Ma Cinémathèque, mon vaisseau

(Ode)

C’est quand je te vois malmenée par les flots renégats, moi qui n’étais autrefois qu’un bateau ivre échappant tout juste des flammes d’Orion, que souffle en moi tout à coup la plus élémentaire des évidences, et que j’aspire enfin à te l’avouer : ma Cinémathèque, mon vaisseau, ma femme, ma mère, ma fille, tu peux claquer là-haut dans tes voiles comme d’autres claquent des dents face aux remous du monde, tu peux craquer, en bas, sur le pont, quand tes flancs endurent la féroce pression des mères du Sud, t’embraser sous les foudres des dieux injustes, râper ta coque molletonnée sur les récifs les plus aiguisés… c’est quand tu vogues ainsi, toute ébrouée, pantelante mais toujours inébranlable, que je t’aime.

Ô ma française sens dessus dessous, mon vaisseau pour qui mon cœur chavire, c’est en ces temps tourmentés qu’il appartient à ceux qui t’aiment de dire combien tu nous es précieuse. Précieuse de nous dévoiler chaque jour tes joyaux ; précieuse de ne jamais succomber aux sirènes de l’indignation ; précieuse d’être infaillible dans ton devoir de mémoire et d’exhumation. C’est vrai, oui, que pour cent rétrospectives filant leurs hommages dans le mainstream du temps, là-haut, en soufflant sur tes voiles Langlois, quelques maigres introspectives projetées en fond de cale, pour nous, simples rats epsteiniens ; et pour nos amis sans visages aux yeux bouffis par la peur, les pires navets possibles projetés pareillement à l’abri du gros temps, en salle des machines. Mais n’y a-t-il pas que des amours contrariées ? Aimer, c’est apprendre à accepter celui que l’on aime avec ses défauts, se rapprocher de lui quand nos deux cœurs tanguent, insoumis, sous les mêmes assauts ennemis. Passerais-tu ton temps à déprogrammer nos rendez-vous, préférerais-tu passer tes soirées du vendredi devant un bis, me crier aux oreilles de tes haut-parleurs détraqués, me geler les coucouillards quand tu laisses ton traducteur dyslexique s’occuper de la clim’, que tous ces petits ratés alimenteraient encore l’amour que je te porte. Tes imperfections, c’est pour moi l’assurance vérifiée, la certitude pas encore cocufiée, que je t’aime chaque jour davantage.

Alors, prends tes amarres, ma dulcinée, ma tek, et fais-nous à chaque séance quitter ton quai !

Ô ma française, depuis le pont, Bercy est loin ! À l’abordage, là sur tes toiles : le cinéma. Tout le cinéma ! Ici siègent mille spectateurs sur lesquels, depuis tes coursives invisibles, veillent la bande à Bonnaud. Ici, c’est : « Haut les yeux ! », et depuis nos sièges vermeils, c’est toute la Cinémathèque qui fait main basse sur Paris. Paris est une île : personne ne bouge ! Désormais, ici ce sera… l’île de Costa-Gavras !

Paris à nouveau voit rouge : la commune, c’est nous ! À l’assaut, mon vaisseau ! ma femme, ma mère, ma fille ! À l’abordage ! Prends-moi cette mer déchaînée, filme-moi jusqu’au Zénith, à l’infini, et… au-delà !

L’invisible armada projetée sur tes toiles abat les étoiles, redécoupe les constellations ! Les trous noirs louchent à ta vue, les nébuleuses se redressent craintives pour honorer ton passage, les naines brunes rougissent et les galaxies cabrent leur bras vers leur œil enflammé de peur que tu les éclipses !

Mais…, seul, capable de te faire fléchir, je le dis car je le connais bien, c’est mon fidèle écuyer : abonné comme moi, toujours le premier assis tout en bas dans tes bras, range-toi à ton tour près de lui, c’est mon Samson Pancho. Ne le brusque pas, ma mie, ma femme, ma mère, ma fille, car lui seul connaît ton secret. Je lui ai dit. « Et si les géants viennent un jour à charger ses abords, toi seul (je parle à Samson Pancho) pourra saborder le vaisseau ! »

Nul ne viendra retarder le grain moulu tout droit sorti plein de lumière de tes machines ! Samson Pancho veille sur toi !

Oui, ma dulcinée, ma tek, prends garde aux zinzins de l’espace ! Il ne faudrait pas que mon fidèle Samson découvre aux yeux de tous ce qu’il cache sous son célèbre pancho — sa botte magique !

Allez, ma belle, les quarante rugissantes sont loin et Bernard se prépare déjà à nous présenter Le Quarante et Unième sous-titré en ingouche. Bientôt le seul détroit tortueux qu’il ne te faudra plus traverser comme l’étroit goulot d’un sablier, ce ne sera plus qu’août, ce mois maudit des quatre mardis…

Puisse Vivendi (et les cent autres partenaires) mettre ainsi de l’essence dans tes voiles pour que nous puissions, nous, nous enflammer avec elles. Le septième ciel nous y attend.

Comment ?! J’oubliais de saluer ton personnel de bord ? Moi, ingénieux Hidalgo qui n’oublie pourtant jamais rien ?! — Loué soit donc ton personnel, de ta cadette appelée chaleureusement « chaton botté » (parce que bien que minuscule, on l’entend à deux milles taper du talon) à ta doyenne Tati Nova (qui change d’humeur comme la lune de quartier), en passant par Alice qui depuis qu’elle a grandi joue les Lapin blanc en haut des terriers pour nous y aiguiller (à moins que ce ne soit, sous son imper, Marina, toujours offerte à la bruine et réticente à prendre la barre). Oui, ma tek, loeh soient-ils tous ceux-là qui s’invectivent par leur nom de corde quand ton gréement se file en coulisses avant que de se défaire chaque nuit comme une toile de Pénélope : andr, stas, riva, faya, lejo, tror, ferr, khar, miel, barb, vinc, rodr, gerv, noel, gomb, cham, vink… Merci à eux, et merci aussi à ceux de la bande à Bonnaud qui nous servent chaque jour leurs plats parfois un peu de guingois ; et surtout, merci à tous ceux qui se frottent les mains contre toi pour que les nôtres restent au chaud dans nos poches : à tous ces anonymes, du pont aux machines, de la proue à la poupe, de la quille au nid-de-pie, qui font que toi, ma mie, ma dulcinée, ma tek, ma femme, ma barbe, ma couille, mon essentielle, ma vie… puisse me tirer vers le haut davantage. Tendu, toujours, rivé, à tes toiles. Grimpé haut…

Rideau

 

Alonso Quinoa

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Syntagmes, locutions et idiotismes

L’art d’accommoder les mots

 

Un écrivain, quel qu’il soit, vient toujours à s’interroger sur la richesse et la pertinence de son vocabulaire. Le langage est-il soutenu ou pas assez, use-t-on trop de mots savants, vieillis, argotiques, emploie-t-on les termes adéquats ? Autrement dit, notre usage des mots se met-il au service du récit et de l’histoire ? N’y a-t-il pas un piège qui nous éloigne de notre but si on prête trop attention précisément aux termes employés ?

Face à nos limites, on est amenés parfois à adopter de pratiques susceptibles de masquer nos lacunes, à en faire trop, à retravailler un texte en surface, en confondant vocabulaire et style comme on s’échinerait à peaufiner un paravent ou un vernis propre à masquer l’essentiel. Doit-on bannir ou non les adverbes, cet épithète apporte-t-il réellement quelque chose, serait-il mieux avant ou après le substantif, doit-on faire la chasse aux répétitions, etc. ? Or on se trompe sans doute d’échelle, c’est moins le mot qu’il faut questionner que le syntagme, et plus précisément, les articulations, les groupes de mots. Avant le détail, il convient de soigner le gros œuvre. Et le gros œuvre, c’est la maîtrise des usages syntagmatiques.

Qu’est-ce qu’un syntagme ? Pour faire simple (mais je vais y revenir), c’est un groupe de mots signifiant dans une phrase. Ce n’est pas le terme seul qui importe et qui offre du sens, mais bien son articulation au sein d’un groupe et sa combinaison avec d’autres termes.

Je ne vais pas faire un cours de grammaire ou de linguistique, j’en serais incapable, et l’écrivain n’a de toute façon aucune obligation d’expertise en la matière pour se rendre maître, d’une langue qui doit rester personnelle et naturelle. Toutefois, il ne me semble pas inutile d’apporter quelques remarques concernant ces usages, ne serait-ce d’abord que pour définir à travers certaines de leurs caractéristiques ce qui pourrait poser les bases d’un bon style, d’une écriture correcte.

(Ayant souvent moi-même les pires difficultés à trouver le mot juste, ou plutôt donc, la combinaison de mots juste, à éviter les lieux communs, à échapper aux tics reflets de ma pauvre capacité à m’exprimer, ces questions sont d’abord les miennes, mais elles peuvent s’appliquer je le pense à tout le monde soucieux de mieux écrire.)

Dans mon esprit (et de ce que j’en comprends), on peut identifier trois niveaux d’usage de la langue ou types d’articulation : le syntagme, la locution et l’idiotisme.

Un syntagme, c’est selon la définition une combinaison de mots qui se suivent et produisent un sens acceptable. Une locution, c’est un groupe de mots constituant un syntagme figé, ou encore un groupe de mots ayant dans la phrase la valeur grammaticale d’un mot unique. Un idiotisme (dans le sens expression abusive, proverbe, formule toute faite, etc.) est un syntagme populaire, très utilisé, qui a l’avantage d’être a priori compris de tous mais qui peut présenter le désavantage, à force de jouer avec la connivence du lecteur, de plus se référer à un contexte étranger au récit (souvent par métaphore) qu’à la situation qu’il est précisément censé décrire.

« Mot » est un mot ; « le dernier mot » est un syntagme ; « avoir le dernier mot » est une locution pas loin d’être un idiotisme.

Une locution, c’est donc un assemblage de termes qui ont cessé de constituer un simple syntagme en passant dans le langage courant ; et un idiotisme, c’est une locution, une expression, dont l’usage est devenu proverbiale, et en tout cas presque toujours abusif.

Les syntagmes offrent à l’écrivain toute une gamme de possibilités et de combinaisons qui n’aura de limite que son imagination ; la richesse d’un syntagme sera souvent moins le fait d’un vocabulaire recherché que des combinaisons de termes susceptibles de produire des figures de styles. Les locutions étant figées, il convient de les utiliser à bon escient ; le piège, il est dans leur usage intensif, parfois inapproprié, qui tend à les rendre populaires et à les muer alors en idiotisme, parfois même au sein d’une même écriture. Elles présentent l’avantage d’être le plus souvent transparentes, mais toutes ne le sont pas, certaines sont rares ou triviales, et ne conviennent par conséquent pas à toutes les situations.

Quoi qu’il en soit, si tant est qu’elle puisse se mesurer, la créativité stylistique (ou la maîtrise de la langue) d’un écrivain se juge bien là, en sa capacité à se servir du grand répertoire des locutions de la langue française, à user au mieux des combinaisons syntagmatiques à même de fournir au lecteur des images et des assemblages lexicaux compréhensifs et préservés des lieux communs. Il y a des syntagmes qu’un bon écrivain saura rendre riches, et il y a des locutions pauvres ou maladroites dont il faut user avec prudence. Inutile de bourrer un texte de locutions, l’art est dans la mesure et l’à-propos. Le style est au service du récit, l’écrivain s’égarerait à faire de lui l’otage d’une langue qui serait devenu plus importante que lui. Pour ce qui est des idiotismes, en revanche, et pour le coup (locution pauvre), elles sont probablement le plus souvent à éviter même si elles sont très populaires dans certains cercles (journalisme, éducation nationale, communication, politique).

À chacun, pour améliorer sa maîtrise de la langue, de ne plus seulement sortir son dictionnaire ou de s’émouvoir à la lecture d’un mot inconnu. Car l’art d’écrire, il commence là, non pas dans l’emploi d’un vocabulaire savant, précieux ou rare, ou dans la vaine récitation d’idiotismes qu’on offrirait au lecteur comme des clins d’œil, mais dans la connaissance et la bonne utilisation des locutions existantes, et dans la pertinence, la créativité, dans l’usage de ses petites sœurs, les assemblages syntagmatiques, ou pour leur donner plus simplement le dernier mot : les syntagmes.

De l’utilité des fous

— C’est qui ce zouave au milieu de la piste ?
— C’est Lim.
— Et vous le laissez faire n’importe quoi là ? il pourrait se blesser.
— Oh, non ! il est solide.
— Et le ridicule, il s’en préoccupe pas ? Peut-être qu’il se pense brillant.
— Oh, si, il a tout à fait conscience d’être ridicule… 98 % du temps.
— Ben pourquoi il fait le guignol alors ?
— Pour les 2 % qu’il reste… Attends, il arrive…
—… Il est con.
— OUI JE SUIS CON ! C’est pour ça que je suis nécessaire !!!!!!!
— Putain, t’es grave toi.
— Vous n’avez aucune pitié pour lui, vous le laissez faire n’importe quoi… Enfin tant pis pour lui en même temps…
— Mais non, vraiment. Il est utile.
— Tu crois ça, toi.
— Oui.
— Tu peux m’expliquer ? Moi je lui envoie un bon coup de pied au cul, je ne veux pas en entendre parler des zouaves de ce genre.
— C’est quoi le dernier film que tu es allé voir ?
— Celui de Danny Boon.
— Aïe. Regarde-le encore. Au milieu de ce vacarme, de ces gesticulations ridicules, qu’est-ce qu’au fond tu crois qu’il est en train de faire ?
— Je sais pas. Tu fais quoi là toi à rester dans le coin, tu le regardes vraiment ?
— Non, je ne le regarde pas. C’est qu’à force de tourner dans tous les sens, à marcher sur les mains, à faire n’importe quoi, quelque chose tombe parfois de ses poches…
— Quelque chose ?
— Des clés. Et c’est pas ses clés de bagnole.
— Ah… merde, c’est beau, tu deviens lyrique, mais je suis toujours pas convaincu. Moi il me casse les pieds, les oreilles, il me pompe l’air, et ça fait que dix minutes que je suis là. C’est quoi donc ces formidables clés, ces dernières clés que ta poule aux jeux d’or t’a lancées ?
— Regarde par toi-même et fais le tri. Il vient de pondre tout un trousseau de films qu’il va voir (ou pas) la première semaine de mars. Regarde ! C’est un receleur de première ! Y a pas que du bon, mais il n’est pas responsable de la qualité. Mais y a souvent de quoi faire…
— Hum. Y a aucun Danny Boon dans tout ça. Ça me dit rien, y a pas trop matière à taper le box office. Ce type est à la fois snob et complètement détraqué. Un dégénéré même. Ça doit être ça qui te plaît.
— J’aime les clés au jeu d’or. Alors le reste, je laisse faire, c’est du vent. Il remue beaucoup mais il n’est pas méchant. Tiens, le vlà qui rapplique, fais-lui un sourire.
— Fais pas cette tête de trou de balle, l’étranger !!!!! C’est quoi ta dernière recommandation ?!!!!!!!!!
— Hein ?! S’il te plaît, tu me laisses tranquille ?…
— C’est koi ta dernière rec, mec !!!!!!!
— Parle moins fort, t’es gentil.
— C’est koi ta dernière rec, MEC !!!!
— Tu sais que tu es un peu insistant comme garçon ?
— C’est koi ta dernière rec, MEEECC !
— Tin tu crains.
— Attends, laisse-moi faire. Hé, Lim… ! Lim, regarde ici. Là ! Lim, c’est quoi le dernier documentaire que tu pourrais me conseiller ?
—…
— Énorme, tu l’as calmé direct !
— Laisse, laisse. Alors, Lim ?
— CHÉ PAS !
— Il va pas se mettre à pleurer au moins !
— Non, regarde. C’est sa manière d’échanger. Lim, Lim ? Si tu veux, j’ai des recommandations à te donner. Tiens, j’ai tout un jeu ici.
— Je rêve, toi aussi tu te trimbales avec un jeu de clés d’or dans la poche ?… Hé, mais fais gaffe, il est en train de partir avec !!!!
— Et maintenant, tu es tranquille.
— Ah ouais. Tu sais y faire.
— J’ai toujours sur moi aussi quelques tranches déjà coupées d’un bon pain de campagne.
— Ah, et c’est pourquoi ?
— Pour mieux y étaler ses pâtés.
— Moi je l’attacherais à un piquet, je lui filerais jamais à manger et j’attendrais qu’il crève. Il est pas humain ce “mec”.
— Mais non, regarde comme il est joyeux à sauter dans tous les sens !
— Tant qu’il reste au loin et qu’il vient pas foutre sa truffe dans mes affaires, il peut sauter comme il veut. Hé, comment tu vas faire pour rentrer sans tes clés ?
— Je vais rentrer avec les siennes. Regarde. Il y a bien assez de clés. L’une d’elle ouvrira forcément sur un trésor.
— Je crois que t’es dingue toi aussi. T’es même peut-être plus dingue que lui.
— C’est vrai. Aujourd’hui, tu sais ce que je me suis appliqué à faire ?
— Non.
— J’ai créé tout un jeu de clés… ouvrant sur le box office de la semaine.
— Ah ouais ! mais c’est cool tu me files le lien !

(Quand personne n’écrit de jolies histoires sur vous. Écrivez-les vous-mêmes.)

Les culs qui parlent

 

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… (…) Hhih !!!!…… heuh !!!!… rrrrrhiiiih !… (…) Hhuh !!!!…… houh-houh !!!!… rrrrrhoh !… ah, ah !… (…)

— Venez voir les gars ! il se passe un truc ici ?!! Dépêchez-vous !

Tout le monde arrive.

— Qu’est-ce que c’est que cet attroupement ? il se passe quoi ?!…

— Là, regarde, le type est un train de pondre quelque chose d’extraordinaire… On ne sait pas encore ce que c’est, mais ça promet d’être énorme !

Au milieu de la foule, un homme est accroupi depuis déjà plusieurs heures et pousse d’étranges grognements, parfois de douleur, parfois de contentement. Tout le monde le regarde avec des yeux ahuris.

— Hhwaoh !!!!…… hwaouh !!!!… rrrrrhagh !… ah, ah !

— Mais qu’est-ce qu’il fait ? c’est spectaculaire en tout cas !

— Oui ! Et pourquoi il a le fute sur les chevilles et les fesses à l’air ?

— Je sais pas, c’est original, et en même temps, ça me rappelle vaguement quelque chose…

— C’est presque la définition d’une œuvre d’art réussie que tu nous fais là.

— Sans doute.

— Rodin, Rodin, c’est le Penseur ! Regardez ! la même posture !

— C’est Rodin, les gars, venez voir ! Rodin !

On s’attroupe un peu plus autour du “Penseur” qui ne manque pas, lui, de penser à voix de plus en plus haute.

— HHUGHH ! ARGGGH !… HIIIIIIH-HI… ! OH-OH-HO !… FFFFFFH-FFFFH-FFFFH !… Hiiiiiiii-hi !

— Extraordinaire !

— En même temps, je sais pas, ça me dit vraiment quelque chose cette histoire..

— Regardez, il fait une pause ! Demandons-lui ce qu’il fait !

— Hé, hé… hum, l’artiste ! Qu’est-ce que tu es en train de faire ?

(Long pâté sur la colline sur les mille et une manière de chier sans trop se salir le derche.)

— Fabuleux !

— M’oui, je sais pas, ça me dit vraiment quelque chose, mais je sais plus où j’ai entendu ça…

— Regardez, il reprend !

— Ça semble pas facile son histoire. Il y en est toujours rien sorti…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… ouille-ouille-ouille…

— Oh, mais regardez ! un autre est en train de se défroquer !

— Vous croyez qu’il va faire la même chose ?

— Oh mais oui, écoutez-le ! Voilà qu’il commence !

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

Tout le monde quitte le premier hurluberlu et s’attroupe autour du second.

— Splendide !

— Incroyable !

— Bof… Je pourrais en faire autant…

— Ah, mais n’importe quoi ! alors vas-y, enlève ton futal !

— C’est pas le tout de se foutre à poil, le tout c’est de le faire honnêtement !

— Parce que tu crois que l’autre gars y met tout son cœur ?! Voilà des heures qu’il essaie de nous chier quelque chose et qu’on comprend toujours rien à l’affaire !

— Tu sais même pas de quoi tu parles !

— Mais si regarde-le ! Et regarde celui-là ! Lui au moins, je sens qu’il va y venir à bout plus vite !

— À bout de quoi ?!

— Ah !… c’est toute la question !

— Mais pas du tout, c’est l’intention qui compte, vous n’y êtes pas !

Un troisième un peu plus loin baisse à son tour son pantalon et se positionne en émettant quelques grognements pour attirer la foule.

— C’est Lim, laissez tomber.

— Attends, je veux voir quand même !

— Mais non, je te dis, regarde plutôt celui-là, c’est un chieur authentique, je te le garantis. Dans dix minutes, on aura tout compris et on saura où il voulait en venir.

— Et par la même occasion, ce que l’autre voulait aussi dire, sans doute.

— Oui, et le Penseur de Rodin !

— Et la Joconde !

— Oui, le mystère du sourire de la Joconde enfin dévoilé !

— En attendant j’y vois plutôt une grimace…

— Rien ne se fait sans douleur.

— Patience ! ça va venir !

Tout le monde en cœur : Alors ? ça vient ?

Le premier et le second hurluberlu, de concert : Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Incroyable ! à deux, c’est presque plus immersif !

— Moi j’y crois toujours pas. Rien ne sortira jamais rien de leur derche.

— Ta gueule, le sceptique !

L’un sort son portable, les autres l’interrogent :

— On en parle au 20h ?

— Au quoi ?… Non, c’est en direct sur Periscope, trois nouvelles chaînes Youtube viennent de se créer sur le sujet…

— On est en direct sur Twitter ?!

— T’es con, ça veut rien dire ça… Regarde plutôt duquel des deux nous pondra quelque chose !

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!……

— Hhuh !!!!……

— Ah !

— Ah !

— Alors, ça vient, merde !

— Là, là, regardez !!!!! Non, c’est pas possible !

— Quoi ?

— Un autre s’y est mis !

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… — Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… — Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Mais tout le monde s’y met !

— C’est ça l’astuce !

— C’est de l’art !

— Un meme rampant qui nous prend aux tripes !

— Tel un rire communicatif !

—… ou un bâillement…

— LA FERME !

— Là, là, là !

— Quoi ?!!

— Celui-ci a fini !

— Non, déjà ?! Je ne peux pas le croire ! Allons voir les gars !… Qu’est-ce que tu fais, remonte ton jean !!!

— Oh, pardon.

— Dépêche-toi, on va rien voir !

— C’est rien, vous emballez pas, le type a juste chier une petite crotte…

— Oh. Ridicule.

— Oui, totalement. Attendons de voir ce que chient les autres.

— Ici ! J’ai fini ! Là, là ! Ohé !

— Allons voir !

— Je le connais, il est sûr ! Lui, il nous en aura chié une belle !

Un temps, tout le monde baisse la tête en silence vers l’étron tombé au pied d’un type fier comme Hercule, une main sur la hanche, l’autre levée au ciel en signe de victoire.

— INCROYABLE !

— FAN—TAS-TIQUE !

— J’en crois pas mes yeux !…

— Quoi ! quoi ! laissez-nous passer… Pardon, pardon !… Oh !… Je rêve.

— Elle est magnifique.

— Et mignonne avec ça. Elle tiendrait presque au creux de ma main.

— On dirait qu’elle n’est pas tombé sur le sol, mais qu’elle y a presque été déposée…

— Par la main de…

— Non, n’exagère pas… s’il te plaît.

— Pardon, pardon. C’est que… elle est vraiment très belle.

— Argh — Argh ! AH !

— C’était quoi ?

— Un autre ?!

— Oui !

— Allons voir, vite !

— Attends, attends, je peux plus avancer… Attends !

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, t’as un problème ?

— J’ai… j’ai un truc…

— Quoi ? Quoi ?! Merde, explique-toi !

— J’ai… j’ai… j’ai…

— “Jéjéjé”… Détends-toi ! Qu’est-ce que tu as ?

— Je crois que j’ai envie de chier.

— Ah, non ! Pas maintenant ! T’abuses !

— Y aurait pas des toilettes dans le coin, je vais pas pouvoir me retenir…

— Ah non ! Non, non, non !… Ah voilà, c’est trop tard, maintenant… Et regarde, un autre vient de venir de déféquer, tu viens ?

— Mais je peux pas je te dis ! J’ai envie de chier ! Trouve-moi plutôt un endroit où je pourrais aller discrètement…

Il jette brièvement un coup d’œil à droite et à gauche.

— Oh, mais tu n’as qu’à faire là !

— T’y penses pas ! C’est indécent !

— Oh, ça va, c’est la nature…

— Oui, ben excuse-moi, mais j’ai besoin d’un peu d’intimité pour faire ça.

— Qu’est-ce que ça change, tout le monde a déjà les fesses à l’air, on y verra que du feu.

— Non ! Non ! C’est l’intention qui compte. Moi je sais que je fais réellement caca, je suis pas en spectacle en train d’inventer je ne sais quel prétexte pour qu’on me regarde…

— Tu te pauses trop de questions, tu as envie ou pas ?

— OUI !

— Alors vas-y ! Je te couvre…

L’autre se soulage, discrètement, puis remonte son fute, l’air de rien.

— T’as fini ? Je te demande pas si tu t’es torché…

— Non, demande pas.

— Très bien, on peut continuer ?

— Oui, oui, je me sens mieux.

— Tiens, là, en voilà un autre qui est en train de finir !

Ils s’approchent, mais manifestement, c’était une fausse alerte. Puis ils entendent crier dans leur dos :

— Ici, vite, venez voir, c’est extraordinaire !

Tout le monde s’approche. Un étron magnifique repose sur le sol. Un étron trop honnête pour être vrai, trop beau pour être celui d’un homme.

— C’est merveilleux.

— Chut ! taisez-vous.

Tous chuchotent comme étourdis par le miracle.

— Qui a bien pu la faire ?

Un temps. Chacun réfléchit dans son coin. Puis tous les regards semblent se tourner d’un seul mouvement vers le ciel.

— Non…

— Vous… vous croyez réellement que…

— Je ne crois rien. Je constate.

— Voyons, mais qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi vous êtes agglutinés ici ?

— Regardez par vous-mêmes.

— Heu… quoi ? je vois pas.

— (Dis, c’est pas le tienne, celle-là ?… — Si, si)

— Regardez autour de vous : personne.

— C’est vrai. Nous avons tous notre pantalon.

— C’est un miracle !!! L’œuvre suprême !

— La preuve !

— Irré-fute-able !

— M’enfin, c’est une blague !

— Vos gueules, les sceptiques.

 
 

Peut-être parle-t-on trop.

La Pendule acariâtre

Il y avait autrefois dans mon village une vieille pendule à trois portes connue pour ses humeurs. Elle avait quatre poignées qui s’ouvraient de l’intérieur et quand on frappait pour comprendre l’étrange mécanisme qui la faisait tourner, une voix de hachoir électrique répondait : « Je ne te demande pas l’heure qu’il est, pignouf ! »

Eh ben, je ne vous demande pas l’heure qu’il est.

Où sont passées les guinguettes d’antan ?

fabulations et autres histoires

En 1847, j’avais tout juste 5 ans et j’étais si sage que ma grand-tante Pauline me taquinait en me disant que j’étais déjà vieux. Quelque 168 ans plus tard, c’est avec nostalgie que je me rappelle des guinguettes aménagées sur les bords de Seine où nous nous réunissions en famille tous les dimanches. Quel âge aviez-vous en 1847 ? Il doit bien y en avoir parmi vous qui étaient contemporains des Renoir ? D’Auguste ou plus certainement de Jean ? Je n’ai pas bien connu cette période pour avoir été envoyé sur la lune pas mal de temps, mais j’ai cru comprendre que l’un et l’autre avaient bien restitué dans leurs toiles et leurs films l’ambiance des bals et cabarets populaires de mon enfance. Quand je suis rentré en 77, tout cela avait disparu. Où sont donc passées mes guinguettes d’antan ?! Chirac n’avait-il pas dit qu’il se baignerait dans la Seine, et alors que nos vieilles guinguettes pourraient venir repeupler nos rives, mais en dehors de quelques agglomérations à travers des opérations plus ou moins fantaisistes et rarement “populaires”, il est triste de constater qu’on préfère aujourd’hui s’enfermer le dimanche pour voir Michel Drucker sur son canapé, jouer à la WII avec des amis, recevoir la famille dans son chez soi pour tester la dernière recette de Master Chef ! ou regarder le « grand match » de Ligue 1 sur son téléviseur triple Axel.

C’est en 1871 que j’ai quitté la banlieue parisienne. J’ai donc largement pu profiter de ces ambiances durant mon enfance. J’ai même une fois entrepris avec un ami de faire le tour des enceintes de Paris voguant de bal en bal, samedis et dimanches, durant tout un été. Le frous-frous de Paris disions-nous. Les jupes de filles. L’ivresse des dimanches à la campagne…

Qu’avez-vous donc fait de mes guinguettes, ô jeunesse ?! Oh, je connais la musique… Certains de vos grands-parents me la chantaient déjà à mon retour quand à l’arrivée de Mitterrand j’avais naïvement pensé que c’était le retour du Front populaire que je n’avais pas eu la chance de connaître, et donc des bals et des barques, des cabarets et des goguettes du sud de Paris, des réunions improvisées autour des marchés, et donc, de mes bonnes vieilles guinguettes… Ils pouvaient bien rire, dire que c’était ringard, eux les enfants qui avaient connu la guerre et accueilli l’Amérique, ses chewing-gums, ses jeans et ses Elvis à bras tendus… Savent-ils seulement ce que vous pensez aujourd’hui de leur Paris occupée de G.I ? Tout est ringard, tout finit ringard, mais la guinguette est là, dans nos veines, prête à jaillir comme une eau de Seltz.

Sortez les bouteilles, samedi c’est bataille de Seltz avec les copains, et demain soir, c’est Champagne ! Rendez-vous dans vos mairies et exigez le retour des guinguettes, de bals musette et du beau peuple sur nos rives ! Le dimanche, la WII c’est fini !…

Reniflez, cet air pur de la campagne. Peut-être reverrez-vous les mille jupons de la grande-tante Pauline, la madeleine qu’elle vous plantait dans la bouche, et les trois cents délices sonores qui vous agitaient alors dans tous les sens jusqu’à finir dans les haies de roses du petit bar à Pierrot.

Le bar. Que reste-t-il de nos bars… d’antan ? C’est si français aujourd’hui de s’asseoir à la terrasse d’un café… – Et la guinguette n’est pas français ?!!! Sommes-nous tous les touristes de notre propre histoire ? n’accordons-nous au passé que ce résidu futile ?… Je me baladais tout à l’heure autour du bois de Vincennes, quasi désert. Les musiciens autrefois se réunissaient pour faire danser le peuple, aujourd’hui ils se cloîtrent dans les bosquets pour ne pas déranger les voisins en rêvant aux prochains arrangements qu’ils pourront faire sur Audacity ; et le petit peuple se réunit sur l’herbe autour de l’eau pour improviser un casse-croûte lancé sur Facebook. Les canards peuvent crever tranquilles, ça fait 40 générations qu’ils n’ont pas entendu la moindre note d’accordéon ou les grognements trébuchants d’un cocu aviné.

Alors, Mitterrand est passé et Jack Lang l’a fait… Il a relancé la fête de la musique. Relancé oui. Il y a un siècle, on disait… la guinguette et elle se tenait deux à trois fois par semaine dans tous les environs de Paris. Les bourgeois-même à une époque venaient incognito y dégourdir leur cocotte un peu comme on ramène une belle à son papa. Aujourd’hui, on se fait prendre un photo par le journal de la ville le jour d’inauguration de Paris-Plage et on retourne s’enfermer dans son palais neuilléen gardé par trois adolescents de la légion.

Messieurs Mitterrand, Chirac, messieurs les Américains qui avez importé chez nous baguettes et bérets, bars et petites voitures, qu’avez-vous fait de mes guinguettes d’antan ?

Coin-coin. Coin-coin… Coin-coin……… Coin-coin. Coin-coin…………… Coin-coin.

Les Partouzeurs de l’aube

Ode aux amis qui se lèvent tôt

À deux mains, dès l’aube, à l’heure où blanchit la compagne
J’épouillerai la raie. Vois-tu, je sais que tu me tends.
Je jouirai par ta forêt, je lierai tes montagnes.
Je marcherai les yeux fixés sur cent autres triques.
Sans rien voir au-dehors, sans entendre vos bruits.
Seul avec toi, et toi, et toi, et toi, au milieu de tous, le dos courbé, les reins rossés,
Cuistre, et vos joues pour moi seront comme des huîtres.
Je ne me fierai ni à la croupe du soir qui tombe
Ni aux poils obliquent descendant sur vos sœurs.
Et quand je jouirai, je lâcherai ma bombe
Sur vos gouttières de mous verts et vos jarretelles en sueur.

Les Partouzeurs de l’aube.

— Allô, service des cooptations bonjour !

Il se murmure aussi qu’ils sont échangistes, se donnent en spectacle depuis leur club « Le Bouche à oreille », et ne font jamais rien sans les autres. La haute société du like. L’amour industriel. Le talent, le vrai, le nique. Les plus beaux, les plus chauds. Ceux auxquels la plèbe rêve de ressembler. Ceux qui en sont. Ceux qui font la pluie et décident de l’heure du levé. Ceux qu’on regarde et qu’on lit. Ceux qu’on admire et qu’on peep. Ceux qui pourraient sauver le monde depuis les coulisses de leur gouvernement sélect.

Tu niques ?

On n’y échappe pas, ils sont partout les partouzeurs. Ils nous lisent, nous aiment, permettent d’un geste que nous nous reproduisons. Il faut les aimer parce qu’eux nous aiment de tout leur être. Avec leurs fesses, leurs lèvres, leurs seins. Avec la pulpe des doigts, ils chatouillent notre petit bout et c’est du matin au soir notre profil qui s’anime tout autour. Un amour, suivi d’un autre, qui se susurre entre toutes les bouches et jusqu’aux oreilles dans une giclée de neige irrépressible. Il faut être là au levé, quand les œufs sont frais et les rosebuds prêts à se faire chatouiller, quand tous dans le beau « Bouche à oreille » s’enlacent, et quand derrière la vitre nous les voyons jouir au milieu de la rosée, et quand d’un soupirail s’évade, défèque, cet agréable remugle propre à ceux qui s’aiment dans la courtoisie.

Partouzeur pour la vie. Dans l’arène lubrique de nos amours. Un jour peut-être ma queue s’y déroulera. Un jour peut-être ma queue s’y roulera. Un rêve, une espérance, un nœud pieux. La bande n’est pas encore pour moi. Pas assez de chatouilles. Trop d’oreille et pas assez de bouche. Pas de pieu suffisamment noué sous mes fesses pour que je m’y couche. Alors, caresse-toi en attendant. Tripote ton voisin de queue qui t’y fera rentrer peut-être. Lèche celui qui te précède et tends les deux fesses à celui qui te suit. Partout les partouzeurs. Bientôt tu en seras.