Des intentions de l’auteur à la perception et à la vie d’une œuvre

La dramaturgie, le récit, les intentions, tels que souhaités ou mises en œuvre par un auteur, et la perception, l’interprétation, qu’en fait un spectateur, voilà les deux flancs d’une même montagne voués à ne jamais se rencontrer. On a raison, en tant que spectateur, exégète en herbe, à nous en faire toute une montagne, mais comprendre les implications, les procédés, les astuces mises en œuvre par un artiste de l’autre côté de la montagne relève beaucoup du défi impossible. Voilà une quête nécessaire, infinie, à travers quoi repose une partie du plaisir de voir et de comprendre une œuvre, mais une entreprise vaine si on a l’ambition de prétendre à « voir » ce qui se cache de l’autre côté.

Dans l’art de la représentation, ces deux concepts forment un tout, et c’est précisément leur quasi incommunicabilité qui fait l’intérêt de les réunir. Le sommet de cette montagne est comme un horizon qui se dérobe sans fin devant nous. L’un de ses versants (l’artisan, l’émetteur) se dresse à l’intention de l’autre ; l’autre (le spectateur) tend l’oreille et n’en perçoit que des signes soumis à son interprétation, et ce sont ces signes qui nous permettent, faussement souvent, de ne plus douter de ce qui nous a été représenté en confondant représentation et interprétation. De ce sommet qui se dérobe en permanence à nous, témoin des mystères d’un versant inconnu et inatteignable, on voudrait en faire tout un plat en le confrontant à nos certitudes : on serait presque dans la position de celui qui pense « il faut le percevoir pour le croire ».

L’interprétation pourtant n’est rien ici que question d’hypothèse. On étaie alors le monde que l’on se fait de cet autre versant en reprenant signe après signe, créant des ponts entre eux, les faisant dialoguer, remplissant les vides pour que le récit gagne dans notre imagination une cohérence qui ne peut être que suggéré par ailleurs. Et de là, à la fois l’art de celui qui compose pour nous un ensemble de signes qui constitue une œuvre, mais aussi celui que fait le spectateur en faisant communiquer ces éléments dans son esprit. S’il n’y a qu’un artisan derrière la montagne créant ces signes, il y a plus d’un, dans son coin, qui tâche d’interpréter ce qu’on lui représente. Il y a ainsi autant d’interprétation que de spectateur, et là où se rencontrent un ensemble de visions face à une autre, unique, c’est quand il est question de juger de la justesse de telle ou telle représentation. On juge une œuvre, une représentation, en fonction de sa « justesse ». Deux cohérences se font face et doivent s’accorder.

L’art de l’auteur est ainsi de comprendre et de construire certains principes constitutifs d’une histoire efficace au regard de ceux qui seront amenés à la suivre et à l’interpréter. Gage ensuite au spectateur (ou lecteur, auditeur) de juger de la pertinence, de l’efficacité, de la force évocatrice, de ces principes

On parle parfois de gestation pour l’auteur, c’est tout à fait ça. C’est une naissance de l’intérieur, une construction sous-jacente qui se fait dans la durée, qui emprunte à divers objets pour le remâcher dans une cohérence nouvelle, parfois espérée (ou ratée, selon l’interprétation qu’on en fera de l’autre côté). Une fois que l’œuvre est là, accouchée, elle ne lui appartient, en principe, plus, et se livre au regard des autres. Alors, elle se nourrit de son environnement (sur lequel l’auteur n’a désormais plus de prise), et la perception de ceux qui la regardent ne dépend pas seulement de l’œuvre même, de cette montagne insaisissable, mais aussi de l’heure à laquelle elle est vue, et par qui, dans quelle condition, au milieu de quel contexte… Il y a la montagne, et l’espace, l’environnement, au milieu de quoi elle se dresse.

Tout cela procède parfois plus du miracle (de l’art) que du génie. Il faut de la chance pour connaître, en tant qu’auteur, les conditions idéales. Et parfois, la chance est provoquée par des alliés de circonstances, qui en sont paradoxalement souvent les principaux ennemis. L’incompréhension, le mépris, peuvent tout autant servir une œuvre, participer à interroger sa représentation, et réécrit finalement tout à chaque instant. De nombreuses gloires, de nombreux succès, des nombreuses montagnes, se sont érigés sur des scandales, des polémiques, des critiques fortes accusant la « justesse » d’une œuvre ; et par là même, aidaient à d’autres à s’en faire une représentation, pas forcément plus fidèle (c’est toujours un leurre de la croire), mais réelle : parler d’une œuvre, c’est participer à sa création.

Comme nous, une œuvre est tout autant le fruit d’une histoire personnelle d’un auteur (la gestation), que celui né de la compréhension ou de l’incompréhension des individus amenés à le juger. Il faudrait pouvoir réunir un jour les deux flancs de cette même montagne pour comprendre le sens de ce que nous voyons et de ce que nous créons. Comme la vie en somme. Seuls contre tous, tous pour uns.

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