette seule intention de l’auteur. Le quoi, plus que le comment.

Or, le charpentier, pour bâtir ses petits trésors en papier, commence par le comment. C’est bien beau de savoir ce qu’on veut construire quand on a aucune idée de comment on fait. Non, il ne suffit pas d’assembler des bouts de bois et de prier pour que cela tienne tout seul.

Certains font quand d’autres se contentent de penser.

Et le créatif en France, il pense. (Et on en est pas pour autant convaincu qu’il existe.)

Les règles, les principes, les structures, tout ça c’est du travail de chantier et ça nous répugne. Bien plus gratifiant (pour les « créatifs », ces « auteurs » avec leurs belles intentions, ou pour les spectateurs qui commentent) de s’interroger sur la philosophie du pourquoi plus que sur le comment. Dans les querelles de chapelles, ce qui compte, c’est moins les plans que les idéaux. Sans la croyance en un bon dieu, les hommes n’auraient jamais eu l’idée de construire des cathédrales. Sauf que les cathédrales, on les veut, on les espère, mais elles ne se construisent pas avec les belles intentions d’un missel ou d’un bréviaire.

Remarque il y a aussi un intérêt à ça. Voir des Américains, super cools dans leur genre, faire des films noirs, et avoir aucune idée qu’ils sont en train de faire des films noirs ; puis voir les Français dire « ça, c’est des films noirs ! » ; bah, c’est presque aussi beau que le prophète qui dit qu’il faudrait une maison de Dieu digne du Seigneur, qui part un demi-siècle poursuivre les chèvres et les bergères, et qui revient de sa montagne une fois que d’autres se sont chargé du travail : « eh ben voilà ! ça, c’est… une cathédrale ! » « Ah ?!, nous on pensait juste faire une grande église, mais cathédrale, ça sonne pas mal ouep. »

On peut aussi regretter que le système mette à l’honneur des créatifs « vu à la tv », ou des cinéastes qui ont « la carte », et qu’au final le même conservatisme se retrouve chez ces créatifs. Ils pourraient bien sûr se plaindre que les distributeurs (les chaînes surtout) ne leur permettent pas de développer leurs projets les plus subversifs, les plus… originaux, c’est peut-être aussi que ces aristocrates du divertissement ou de la culture ne sont pas les mieux placés pour proposer des « produits » réellement en marge, audacieux ou… personnels ; et que s’ils avaient une réelle volonté de proposer autre chose, s’adresser aux mêmes canaux qui ne s’intéressent qu’à la distribution de masse n’est pas la meilleure preuve de leurs audaces ou de leur volonté (voire capacité) de « créer ». Ce qui manque surtout, c’est donc bien encore la présence d’acteurs économiques intermédiaires, indépendants non seulement de la course au succès (se contentant tout juste de rester dans leurs frais) ou des aides à la créativité (dont le cinéma de genre, de la marge, est presque par définition exclu).

Mais ce manque d’audace, de créativité, de diversité n’existerait pas sans un spectateur… aux basses exigences.

La responsabilité du spectateur.

L’offre… et la demande. Si un certain type de cinéma peut se maintenir grâce aux aides et ne pas se soucier alors des souhaits du public, et que cela offre plus ou moins de la qualité, c’est plutôt une bonne chose, même si le système peut avoir certains effets pervers. De l’autre côté, en revanche, on peut se demander ce qui pousse le spectateur à courir dans les salles où on lui donne à manger le dernier film français « à succès » dont il sait déjà qu’il ne fera que le convaincre de la suprématie du cinéma cool américain… Tout ce qui brille n’est pas d’or… Or, il faut le reconnaître, ce spectateur français qui se rue facilement dans les salles pour voir ce qu’il sait déjà être médiocre aime à se laisser prendre par la publicité, ne jure que par ce qui « buzze », et ne cesse de vomir sur un « autre cinéma » qu’il méprise sans même daigner lui porter la même attention que le cinéma médiocre qu’il aime détester.

C’est qu’on va moins au cinéma, on regarde moins un film, on consomme moins, pour la qualité, pour ce qu’on pourrait y trouver pour soi-même, que pour la nécessité de communier avec les siens autour d’une même messe que l’on sait ennuyeuse et inutile, mais qui est toujours un bon prétexte à se retrouver… La critique étant, dit-on, plus facile, on peut même craindre que ces spectateurs prennent goût à voir des films médiocres rien que pour se conforter dans leurs idées qu’ils ont raison… Qu’auraient-ils à dire ceux-là devant un film qui leur plaît ? Pire : regarder un film d’auteur chiant, français, et se surprendre à aimer ça ! La honte… La risée de la jungle ! mes amis facebook ne le comprendraient pas !…

Parce qu’amis spectateurs… si vous ne jetiez pas votre fric dans ces poubelles que vous êtes les premiers à reconnaître, et privilégiez des œuvres qui vous plaisent plus, même américaines, on en serait peut-être pas là à parler de la lourdeur des comédies françaises préfabriquées pour le succès parce qu’aucune ne serait jamais rentable. Le spectateur se plaint toujours du faible choix qui lui est proposé quand le choix au contraire n’a jamais été aussi grand (sauf en matière de cinéma bis, donc). Encore une fois, ce qui intéresse ce spectateur, c’est la culture de l’instant, celle qu’on lui sert toute faite et qui se relaie, bonne à être cliquée et partagée, sur les réseaux sociaux. Voir un film français dont tout le parle, c’est exister ; voir un film hongrois qui nous passionne, seul, c’est prêcher dans le désert. Et on veut exister.

Si on n’existe pas en pensée… peut-être peut-on compenser nos faibles existences en… consommant et en communiant ?… J’existe parce que mon voisin peut me confirmer que j’existe. J’existe parce que j’ai des contacts dans mon réseau. J’existe parce que quand je parle d’un film dans un dîner en ville, chacun sait de quoi je parle, alors que celui qu’on avait invité la dernière fois et qu’on ne se hasardera plus à inviter, lui, dès qu’il parlait d’un film, ça nous faisait lever le sourcil… Non mais pour qui se prenait-il celui-là ! Et il prétendait en plus voir de bons films… hongrois ! ou qu’il y en avait tout autant de français d’intéressants et qu’on refusait de voir, même s’il regrettait l’absence d’un cinéma de genre bien de chez nous… Mais genre, nous on sait que ce cinéma là dont il parle et prétend aimer ça parle que de cul et de journal intime ! On le sait !… parce qu’on veut pas savoir !… et parce que, mince, comment une niçoise pourrait être aussi nourrissante qu’un hot dog ?! putain mais c’est pas crédible !… (Vous avez reçu 50 likes et vous avez supprimé l’aut’ snob de votre liste de contacts. Vos 498 autres contacts « aiment » que vous ayez supprimé l’aut’ snob de votre liste de contact. Vous êtes très populaire. Voulez-vous regarder la bande annonce du dernier film de Benoît Poelvoorde ? Seuls les plus cools pourront accéder à l’avant-première de cette bande annonce exclusive, êtes-vous cool ?)

Qu’on cesse de dire que ce n’est la faute que des distributeurs. On est encore libre d’éteindre le robinet, de sélectionner ses contacts, ses informations, ses centres d’intérêt, et faire le choix d’exister pour soi-même et non pour les autres. Quand on en est pas à interpréter les intentions d’un auteur, il faut encore qu’on vienne avec ses propres prétentions : je consomme, donc j’existe.

Et il y a pire que de ne plus voir de films de super héros français. Croire que regarder, et apprécier, un film franco-hongrois de qualité, ce serait ne pas exister.

Pour exister, il faut cesser de penser ; et commencer, pour les uns, par regarder, pour d’autres, par faire, et encore pour d’autres, par se risquer.

Si on regardait des œuvres pour elles-mêmes (ou au moins pour ce qu’elles pourraient nous apporter de personnel) et non pour les autres, on aurait plus à se plaindre de la qualité de ce qu’on nous fait manger. Il n’y a guère que celui qui regarde TF1 qui se plaint que certains regardent trop cette chaîne… Prends un balais. Perso, je n’ai certes pas à me plaindre de la qualité des comédies françaises, ou de l’industrie du cinéma hexagonal, pour ce que j’en vois… Nul besoin de devoir se taper mille merdes pour espérer voir un bon film, quand on ne cherche que le meilleur, français, américain ou reste du monde, peu importe.

Parce que quand je tombe sur un Tomboy, par exemple, je n’ai pas à me dire « putain, enfin un bon film français », parce que j’en ai rien à faire de la nationalité du film, de qui l’a financé ou réalisé. Je veux juste voir un bon film.

Et ça, je ne suis pas persuadé que les cools Américains soient plus aptes à faire ce genre de films. Quand je vois à côté les films de Linklater, je préfère encore voir les histoires de fesses bien de chez nous.

Chacun ses super héros.

Mikio Mikio

– Bonjour, je m’appelle Mikio et je réalise des films, essentiellement des mélodrames ou des drames réalistes.
– Bonjour Mikio.
– Voilà, je viens vers vous parce que depuis un certain temps, j’ai l’impression d’être dans la peau de quelqu’un d’autre.
– On connaît tous ça, mais tu pourrais être plus explicite ?
– Je n’aime pas les mélos que je réalise. Voyez-vous, j’ai commencé dans ce genre avant guerre parce que je pensais que ce serait une bonne idée pour approcher les filles.
– Nous sommes tous comme toi ici, Mikio ! On a une sacrée réputation…
– Je sais… Mais moi, ça ne m’a jamais aidé avec les filles. Elles adorent ce que je fais, c’est certain, mais elles comprennent vite à mon humour qu’il y a quelqu’un d’autre qui se cache derrière le réalisateur.
– Heu, oui. De quel humour parles-tu ?
– Eh bien, j’ai comme qui dirait un humour un peu particulier.
– Tu joues du coussin péteur ? – Les blagues racistes, j’ai toujours dit qu’il n’y avait rien de mal…
– Non. J’ai un humour… absurde.
– …
– Un quoi ? qu’est-ce qu’il a dit ?
– J’aime l’absurdité.
– T’inquiètes pas, c’est pas si sale que ça…
– C’est comme aimer plus que tout faire rire les autres et en être incapable. Je suis toujours celui qui dans un dîner sort des blagues étranges que personne comprend. Ça met mal à l’aise tout le monde…
– C’est vrai que t’es pas très drôle dans ton genre…
– J’ai écrit et réalisé un film pendant la guerre. Je suis parti à la campagne, là où je pensais avoir toutes les libertés pour enfin m’exprimer, prendre les acteurs avec qui je m’entendais le mieux…
– Bah tiens, l’esprit de troupe ! pourquoi on est là à ton avis ?! On a tous ça ici ! Même si t’es un peu sinistre comme bonhomme, tu fais partie de la famille !
– … Je me suis jamais senti aussi bien sur un film. Et une fois fini, pour la première fois j’ai eu la sensation d’avoir enfin réalisé MON film, celui qui me correspondait le mieux.
– Ta Liste de Schindler à toi, quoi.
– Oui enfin… Bref, j’étais tout heureux de le présenter au public. Et puis… et puis…
– Oui, on connaît tous ça ici. Le plus souvent, ce sont les bides qui nous amènent ici.
– Aujourd’hui, mon film a eu sa millième note en dessous de 5 sur SC…
– Ah, mais c’est très bien ça ! ça doit valoir un badge non ? C’est qui ton sponsor ?
– C’est son premier jour, il en a pas encore…
– C’est quoi ton film qu’on aille le voir, peut-être qu’on va aimer.
– Les Act…
– Le tendez pas les gars. Il essaie de s’en remettre, c’est pas facile pour lui. Mikio ? Répète après moi : J’ai admis qu’il y avait un fossé entre mes attentes, mes désirs et celles de mon public, je ne chercherai plus à leur imposer quoi que ce soit étant en désaccord avec ces attentes ; j’ai renoncé à être moi-même ; je ne suis plus que le personnage qu’on me dira être…
– Snif, ça me fait toujours pleurer quand j’entends cette phrase…
– Répète à présent.
– J’ai admis qu’il y avait un fossé entre mes attentes, mes désirs et celles de mon public, je ne chercherai plus à leur imposer quoi que ce soit étant en désaccord avec ces attentes ; j’ai renoncé à être moi-même ; je ne suis plus que le personnage qu’on me dira être.
– Bravo ! Mikio ! Bravo !
– Ah… c’est formidable, je me sens mieux. Je vais retourner travailler avec Hideko, je vais faire d’elle une actrice de mélo. Des mélos ! comme avant !
– Ne t’emballes pas, Mikio. Les rechutes sont assez fréquentes. Tu devras venir nous voir fréquemment. Une dernière chose. Répète après moi : Je renonce à l’absurde.
– Je… je…
– Tu peux le dire Mikio !
– Oui vas-y. Pense à toutes les fois où tu t’es senti ridicule à cause de ton goût pour l’absurde…
– Je renonce… Je renonce à l’absurde.
(Il pleure et le groupe lui fait un gros câlin)
– Charles sera ton sponsor. Charles était dans une autre vie un grand acteur de cinéma muet. Seulement, quand le parlant est arrivé, il a eu le tort de ne pas vouloir renoncer au muet… C’est ainsi qu’il est arrivé ici. Et Charles réalise à présent des films parlants !
– Bonsoir Mikio. Ce ne sera pas facile, il va falloir s’accrocher. La tentation est forte. J’avoue moi-même que pendant les fêtes… il m’arrive de faire le clown encore. Et après ça, je m’en veux toujours. Heureusement que ce n’est pas la même chose : tu imagines s’il me prenait l’envie, là maintenant, de réaliser un film muet ?! Il me faudra des années pour m’en remettre ! Alors, l’absurde, renonces-y. Si ce n’est pour personne, ce n’est pas pour toi. On fait un métier populaire, on doit plaire à notre public, on est pas là pour lui imposer nos goûts personnels… Entre nous, il s’appelait comment ton film absurde ? Donne m’en juste un aperçu, personne ne verra rien…
– Les Acteurs Ambulants.
(Il s’effondre en larmes)
– Ahah, c’est merveilleux ! Comme notre groupe ! Les AA ! Allez viens mon ami, je vais te présenter à un ami. Il traîne dans la rue et propose ses numéros à un public qui s’est depuis longtemps désintéressé des galipettes et des tartes à la crème. Il n’a pas voulu arrêter. Alors, il est tombé au fond du trou. Un peu comme nous autres à un moment de notre vie. Mais nous nous en sommes relevés grâce aux Acteurs Ambulants. Buster, lui… Enfin sortons d’ici. Les acteurs, je les aime bien, mais venir ici me fout la déprime. D’ailleurs, je pense bien que je vais finir par me tirer en Suisse…
(Mikio s’éloigne et s’effondre en larme sur un mur)
– Mais attends-moi l’ami ! Je t’ennuie avec mes histoires. Alors que c’est toi qui est à plaindre… Allons voyons, viens avec moi. Viens, je te dis… Ne reste pas là, c’est absurde !
– Marhrhhghghhghgghgh!!!!
– Qu’est-ce qu’il te prend ? qu’est-ce que j’ai dit ?! Oh décidément que maudit soit le parlant… Ça n’a jamais fait que des malheureux.