Notes de visionnage 2019

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Mai – août 2019

Forgotten, Jang Hang-jun (2017)

Plaisant, jusqu’aux revirements abracadabrantesques successifs (le premier étant particulièrement spectaculaire), et ce jusqu’à la dernière seconde : il faut imaginer la fin sanglante d’Hamlet à laquelle on ajoute artificiellement un happy end. On y croit.

Office, Hong Won-chan (2015)

Ça part d’Office à la poubelle…

Bien original, le thriller sans dénouement ou explications. C’est vrai quoi, pourquoi s’embarrasser, le spectateur fera le travail… Le réalisateur était pourtant le scénariste de The Chaser, mais il met là à son tour en scène le scénario de quelqu’un qui ne semble avoir rien fait d’autre. Résultat, sa mise en scène est parfaite (même si on tombe dans tous les clichés du genre, c’est efficace), mais le scénario est un grand brouillon que personne ne semble avoir réussi à mettre au propre. C’est pas le tout de multiplier les fausses pistes ou de proposer des revirements improbables, encore faut-il au bout du compte que le tout trouve sa cohérence (au plus tard au dénouement, sinon, non, on ne va pas refaire le film en en discutant avec les potes). Quand on parle d’interprétations laissées aux bons soins du public, ça ne concerne que des détails de l’intrigue, ceux dont on se rappelle justement en revivant ou en se refaisant le film parce qu’il nous a convaincu et fasciné. Si la résolution de l’intrigue reste sujet à interprétation… dans les grandes longueurs, on hausse des épaules et on passe à autre chose.

Au passage, l’introduction du film souffre du même défaut que Midsommar. À vouloir trop souvent répondre aux codes des thrillers ou films d’action, on s’impose une séquence traumatisante, censée être dans toutes les méthodes d’écriture, le point de départ de l’intrigue, ce que les Grecs appelaient l’harmatia, qui conditionnera tout le reste jusqu’au dénouement. Si parfois cette première péripétie n’est plus évoquée tout au long du récit, il faut qu’elle réapparaisse au moins suggérée dans le dénouement. C’est circulaire, une question d’harmonie. On peut faire sans, il y a sans doute plein d’exemple et des genres pour lesquels ça ne s’applique pas, mais quand on obéit aussi clairement à cette règle pour introduire son film, le spectateur, inconsciemment ou non, voit de la cohérence, et attend donc qu’on y retourne sur la fin. Ici pas du tout. Le rapport entre le massacre de la famille et l’élimination quasi vengeresse des collègues, il n’est pas clair. Je n’aime pas trop avoir à me servir de mon cerveau pour un thriller quand je ne comprends pas la situation… c’est pas à moi de faire le boulot, messieurs.

Love, Gaspar Noé (2015)

Noé se rêve en Kubrick lubrique mais ne sait travailler depuis vingt ans que les Nuances de rouge…

On aurait presque l’impression que le garçon ne cesse de refaire sa version ultra-vulgaire et sexualisée de Eyes Wide Shut. Du sexe, de la drogue, des personnages insupportables, et une histoire d’amour (ou de sexe, mais pour Noé, c’est la même chose manifestement) qui tourne en rond à n’en plus finir. Ca pourrait ressembler à du Godard si Noé avait le moindre génie, mais même le sens de l’aphorisme de Godard, lançant des vérités molles toutes les secondes, Noé en est incapable. Rien que des répliques d’une banalité affligeante. Mais le pire dans tout ça, c’est encore l’habituelle vulgarité du bonhomme. Et il doit penser ça follement subversif.

Midsommar, Ari Aster (2019)

Voilà ce qui vous attend quand vous vous improvisez anthropologue.

Il faut un certain temps avant de se rendre compte qu’il s’agit d’un thriller. Et ce n’est pas une mauvaise chose, mais ça brouille pas mal les pistes, et les habitudes. C’est pas plus mal de voir de temps en temps des films qui changent la donne et propose réllement quelque chose de singulier. Il n’y a que comme ça qu’on fait avancer les choses, c’est certain…

Le film commence donc habilement comme un drame, avec une mise en scène assez lente, mais bien exécutée, sachant se faire oublier le plus souvent, avec des acteurs parfaits. Certaines notes d’humour s’invitent étrangerment à la fête et on ne sait déjà plus sur quel pied denser. Est-ce qu’on concourt encore pour Sundance ou se rapproche-t-on d’American Pie. Jusque-là, on n’a encore rien vu, mais le mélange rend une atmosphère plutôt convaincante. De mon côté, j’ai ensuite pas mal déchanté. En arrivant dans la communauté, c’est certes assez singulier comme film, on ne s’ennuie jamais, mais à mesure qu’on voit venir le film à élimination et que l’humour, du fait de la disparition un à un des petits rigolots, disparaît au profit d’halucinations ou de délires sectaires, le lieu, censé dans ce genre de film (mais justement celui-ci propose une toute autre approche) jouer sur le cloisonnement, l’impossibilité d’échapper à ses bourreaux, ne fait jamais que démontrer séquence après séquence son incapacité à tirer de l’horreur ou de la peur. C’est peut-être une volonté de l’auteur, mais force est de constater que c’est moyennement efficace. En plus, le fait d’être également pris entre deux chaises par le style du film, entre thriller et donc spectacle gratuit et film intello cherchant à dénoncer les dangers des sectes, ne nous aide pas à nous y retrouver. On trouve juste ça un peu bizarre.

On remarque aussi, côté thriller, la peur de l’étranger, toujours au centre de la culture américaine. Il y avait ça dans Hostel si je me rappelle. On ne peut plus utiliser des indigènes comme autrefois pour utiliser le mythe du bon Américain civilisé, ignare et naïf, corrompu par des communautés maléfiques de l’extérieur, alors on se retranche sur la vieille Europe et ses mythes païens, ses sectes. Dommage aussi par exemple que toute la longue présentation d’avant-générique perde tout son sens par la suite. On aurait pu croire qu’en effet, notre reine de l’été, du fait de ce traumatisme, puisse représenter une cible facile pour une secte, mais étant donné qu’elles vient avec son petit ami et que le récit se focalise surtout sur cette relation et de leurs difficultés, ce traumatisme n’a plus aucun sens. Pour la forme, le réalisateur nous ajoute quelques hallucinations des membres de la famille de la fille, mais ce n’est pas du tout exploité dramatiquement, un peu comme pour justifier après-coup de l’importance de cette longue présentation. C’est bien de créer un traumatisme initial qui lance la « quête » d’un héros, encore faut-il que l’expérience qui suit soit liée à elle et qu’elle la ramène sans cesse dans le récit. Si aucun dialogue n’est effectué entre ces deux époques du récit, ça n’a plus aucun intérêt. Et c’est d’autant plus malhabile que la relation entre les deux amoureux devient par la suite trop envahissante (une possibilité aurait été de tuer le petit ami à la place de l’intello assommé pour avoir piqué des photos du livre sacré).

La durée du film n’aide pas non plus. Elle laisse la mauvaise impression que certaines scènes s’étirent. Aussi, comme on peine à ressentir l’enfermement de la communauté dans un espace si ouvert (en dehors des deux British aucun n’émet l’idée de quitter les lieux, même quand ça commence à devenir franchement louche), le traitement du temps me paraît un peu problématique : on ne bouge pas et le film s’étire sur trois ou quatre jours. Crédible sans doute, mais alors que tout ça devrait créer une forme de tension, on ne la sent en fait jamais. Un film d’horreur, c’est censé faire un peu peur quand même non ? Ce qu’on ressent ici est presque toujours « wow, c’est bizarre » (j’avais un peu ressenti la même chose lors du film de Skolimovski, Le Cri du sorcier, mais autrement plus réussi parce qu’on y ressentait quelque chose de gothique malgré le côté encore païen — so Brithish le Sko — qui rapprochait le film du Dieu d’osier, avec un vrai malaise, qui est à un niveau supérieur du simple « bizarre »).

Paradoxalement, je trouve le film très européen. Pas du tout à cause de son lieu de tournage ou des acteurs, mais parce qu’on sent trop bien que c’est le film d’un seul homme. Quand on écrit seul, il n’y a personne pour remettre en question une orientation donnée à son récit, à demander à chaque scène ou réplique pourquoi on fait ou dit telle ou telle chose. Quand on est seul, il n’y a plus que les acteurs qui jouent, et qui ont eux une approche bien différente : ils questionnent le cinéaste pour trouver une cohérencepsychologique chez leur personnage pour pouvoir au mieux le retranscrire à l’écran. Si une séquence est inutile ou mène à rien, ils s’en foutent et n’auront pas ni l’intuition de se le demander à la lecture ni l’audace de remettre en question ce qui fait partie de « l’univers » de l’auteur. Or c’est précisément ce que ce film aurait eu besoin. De cohérence, non plus psychologique, mais dramatique. C’était peut-être un peu inévitable en naviguant ainsi à vue dans un genre assez mal défini, et au final c’est à la fois la singularité et la faiblesse du film.

Les Étoiles vagabondes, de-sur-par-avec-sous Nekfeu (2019)

Explosion d’une superneurone de rappeur, et soudain, tout devient très lumineux.

Sérieusement, c’est du Ichiban Japan (que j’apprécie par ailleurs) l’humour et le petit côté didactique en moins (reste plus rien, c’est le principe du concept je crois).

Mudbound, Dee Rees (2017)

Guimauve en noir & blanc hypocrite formatée comme il faut pour les prix. Honorer les braves d’hier, c’est une manière pratique de fermer les yeux sur les victimes d’aujourd’hui. Dans cette veinde de films bon tein enfonçant les portes ouvertes sur le racisme, il n’y a guère que Green Book qui sort du lot, peut-être justement parce qu’il sortait direct du formatage du film d’époque en proposant une relation inversée d’un Blanc au service d’un Noir. Fatiguant ces films américains traitant du racisme d’hier (on croirait presque voir une nostalgie de cette époque, un comble) et applaudit en masse par une armée de petits critiques blancs qui se trouvent bien sûr en rien égratignés par un tel film et qui ont tout intérêt à louer le message faussement anti-raciste du film. Le racisme d’hier n’aide en rien la compréhension et la lutte contre les racismes d’aujourd’hui ; au contraire, je pense même qu’il sert à se donner bonne conscience et à ne rien changer sur ses propres petits réflexes d’exclusion ou de jugements hâtifs. Dans les années 50, le Sud nous racontait l’histoire d’un homosexuel, la jambe dans le plâtre, hantée par la perte de son meilleur ami. Pas une histoire de couleur certes, mais on dirait qu’en 2017 on n’en soit même plus là, et qu’on en soit encore à offrir des rôles à Sidney Poitier dans lesquels il fait ami-ami avec un Blanc… Devine qui vient dîner ?… Un demi-siècle que l’Amérique fait du surplace, recule même. Et plus, ces histoires semblent sorties des ateliers d’écriture de Disney, plus on applaudit. Et paradoxalement (paradoxe allemand, on pourrait dire), la seule note originale du film, bien que très convenue (servant de happy end), c’est le retour du sergeant noir chez sa blonde.

The Lobster, Yorgos Lanthimos (2015)

Charia crypto-spéciste vue par Rostropovitch…

Si le concept du film d’anticipation dénonçant une société totalitaire à la 1984 peu au début surprendre, et si l’idée d’en voir le moins possible en est une bonne d’idée (on évite ainsi tous les écueils inhérents à la représentation, rarement convaincante, du futur), je trouve tout ça malgré tout assez vain et plutôt mal mis en scène. La représentation de ce futur où les célibataires seraient littéralement chassés et transformés (kafkayennement) en animal, trouve assez vite ses limites (la première moitié dans l’hôtel me paraît moins ennuyeuse que la suivante, mais la seconde est peut-être justement moins fascinante parce qu’on cesse de chercher à répondre aux questions posées, ou aux pistes levées, dans la première partie…).

La mise en scène donc. Par certaines touches, certains choix ne convainc pas vraiment, et on sent bien que les acteurs sont eux-mêmes assez peu convaincus de ce qu’ils font. La lenteur OK, le jeu distancié voire robotique ou niais aussi. Seulement, il n’y a guère que Colin Farrell qui limite la casse, dans un rôle pourtant à 100% de composition… Les autres semblent perdus ou jouent carrément mal. Bref, l’impression parfois de se retrouver face à un montage de prises ratées d’un film de Roy Andersson. Mais c’est un film singulier, pour sûr.

Le Gangster, le Flic et l’Assassin, Lee Won-tae (2019)

commentaire

American Sniper, Clint Eastwood (2014)

Indiens & Envahisseurs. On voudrait nous faire croire qu’il y avait des terroristes en Irak avant l’invasion US. Un joli conte de fêlés… Au moins la morale est sauve, ce très honorable serial killer qui d’après ses dires n’a pas assez exécuté de « sauvages » en opération l’a été par un des siens dans son propre pays. La guerre élève des monstres, et pas qu’un peu ; si tu te vantes et te donne un peu trop le beau rôle sans respecter cette règle qu’aucune guerre au monde n’a jamais contesté : y a un retour de bâton. On va pas dire que c’est bien fait pour ta gueule, mais pour tous les types que tu as buté sauvagement pendant ta carrière, et globalement pour tout ce que les types comme toi représentent comme gros fouteurs de merde dans le monde, eh ben c’est quand même pas volé.

La nuance apportée en cours de route par Clint est assez tordante. Le bonhomme dézingue des « sauvages » et participe à une guerre illégale, lui et les siens se plaignent du chaos et des terroristes qu’ils ont eux-mêmes aidé à s’implanter dans un pays, le type a de vagues remords pour sa première partie de chasse où il dégomme un enfant et sa mère qui, ouf quand même, s’apprêtaient à jeter un obus sur les gentils envahisseurs, mais, mais… la vie d’un héros qui rentre à la maison ce n’est pas si facile ! La tension est trop élevée (salauds de sauvages, ça doit être de leur faute), tu vois pas tes gosses (que tu élèves en futurs tueurs pour poursuivre la tradition familiale) grandir. Merde quoi, c’est tragique, un peu de compassion pour ces cow-boys envahisseurs qui vont chaque jour buter des musulmans à l’autre bout de la planète et qui sont trop loin pour rentrer tous les soirs à la maison ! Les héros de guerre absents de leur foyer, c’est une vraie cause oubliée aux USA, on le dira jamais assez.

D’autres détails agacent. La vision de la famille américaine décrite dans le film est à gerber. Probablement une réalité cela dit. Mais voir un père amener son aîné à la chasse pour tuer du gibier pour lui apprendre à devenir un homme, puis ce gosse refaire la même chose avec son propre fils, ça passe mal. On est au XXIe siècle, qu’un film montre ça, çe me paraît totalement hors du temps. Que Kyle ensuite s’amuse avec un flingue dans sa baraque pour le poser sans y prêter attention n’importe où, le tout avec deux enfants à proximité, c’est peut-être du cinéma, mais je n’ai pas envie de voir ce type de comportements dans un film surtout si c’est pour valoriser de soi-disantes valeurs familiales. Même chose quand le bonhomme demande à son fils de prendre soin des femmes de la maison en son absence. Là, t’as juste envie de dire… mais putain, connard quoi. Trop, c’est trop.

La seule note positive du film, c’est l’interprétation de Bradley Cooper. Il arrive malgré tout à humaniser une ordure, pas son intelligence, son charme, sa présence. On le sent à la limite du contre-emploi, et ça participe peut-être à une volonté d’Eastwood de lisser le personnage de Kyle qui en réalité était pire que ce qu’il nous en montre ici. On passe en quelque sorte du « j’en n’ai pas tué assez » qui est grosso modo le discours du vrai Kyle à un policé « j’en ai pas sauvé assez ». Ca ne sauve évidemment pas le reste. Ce serait un film dénué totalement de son histoire, de la réalité, on parlerait d’une autre guerre, le film serait appréciable pour toutes les qualités qu’il peut posséder, techniquement, par ailleurs. Le fait est qu’il est question de l’hagiographie d’un tueur en série au service d’une guerre sale et illégitime. On se galvaniserait peut-être à une autre époque d’un tel criminel, comme les corsaires d’autrefois ou des as de la Première Guerre mondiale, mais c’est bien de la guerre en Irak dont il est question. Une guerre lancée sur des accusations mensongères, aux motifs non-avoués et douteux, pour des conséquences géopolitiques catastrophiques. Pour une petite misérable vie pleurée en Amérique, des millions d’autres sacrifiées sur le « terrain »

Parce que juste en passant, depuis l’intervention de ces héros glorifiés par le cinéma et les autres, comment se porte ce pays qu’une armée de serial killers étaient censés venir lui apporter la paix et la démocratie ? Bien, n’est-ce pas. Y a deux types d’enfoirés : ceux qui ne se cachent pas, et ceux qui se font passer pour des anges ou des héros. La véritable menace, elle vient des seconds. Et Clint est tombé dans leur piège.

Jurassic World (2015)

L’égalité des sexes qui fait un bond de 200 millions d’années en arrière… Et un T-Rex qui finit vegan en crachant sur un dernier dîner… OK, lamentable.

World War Z, Marc Foster (2013)

commentaire

Inherent Vice, Paul Thomas Anderson

Quel fouilli indescriptible… J’aimerais dire qu’on se rapproche du Grand Sommeil, qu’à l’image de LA Confidential ou d’autres néo-noirs, on ne comprend rien mais on s’amuse comme des fous à regarder un détective plongé dans son univers psychédélique en train d’essayer d’en pénétrer un autre pour retrouver sa belle… sauf que PTA n’y met pas les formes et qu’il peine à cacher la seule chose qu’on comprenne de son film : jusqu’aux acteurs, personne ne comprend de quoi il s’agit.

Quand on est spectateur et qu’on suit un film, il est accessoire de devoir comprendre en détail les implications soulevées par chaque ligne de dialogues (cf. ces derniers jours avec Spotlight ou the Big Short). Mais pour cela, il faut qu’on suspecte tout de même qu’il y a quelque chose à comprendre (faute de quoi on tombe dans la logique Mr Nobody ou de celle de Lost…). Et pour qu’il y ait quelque chose à comprendre, encore faut-il que acteurs et metteur en scène comprennent ce qu’ils racontent. Quand on a un texte aussi dense quand on est acteur, on est d’abord flatté et satisfait de voir qu’on va être au centre de l’attention quelques secondes, qu’on va être capable de montrer toute l’étendue de notre talent… Et puis ça se corce quand vient à mettre du relief au texte, lui donner une consistance et une cohérence. De ce que j’en comprends, ses lignes de dialogues, souvent de longs face à face parcemé de longues répliques, alternent les informations purement décoratives et les autres essentielles qui serviront à nous réorienter vers l’objet de la quête. Quand on comprend cette logique à la lecture, il faut chercher à interpréter le rôle en mettant bien l’accent sur ce qui est digressif et sur ce qui est important. Non seulement pour éclairer le spectateur, mais surtout parce que dans la vraie vie, c’est ce qu’on fait : quand on parle, on peut être amenés à faire des digressions et puis on revient à l’essentiel en adoptant une manière de parler différente. Le problème, c’est que les acteurs de Paul Thomas Anderson sans exception jouent tout de la même manière : entre le décoratif et l’essentiel, on ne distingue rien. Et ça c’est le signe d’un acteur qui « joue les mots », non la situation, et qui s’appuie sur eux pour laisser penser qu’il capte ce qu’il « raconte ». Mais raconter, c’est articuler une penser, une logique parfois un peu sinueuse d’un auteur ou d’un personnage, pour éveiller l’intérêt du spectateur. Quand on raconte une histoire à un enfant, avant de comprendre les détails de celle-ci, d’en comprendre le sens de chaque mot, il comprend sa structure parce qu’en lui racontant, on structure le récit autour d’une ponctuation et d’une tonalité propres qui arrivent malgré nous (quand on comprend ce qu’on raconte) à retranscrire les évolutions du récit. Rien de ça ici, on fait semblant. Difficile dans ces conditions de se prendre au jeu : on voit des acteurs qui eux s’amusent à se plonger dans un univers qui ne leur est pas familier mais qui semblent pourtant incapables d’en retranscrire les codes (c’est que c’est légèrement plus difficile que de jouer aux cow-boys et aux Indiens).

Et pire, quand PTA ou les acteurs comprennent la ponctuation du récit, ils maîtrisent mal la manière de la retranscrire dans leur jeu ou dans la réalisation. Typiquement, quand un personnage doit donner une information importante à un autre, sa tonalité change, il le fait après une petite pause, OK, sauf que le montage doit suivre. Or PTA préfère dans ce cas passer par le jeu des acteurs plutôt que par le montage (un raccord dans l’axe, un contrechamp avec cadrage plus serré, etc.). Ce qui pourrait à la limite marcher s’il ne parasitait pas sa mise en scène d’autres effets entrant en contradiction avec le jeu de l’acteur qui ponctue à ce moment la « situation ». PTA brouille ainsi les pistes soit avec l’emploi d’une musique continue qui ne suivra par la logique narrative du personnage qui ponctue autrement soit avec un mouvement de caméra continue qui neutralise ce que l’acteur peut faire, ou les deux. La cacophonie du film, elle est là aussi : les acteurs semblent raconter leur histoire (ce qu’ils en comprennent) et le réalisateur une autre. Signe que soit personne n’y comprend rien soit que le réalisateur ne s’est pas assuré que tout le monde était sur la même page…

Et au passage, l’image de la femme que véhicule le film et/ou les affiches est assez agaçante. D’accord, tous les personnages sont des stéréotypes, mais c’est la répétition qui use. Au cinéma, des acteurs moches sont toujours maqués avec des filles magnifiques, et quand c’est leur corp qui est magnifique, on les fout à poil. Pour faire une affiche de film horizontale, on se sert du corps du personnage féminin du film, et quand il faut recadrer pour en faire une affiche verticale, on recadre sur le bout droit de l’affiche où on ne voit plus que les jambes. C’est d’un goût…

Man of Steel & Batman v Superman (2013 & 2016)

C’est amusant de voir Christopher Nolan à la production, on sent parfaitement sa patte dans ces opus franchisé DC Comics. L’absence totale d’humour, l’adoption systématique de la variante sombre de Batman, la musique laide d’Hans Zimmer, les dialogues insignifiants… Du Nolan tout crashé.

Sinon, dans le détail, le premier volet sur Superman peut encore tenir la route. L’acteur qui remplace Christopher Reeve est très limité : des muscles ridicules mais il faut sans doute faire avec, c’est de circonstance, surtout une absence problématique de charisme et de charme. Le bonhomme fronce les sourcils vers le haut en permanence pour se donner un air à la fois gentil et concerné mais il arrive juste à avoir l’air stupide. Si DC était cohérent ils auraient centré leur personnage pour en faire un roc assez inexpressif, figé, sombre et sans la moindre douceur juvénile, or là on sent encore l’influence du premier film avec le charme doux de Reeve sans jamais lui arriver à la cheville.

L’influence de l’ancêtre cinématographique se retrouve également dans le choix du récit présenter : pourquoi nous resservir une nouvelle fois l’origine du personnage si c’était pour nous bâcler l’affaire à force de multiplier les bastons et les surenchères pyrotechniques ? Alors que le film de Richard Donner remplissait si bien cette mission ? Si on oublie ses origines, ça permet de se concentrer sur un Superman adulte et charismatique, déjà conscient de ses pouvoirs, avec une planète déjà à la page… Zorg peut alors venir se mêler à la fête. L’idée au début d’ailleurs de faire de Clark Kent un fugitif à la Wolfverine, c’est du grand n’importe quoi… Et je ne sais pas ce qu’il en est du Comic mais aussi peu crédible que cela puisse paraître, déflorer l’identité et la sexualité de Superman à travers Loïs Lane, ça me paraît une nouvelle fois pas franchement une grande idée (on les voit même baiser dans une baignoire dans le second volet, je sais pas, c’est un peu comme si Zorro sodomisait Bernardo derrière un buisson). Et puis, au bout de quelques minutes, Nolan oblige, on arrête de raconter une histoire, et ce n’est plus qu’une suite de séquences de baston à rallonge.

Tout cela empire dans le second volet. Le bal masqué attendu se mue vite en festival d’erreurs de casting. J’adore Ben Affleck, mais on se demande ce que Daredevil vient foutre dans l’affaire. Même s’il correspond assez bien à certaines variantes de Batman, le souci, c’est à la fois de le montrer saillir ses muscles en permanence (à l’image des acteurs de péplum des années 50-60, il est presque plus large que long) et encore plus de mal le diriger. Le monteur semble avoir peiné à trouver des plans de coupe de lui avec ses scènes avec Jeremy Irons (autre catastrophe de casting) où il ne soit pas ridicule. Et qu’est ce que c’est que cette histoire de concurrence et de baston avec Superman ? Je n’ai absolument rien compris de pourquoi ils se crépaient le chignon, et encore moins pourquoi ils arrêtaient d’un coup (« ta mère s’appelle Martha ? ah bon ? ok, on arrête de se battre, copain », wtf). Lex Luthor uploadé dans une matrice Facebook, ça reste encore la pire idée qui soit. Djamel Debouze aurait tout aussi bien pu faire l’affaire à ce stade… Le scénario est incompréhensible. En revanche, on a le placement produit le plus classe de l’histoire : coucou, c’est moi, je m’appelle Wonder Woman et je suis aussi une marque DC Comics. Accessoirement cette Wonder Woman a été miss Israël et aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est la seule chose de réussi dans le film. Pas besoin de froncer les sourcils comme Superman pour avoir du charisme, pas besoin de soulever de la fonte comme Batman, non, assez convaincante. Dommage de ne pas avoir le produit Wonder Woman en stock, ça fait très envie pour le coup.

Spotlight (2015)

Du bon cinéma à l’ancienne, honnorant ce que les Etats-Unis ont toujours fait de mieux (cotoyant le pire) : la presse, et en particuliers avec leurs cellules d’investigation. Ca donne des films très immersifs comme Les Hommes du président ou Zodiac où on ne comprend pas forcément ce qu’on nous raconte, mais où des petits futés s’agitent pour nous montrer combien c’est super excitant qu’un rapport judiciaire vienne d’être rendu public… « Ah, bon, c’est important ?! Courons, courons au tribubal. » Tout autant excitant de voir un journaliste lâcher sa paie hebdomadaire à un employé de bibliothèque pour le convaincre d’utiliser sa photocopieuse… Le plus drôle, c’est ce qu’on peut voir également assez souvent dans des films de super-héros (qui adorent jouer avec l’ironie de la chose) ; et voir un tel film de nos jours quand les écrans sont remplis d’images travaillées numériquement et de super-héros, ben ça fait du bien. J’en veux même pas à Michael Keaton de zozoter quand il semble avoir pris à l’insu de la production un ou deux verres de trop.

Mr. Nobody, Jaco van Dormeur (2009)

Il faut sans doute louer les efforts et l’ambition (vaine) du film, mais mon Dieu que de jolies images pour rien. Le début est assez prometteur, c’est joli, c’est visuellement et narrativement très riche, et puis on commence à flairer la supercherie. Un canevas sans fin et sans réelle destination, juste un chausse-trappe à l’intérieur duquel le réalisateur tente de s’extirper, et, entropie oblige, plus il tente de recoller les morceaux, plus il ajoute du n’importe quoi au n’importe quoi. Et puis cette sensiblerie est franchement agaçante. Bref, quand on s’emmerde, on s’amuse à créer des titres foireux : The Tri of Life, Le Quantique des quantiques, The Big Crunch, 1 homme, 3 filles, 9 cordes, L’Effet pigeon, Demain Jared de fumée…

The Big Short (2015)

Tout le contraire de Room. Sujet passionnant, mais traité avec les pires méthodes hollywoodiennes. Paradoxalement (cf. lire mon commentaire sur Fury), celui qui s’en tire le mieux ici, ça reste Brad Pitt. Non seulement par sa sobriété, mais aussi par le message du personnage qu’il interprète et que le film peut-être un peu trop souvent de vue : inutile de parader sur le fait d’avoir raison avant tout le monde ou de se faire du fric en pariant à la baisse, parce que la réalité c’est bien les conséquences dramatiques sociales que ça implique (d’ailleurs, rien que le fait de rendre possible le fait de parier à la baisse, c’est en soi une des nombreuses dérives de la finance).

Le film vaut donc surtout pour son intérêt informatif, malheureusement bien trop souvent noyé derrière une forme en totale inadéquation avec son sujet. Si la voix off ou les interludes explicatifs ne sont pas si mal car nécessaire, tout l’aspect « comédie dramatique en costumes » avec la même fascination que Scorsese pour ces escrocs dans Le Loup de Wall Street, ça me gonfle bien plus. C’est un sujet sérieux, pourtant on sort les violons quand il est question d’évoquer les tragédies humaines que ça implique, et surtout on utilise une forme satirique des plus dépassée, parce qu’on se moque en fait de ces outsiders qui ont parié contre le système, qui étaient honnêtes, et que les escrocs, malgré tout, s’ils sont montrés comme des rapaces, représentent toujours cette même image de golden boys positifs. Approche plutôt étrange : ils ont raison, mais ils étaient un peu craignos quand même. Comme si comme pour le politique, l’accusation ne se tournait en fait jamais vers les criminels en col blanc, mais si les petites gens, les ringards, les losers. D’ailleurs, le titre français achève ce paradoxe : le casse du siècle, c’est de voir des losers s’en foutre plein les poches. Un vol, sérieux ? Donc il y a comme un léger hiatus entre ce que nous disent certaines répliques bien vues du film (en particuliers celles de Steve Carell à la fin du film) et son approche. Il semblerait qu’on ait encore bien du mal à pointer du doigt les véritables coupables de ces arnaques, qui courent toujours, et qui manifestement continuent leur numéro avec la complicité des banques centrales, des États et de la presse financière…

To be continued en effet…

Room, Lenny Abrahamson (2015)

Ce film avait à peu près tout pour me rebuter, et pourtant, si je sors du film satisfait et avec la conviction que c’est un bon film, c’est un peu parce que je lui reconnais l’incroyable exploit de ne pas me hérisser. Et s’il arrive à faire cette prouesse, c’est bien qu’il faut du talent pour arriver à éviter le nombre faramineux de pièges qu’on rencontre quand on choisit un tel sujet.

D’abord, il faut reconnaître une première qualité de l’auteure du scénario (et du livre), le fait de ne pas se concentrer uniquement sur la détention avec tout un récit concentré sur les tentatives d’évasion. On échappe ainsi au thriller claustrophobe d’un goût douteux. Le récit décide ensuite de ne plus s’intéresser du tout aux poursuites ou aux recherchez du ravisseur, et c’est encore à mon avis un très bon point. Ce qui veut dire que le film se concentre alors sur la difficile reconstruction, et ça c’est plutôt un angle original parce que si le point de départ du film ressemble à certains faits divers clauques, au-delà très souvent de la sidération « biger than life » de voir que de telles situations peuvent exister, s’il y avait un sujet de film, il était bien de se concentrer sur l’après. Ce qui ne veut pas dire pour autant que c’en devient moins casse-gueule. Dès qu’on touche aux faits divers, à des événements à la fois aussi ancrés dans le réel mais difficiles à croire, la fiction n’est probablement pas le meilleur médium pour illustrer son horreur (disons que les faits divers ne sont jamais aussi bien placés — pour le public quel qu’il soit — sur la place publique, préservés des artifices vulgaires de la fiction). Jusque-là, bravo.

Ca se complique encore ensuite, puisque si on échappe au thriller séquéstré, on pourrait craindre le drame callibré pour Sundance, avec ajout de poussière et de crasse sous les doigts désignées dans un lavabo d’effets spéciaux, avec les pires chemises à carreaux qui soit… et neuves. C’est peut-être parce que le film est canadien qu’on échappe à ce nouvel écueil, mais force est de constater que malgré l’emploi de certains usages américains, on pourrait tout autant avoir affaire à un film européen (sorte de téléfilm Arte pour le sujet mais qui pour sa maîtrise volerait à des hauteurs jamais atteinte par la petite chaîne franco-allemande). Ce n’est pas pour faire de l’anti-américanisme primaire, mais plutôt parce que pour des raisons (esthétiques) qui me regardent, j’ai du mal à encaisser les films calibrés Sundance (ceux avec des stars plein dedans qui ont accepté de baisser leurs tarifs, mais qui en plus de Sundance rêvent d’une petite nomination pour les Oscar). Il ne m’a pas échappé que l’actrice est une future vedette de chez Marvel, mais ne la connaissant pas, j’ai pu regarder sa performance sans souffrir d’un énorme hiatus plastique concernant sa présence dans un film crasseux où elle tire massivement la tronche.

Sa performance, c’est important, est forcément dans ce type de films, un point potentiel sur lequel tout le film peut d’un coup faire fuir le public. Et là encore, il faut le reconnaître, compte tenu du fait qu’on a affaire à un sujet des plus sensibles (entre casse-gueule), je trouve qu’elle s’en sort merveilleusement bien. Son jeu est contenu tout en restant expressif, et ça c’est pas rien quand il aurait été si facile de se rouler par terre en pleurant ou au contraire de se dire qu’on aurait mieux fait de jouer tellement « contenue » qu’on exprime au final plus grand-chose. Chapeau donc. Parce que si certaines scènes sont compliquées à jouer par leur excès intrinsèques, la difficulté est alors de trouver un juste milieu vers le « moins » qui fera qu’on parviendra à rester crédible. Je n’ai pas non plus vu d’effets trop tire-larmes ou d’appels trop évident au pathos, même si on y a un peu recours, on échappe bien au pire.

On peut même dire la même chose au sujet du môme. Non seulement il est crédible, mais il arrive à ne pas trop taper sur le système comme c’est bien trop souvent le cas des acteurs en herbe si dévoués et « professionnels » au point de perdre toute spontanéité, fantaisie ou bêtise propres à leur âge. C’est d’ailleurs à travers lui que passe un des effets narratifs peut-être les plus lourds, « américains », et forcément un peu inutiles, du film : on suit le film à travers le regard de son personnage. Le récit n’insiste pas trop sur le procédé, on échappe donc encore là au pire…

J’ai pu lire ici ou là que le récit encore contenait trop d’incohérences. De mon côté, j’ai vite mis ces incohérences sur le compte du « naturalisme ». Aussi paradoxale que cela puisse paraître, le sujet se rapportait tellement à des faits divers connus que tout en échappant au rebutant « d’après une histoire vraie », on sait par expérience que dans la réalité, les gens ne réagissent pas forcément comme attendu, et que les détails les plus invraisemblables sont parfois les plus « réels » (combien de fois s’est-on entendu dire « ce serait dans un film on n’y croirait pas » ?). Alors il ne faut pas multiplier les facilités ou les raccourcis, mais justement, je crois qu’on y échappe pas mal, et je pense même que certains détours ont réellement été choisis pour leur légère incohérence, et pour l’incrédulité qu’ils pouvaient susciter chez le public. Mais un risque à prendre, parce qu’il faut alors faire appel à l’expérience et à la confiance du spectateur, à sa bienveillance aussi, pour éviter qu’il ne vous accorde plus aucun crédit face à des incohérences qui serait pour lui de trop (c’est un peu comme faire le pari de se foutre sous une guilottine et de faire confiance au public pour qu’il ne l’actionne pas…).

Ecueil après écueil, c’est donc surprenant d’être passé à travers tout ça. Sans être brillant, le film me paraît maîtrisé, et je crois qu’on peut même dire qu’il arrive pas loin de changer en or ce qui se présentait à première vue comme du plomb. Reste un dernier écueil. À quoi bon ? Et là, on retourne au piège du film écrit à la « fait divers ». Un fait divers vaut pour lui seul. On le raconte sur la longueur et ça perd pas mal de son sens. Un peu comme il y a aucun intérêt à étaller une blague Carambar sur un film de deux heures. L’angle choisi qui est de se concentrer sur l’après est très intéressant, assez bien exploité, mais si ce n’est ni divertissant, ni révélateur de ce que nous sommes, ni puissamment émouvant ou dépaysant, à quoi bon ? Certains y trouveraient en fait, je suppose, un certain attrait émotif, mais ma petite idée qu’ils se seraient en fait beaucoup plus portés par le sujet et que le reste aurait été le seul fruit de leur imagination (si dans la vraie vie, à l’écoute de tels événements, on est assez prompts à nous faire tout un film derrière les seuls faits entendus, on en encore plus capables sur la longueur d’un film). Parce que je n’ai justement pas l’impression que le film tombe dans les excès de pathos. Je le trouve même sur la forme assez froid et discret. Manque le génie, mais après tout, pour avoir échappé à tout ça, il est peut-être là le génie, et il faut sans doute s’en contenter.

I am Mother (2019)

Une entame très prometeuse, et puis le filme se retrouve pris à son propre piège en soulevant un nombre incalculable de pistes, de hors-champs, et comme la plupart des films de SF bon marché se maintenant à flot avec des décors très léchés mais restreints, il manque de cartouches et de carburant. Ouvrir autant de pistes, ça oblige à en emprunter tout de même de temps en temps histoire de ne pas laisser le spectateur sur sa faim. Presque toujours dans ces cas-là l’ouverture vers le monde, vers l’extérieur, est un casse-tête décoratif : on change d’un coup d’échelle de plans, les plans d’ensemble apparaissent, et au choix, soit c’est la déception qui est au rendez-vous, soit on trouve ça encore trop minimaliste, trop peu, trop petit, trop cheap.

Et si le décoratif restreint pas mal les réponses données au spectateur (qui forcément s’en posent beaucoup), sa frustration ne fait que grimper quand même les dialogues peinent à éclaircir ce beau programme. (En un mot, j’ai pas tout compris.)

Le film souffre aussi des détours multiples entre les genres par lesquels il est obligé de passer pour meubler : thriller SF plutôt psychologique ou plutôt action survivaliste, tout peut se mêler si on arrive à gérer chacune des séquences dans un style défini. Or le plus souvent, on reste dans une sorte de mise en scène qui ne sait trop sur quel pied danser, appliquée, mais incapable de jouer sur les accents du récit, un peu comme si tout se valait… (Pour cela c’est vrai aussi, il faut pouvoir étoffer les rapports entre les personnages, les tendre, les rendre plus conflictuels, pour être capable de créer de véritables montées de tensions, puis des moments d’accalmie. Quand on se perd à raconter des petits détails qui ne font pas véritablement écho au sujet et qui sont autant de fausses ou de mauvaises pistes, ça limite le temps octroyer à ces autres éléments dramaturgiques essentiels pour faire monter la tension entre les personnages — par exemple, on nous dit qu’il y aurait d’autres hommes dehors, et puis non…).

Fury, David Ayer (2014)

commentaire

Le Fils de Saul, László Nemes (2015)

Joli enterrement de vie de garçon… (Désolé)

J’imagine mal un meilleur dispositif pour mettre en scène l’horreur des crématoriums. Ca toujours été un écueil difficile à sourmanter au cinéma, et Nemes semble avoir trouvé l’angle idéal : tout est histoire de hors-champ. D’abord, si les camps, c’est le décor du film, c’en est paradoxalement pas le sujet. Un peu comme un patient atteint de DMLA affectant le centre de sa vision, il faut apprendre à regarder en périphérie. Ainsi, pour mieux comprendre la réalité des camps, on se détourne de lui pour s’intéresser à une idée fixe qui ne quitte jamais le personnage principal : enterrer son fils et trouver un rabbin pour ce faire. Son obstination paraît ainsi étrange vu ce qu’on perçoit, entend ou devine en périphérie de l’image, à l’arrière-plan flou ou en hors-champ. Rien ne nous est épargné, pourtant on ne voit rien, et surtout ce personnage qu’on ne quitte que rarement des yeux semble s’en être accomodé et ne vivre que pour offrir à son fils une dernière marque de respect et d’humanité dans un monde qui en est totalement dépourvu. Toute dérisoire qu’elle soit sa quête a ainsi un sens au milieu de quoi elle doit composer pour être menée à son terme.

Film hongrois, on pourrait songer aux plans-séquences de Miklós Jancsó (ou à Alexei Guerman chez ses contemporains par exemple), mais je trouve Nemec utiliser le procédé avec beaucoup moins de systématisme. C’est surtout un moyen pour lui de coller le plus à son personnage principal et à se détourner (faussement) du reste, mais les cuts, raccords ou champs-contrechamps ne sont pas bannis de son cinéma. Une manière de mettre un procédé qu’il a choisi pour sa pertinence compte rendu du sujet sans jamais s’en rendre esclave et sans la moindre volonté apparente de vouloir en faire une perfomance technique de chaque instant.

Ensuite, il faut reconnaître, que dramatiquement parlant, se focaliser sur un tel sujet durant tout un film, c’est aussi s’emprisonner cette fois non plus dans la technique mais dans les maigres possibilités narratives qu’il nous offre. Aussi étrange cette quête soit-elle, Nemes ne parvient pas vraiment à renouveler l’intérêt au-delà de la répétitivité des situations. Seule la fin lui permettra de trouver une porte de sortie poétique et mystérieuse à son récit cadenassé (et seulement une fois justement que cette quête aura trouvé elle sa conclusion forcément dérisoire).

Elysium, Neill Blomkamp (2013)

Pamphlet altermondialiste rêvant d’un ascenseur socio-spatial capable de réduire l’écart abyssal entre ultrariches et les autres. Problème, le film tombe dans ce qu’il dénonce. Il peut être louable de mettre au cœur de son film les inégalités actuelles et en particuliers ethniques, mais en instant un peu lourdement sur le racisme à la fois anti-pauvre et anti-hispanique, on prend le risque de perdre de vue les belles intentions de départ en cours de route : les acteurs, les équipes techniques, alors même qu’ils peuvent être eux-mêmes hispaniques (voire pauvres) vont sur-interpréter ce qu’on leur refile et jouer grossièrement le rôle qu’ils sont censés représenter. À ce titre, tous les personnages venant à aider le personnage principal (d’ailleurs hispanique lui-même mais interprété par Matt Damon — on sent déjà le hiatus) paraissent antipathiques et vulgaires ce qui anéantit d’un coup tous les efforts de départ pour dénoncer une injustice sociale. On se retrouve même face à une sorte de paradoxe de la stigmatisation positive quand d’autres personnages (essentiellement des femmes hispaniques) sont au contraire présentés sans nuance comme des saintes ou des martyrs. Les personnages d’Elysium tombent également dans les clichés : à noter l’ironie que pour représenter la crème de ces super-riches, au lieu d’y représenter un modèle de la Sillicon Valley (voire d’un industriel texan), il faut croire qu’il faille toujours malgré tout qu’un méchant identifié vienne d’ailleurs puisque le personnage de Jodie Foster est d’origine française et que le leader de la cité spatiale semble être Indien ou Pakistanais (l’ultra-riche blanc, lui, c’est un entrepreneur si dévoué à la tâche qu’il bosse sur Terre parmi les lépreux, et que dixit Jodie Foster, malgré tout ses efforts son entreprise de robots-tueurs ne décolle pas… l’honnête blanc sera ainsi forcé d’accepter un deal avec la maudite Française…). Les bonnes intentions qui se vautrent…

Pour le reste, on reste dans l’esthétique de District 9. Sorte de déchèterie high-tech sous un grand ciel bleu. En s’affinant, il semblerait que le point de vue du réalisateur ce soit quelque peu perdu.

Edge of Tomorrow (2014)

On a volé les cheat codes de la marmotte... Wow, je ne m’attends pas à ça. Une boucle temporelle à la Un jour sans fin qui marche comme sur des roulettes en donnant au film tout son rythme et qui nous oblige à nous maintenir éveillés et attentifs tout du long histoire de guêter les avancées ou les incohérences, prendre aussi l’ampleur vertigineuse du morceau (procédé qui crée un gouffre démesuré en guise de hors-champ), et même si certains aspects de visiteurs (Mimics) me semblent inutilement compliqués, ça marche parfaitement. L’histoire d’amour ne prend pas trop le pas sur la ligne principal du récit comme on peut le craindre à un moment. L’humour que peut promettre un tel procédé narratif est bien au rendez-vous (surout avec la présence de Bill Baxton). Le personnage et la performance d’acteur (si, si) de Tom Cruise méritent d’être notés (il faut oser faire de cet officier un lâche, et avant que la boucle temporelle ne s’installe, c’est un moteur formidable de l’action : ce qui permet aussi au film de démarrer de loin pour ensuite amener le personnage de Tom Cruise vers toujours plus de maîtrise). Les films de SF sont assez rares, celui-ci rentre direct dans mes préférés.

Roma, Alfonso Cuarón (2018)

Si Cuaron a une qualité, je le reconnais, c’est de savoir mettre ses acteurs en situation. Pour le reste, c’est… à la fois vide de sens et inutilement formaliste (donc prétentieux). Qu’on procède dans un film majoritairement par plans séquences successifs agrémentés ou non de panoramiques robotiques, qu’on englobe tous ses plans dans un grand angle de carte postale ou encore qu’on affadisse tout ça derrière un noir et blanc comme d’autres se munissent de leurs meilleurs habits pour aller à la messe, pourquoi pas, si au moins toutes ces manières avaient un but et se mettaient au service d’une histoire. C’est peut-être le Long Day Closed de son réalisateur, le Cria Cuervos à la sauce mexicaine, on est surtout dans un vide dramatique inquiétant. D’abord parce que les événements présentés n’ont dans leur ensemble aucun intérêt dramatique particulier, qu’ils n’en ont pas plus à l’échelle de ces longues séquences : tout est anodin, anecdotique, ordinaire. Tout juste y peut-on noter qu’on a affaire à la chronique sans vagues d’une famille aisée du Mexique à laquelle on nous présente les quelques désagréments futiles (entre crottes de chien et abandon du foyer conjugal par le père : je ne cite pas au hasard ces deux événements, on peut presque sourire en pensant que dans son récit Cuaron, involontairement ou non, crée un lien de causalité entre les deux). Bref, ce n’est pas vraiment fait pour nous aider à nous identifier aux personnages et à leur devenir.

D’ailleurs, on ne sait trop bien qui est au centre de la chronique. La bonne, semble-t-il. Pourquoi la bonne plutôt que la mère ou les gosses ? Mystère. Pourquoi pas après tout, d’ailleurs un film colombien (La Bonne) s’en était déjà mieux sorti. Sauf qu’on n’y était pas totalement : le récit s’attache un peu plus à elle, mais pas suffisamment encore pour en faire un personnage central (Cuaron surtout peine à sympathiser avec elle après la perte de son enfant : peut-être y cherche-t-il à ce moment, en s’attardant sur elle, comme d’habitude, à nous faire entrer en empathie avec elle, mais puisque personne dans la famille ne se soucie de son sort, en dehors de quelques gestes sympathiques de la mère sans pour autant que cela démontre une empathie folle pour sa bonne, pourquoi devrions-nous être touché par son sort ?).

Bref, on est dans le flou : on ignore de qui l’histoire nous est racontée, et on ne saisit pas plus ce qu’on voudrait bien nous montrer. C’est que quand on multiplie les plans longs où il ne se passe pas grand-chose (une marque de fabrique chez Cuaron, qui tend certes parfois à l’exploit, comme ici la séquence de la baignade, mais qui raconte peu de choses au final et on sent trop la volonté de réaliser un exploit), on manque de temps pour placer du sens dans son film. 0 + 0 + 0 événement marquant, ça donne toujours au final 0. Cuaron se servirait de ces plans séquences pour créer de la tension en suggérant l’imminence d’un drame ou pour mettre le doigt sur une séquence cruciale dans son récit, ç’aurait non seulement plus de sens pour guider notre intérêt, mais ça leur donnerait une légitimité formelle au sein d’une logique narrative. Là, non.

Alors oui… jolie madeleine noyée dans la térébenthine… Des bonnes intentions de départ du réalisateur à honorer peut-être certains personnages de son passé, il ne reste rien dilué derrière le vernis de son formalisme stérile.

RoboCop (2014)

Pas une des propositions de mise à jour du film original ne marche. Remplacer d’abord ce qui marchait très bien : faire de Lewis, la coéquipière de Murphy, une femme, c’était l’assurance d’interroger à chaque seconde de l’intrigue les ressorts émotifs voire sexuels du personnage et du spectateur. C’était au centre de l’histoire, une méthode classique de créer du lien entre les personnages principaux. Dans cette nouvelle version, Lewis est un homme, et qui plus est noir, ce qui le relègue dans les codes hollywoodiens parmi les seconds rôles.

Les deux qui se retrouvent ainsi propulsé tête d’affiche, c’est pour ainsi dire Bruce Wayne (alias Michael Keaton) et le Comte Dracula (alias Gary Oldman). Pour quel profit ? Pas grand-chose. Tout le côté paranoïaque à la Philip K Dick, hérité de la perte de la mémoire de Murphy dans le but de cacher son identité (alors qu’ici on tue tout le mystère en ne la cachant pas), sa perte d’humanité qu’il retrouvera peu à peu en revivant le traumatisme de son assassinat et de sa famille (le personnage féminin essentiel de Lewis dans l’original est comme transféré à sa femme ressuscité), tout ça est envoyé à la casse pour faire du film, sur fond de transhumanisme sèchement factuel, de tire aux pigeons : Murphy ne cherche plus à se reconnecter avec son identité et son passé, puis à retrouver sa seule part d’humanité restante à travers la vengeance ; non, Murphy profite de toutes les données numériques de la ville, résout en une seconde plus d’affaires criminelles que n’importe quelle IA entraînée avant lui, et parmi celles-ci, la sienne, suite à quoi il pulvérisera tous les méchants qui lui cassent les couilles.

Et même quand ils veulent préserver une idée du film original, la mise en scène ne semble pas en comprendre le sens et ça fait plouf. C’était un aspect sur lequel Verhoeven insistait peu mais qui était sa marque : la critique des médias, de la société de consommation, du paraître… Ce qu’on devinait à travers des écrans de publicité ou des actualités télévisées. Le film ici est introduit puis ponctué par une émission TV écrite pour être comprise au second degré. Sauf que la difficulté, c’est bien de ne pas tomber dans la farce ou dans le démonstratif, parce qu’on le voit souvent, quand on veut dénoncer quelque chose à l’écran, on prend souvent le risque d’être compris de travers ou d’être autrement plus ridicules (jurisprudence Tueurs nés). Une subtilité qui n’apparaît jamais ici : Samuel L Jackson surjoue, on le verrait presque très fort penser qu’il est dans l’outrance pour dénoncer le plus fortement ce qu’il joue… Sauf que pour que ça marche, c’est justement le contraire qu’il faut faire. Un peu comme l’avait fait Verhoeven après RoboCop dans Starship Troopers, l’idée, c’est de jouer délicatement sur le doute, et donc sur la possibilité que ce qui est pris ici trop clairement pour du second degré soit en fait du premier.

Dracula et Batman ont bien réussi leur exercice de sabotage : la franchise RoboCop grâce à leurs exploits est tuée dans l’oeuf.

Into the Inferno, Wernor Herzog (2016)

Coq à l’âne géo-mystique explosant le bilan carbone de son réalisateur.

Les passages “humains” dans lesquels Herzog laisse des indigènes déblatérer leurs croyances tout en trouvant ça sans doute fort spirituel, sont prodigieusement ennuyeux pour le rationnel que je suis. Celui en Éthiopie est incompréhensible (énorme digression archéologique) ; l’autre en Corée du Nord a au moins l’avantage de présenter un intérêt historique (je n’avais aucune connaissance de ce volcan, de sa caldeira et de l’éruption qui les ont constitués il y a mille ans, et bien sûr encore moins de l’importance symbolique pour les Coréens de ce lieu).

On peut aussi noter que les excès personnels et habituels d’Herzog, sa passion pathologique pour les hommes un peu perchés (la fascination du cinéaste pour les hauteurs), contaminent ici ses sujets à dose homéopathique : c’est peut-être peu de choses, mais perso ça m’agace de voir un archéologue grande-gueule américain tailler un arbre de la brousse éthiopienne pour pouvoir y faire passer plus aisément son 4X4 (on est dans le désert, hein, le bois que tu coupes, t’es pas sûr de le voir repousser spontanément ailleurs – oui, parce que les Éthiopiens sont aussi les champions du monde du replantage, mais avec quel résultat…) ; ou encore voir un autre type balayer de ses doigts nus les pages d’un vieux codex en ruine pour faire joli devant la caméra.

Casting JonBenet, Kitty Green (2017)

Comment éviter le ratage d’un film infaisable sur un fait divers sordide ? Réponse : montrer les réflexions hasardeuses des acteurs postulant aux rôles. Les Américains ne savent rien faire sans excès. Obligé, en cours, de route de me renseigner sur l’affaire en question. L’intérêt, si comme dans nombre de documentaires traitant d’événements de ce type aux États-Unis (The Thin Blue Line ou Paradise Lost), il est de mettre en scène le doute, l’incompétence quasi intrinsèque des institutions à mettre en pratique « la marche à suivre », alors on peut y trouver ici un peu son compte. Malheureusement, ça se borne essentiellement à montrer les doutes et réflexions parfois stupides d’acteurs se rappelant avoir été spectateurs d’un meurtre resté non-élucidé. Un film de quidam en somme.

Ant-Man, Payton Reed (2015)

On sent fortement la filiation avec X-Men, Spider-Man et Iron-Man (plus qu’avec Avengers d’ailleurs). Et c’est pas pour me déplaire.

Les entames de séries sont toujours intéressantes quand elles sont réussies, et celle-ci l’est plutôt. Les enjeux dramatiques dans ce genre de compositions n’ont pas grand-intérêt tant ils évoluent quasiment jamais d’un héros à un autre (un psychopathe assoiffé de pouvoir déclare la guerre au genre humain, et c’est là que le héros arrive…), il faut donc se concentrer sur les origines et les fils dramatiques utilisés pour varier (très légèrement à chaque fois) l’identité et les ressorts dramatiques (souvent initiatiques) du nouveau venu parmi la jolie brochette de super-héros affiliés à une peluche customisable. Et dans la veine des héros (tous) imparfaits, celui-ci a un parcours particulièrement réussi (le gendre idéal, papa absent, dévoré par une passion plutôt contraignante : le cambriolage de haut vol). Et comme l’acteur principal est une perle, ça me suffit.

Quand les ingrédients sont bons, il peut arriver qu’on s’en contente. Tout le reste, ultra-formaté, viendra alors rarement me poser problème. Et puis, pour les yeux, les scènes d’action donnent un ballet plutôt réussi. Ce n’est pas toujours le cas.

Okja, Bong Joon-Ho (2017)

Veau d’or sous soleil vert…

Il faut noter l’ironie de dénoncer la nourriture industrielle tout en faisant un film foutrement formaté. La cuisine de Bong est par moment indigeste, entre la farce Tex Avery (Jerry G. insupportable), le film émotif à la Disney, l’humour potache et l’action de charcutier. Ça fait trop pour moi.

Si le sujet malgré tout (celui de la satire antispéciste) vaut le coup d’œil, l’ennui l’emporte globalement. J’ai du mal par exemple à comprendre comment on peut s’émouvoir d’une telle relation avec un rythme aussi relevé où les temps-morts sont rares (la séquence la plus lourde est une réunion explicative entre tous les personnages du groupe des Américains : Bong est trop poli avec ses acteurs et ne contrôle rien). Il y aurait moins d’action, la fillette serait moins contrainte dans ses mouvements (un personnage principal impuissant, c’est chiant), et on aurait utilisé un poulet ou un bœuf à la place de ce machin porcin, je me serais plus régalé… Okja, qu’elle parte à l’abattoir, ça me faisait ni chaud ni froid.

Donne-moi tes yeux, Sacha Guitry (1943)

L’art est aveugle, il ramollit pas mal le sens patriotique. Mais Guitry est un génie de la repartie, on lui pardonne. Ou quand les sujets n’ont plus que le verbe comme occupation.

Madame et le Mort, Louis Daquin (1943)

Du Thin Man à la française. Des dialogues merveilleux et des rôles joyeusement inversés. Le cinéma boule de neige de l’occupation (du divertissement hors du temps), mais du bon.
8/10

La Fille qui en savait trop, Mario Bava (1963)

Je pourrais probablement pas apprécier autre chose chez Bava que ce genre de films parodique. L’horreur y est très peu présente, le thriller semble surtout s’amuser de lui-même, l’histoire tient pas la route et on n’y comprend rien mais c’est justement ce qui est plaisant (on cherche assez rapidement à y chercher une cohérence). Dernier film “opéré” par Mario Bava en noir et blanc semble-t-il, bien dommage parce que la photo est magnifique (les petits jeux d’ondulation sont par exemple très bien réussis).

À voir ce genre de thrillers dans lesquels les femmes ont le rôle principal, on en viendrait presque à se demander depuis quand elles ont quitté le haut de l’affiche. Elles y étaient peut-être parce qu’elles étaient encore une représentation fantasmée des hommes, et qui en tout cas se plaisaient le plus souvent à en faire des personnages frigides et névrosées (désolé pour le cliché, mais de Hitchcock à Bava, c’est vraiment l’impression que ça laisse) ; or les rares tentatives depuis en vue de les ramener en haut de l’affiche ont toujours choisi l’option « femme qui a des couilles » pour le justifier : Alien a sans doute été un tournant à ce niveau, mais je ne vois pas beaucoup d’autres exemples de réussites en la matière (ensuite, je ne vois pas assez de thriller, et possible que les femmes aient depuis quelques années trouvé une place aux côtés des hommes – au niveau des têtes d’affiche s’entant). La Fille qui en savait trop semble en tout cas avoir dix ans d’avance : arrivé trop tôt pour séduire le public, mais inspiration future par ce que le film contient déjà en lui de giallo.

La Rue des Vikings, Mario Bava (1961)

Assez bluffé par la maîtrise technique de Bava en matière de montage, d’action et même de direction d’acteurs (vu l’extrême hétérogénéité du casting dans ce genre de productions). C’est beaucoup moins ridicule qu’on pourrait le craindre, vu que ça reste finalement et globalement assez réaliste (si on compare à tous les films “historiques” fantaisistes de l’époque, tels que les péplums de Corbucci par exemple, présentés il n’y a pas si longtemps à la Cinémathèque). Seulement si la tenue générale est bonne, on trouve toujours une réplique ou une situation qui fait tout capoter et irrémédiablement sourire.

Rosita, chanteuse des rues, Ernst Lubitsch (1923)

Quelques similitudes avec Paradis défendu qui viendra l’année suivante (commentaire à lire plus bas). Lubitsch changera juste le souverain pour une souveraine, signe peut-être que Lubitsch sentait pouvoir mieux faire après ce premier opus produit par Mary Pickford (et même si les deux films sont issus de deux pièces originales n’ayant probablement aucun rapport). La star attendait peut-être de lui qu’il la mette en scène comme il avait mis en scène Ossi Oswalda, autrement dit dans une veine espiègle qui lui correspondait mieux. Et au lieu de ça, Lubitsch lui donne un rôle plus conforme sans doute à la personnalité de Pola Negri. La Pickford en chanteuse des rues, pourquoi pas, mais la faire glisser peu à peu vers un personnage à la Carmen (peut-être une des premières femmes fatales), guitare sur la cuisse débordant d’une robe olé olé, pas sûr que l’éternelle gamine à l’écran ait apprécié l’expérience. Pourtant les moyens sont là. (Ce personnage a quelques similitudes également avec la Marianne de Marion Davies, transposé dans une France de la Grande Guerre.)

Les Trois Visages de la peur, Mario Bava (1963)

Il n’y a guère que le troisième et dernier sketch qui vaut réellement le coup. Le premier avec Michèle Mercier est principalement décoratif (le huis clos échoue assez rapidement à monter en intensité, faute peut-être à une entrée en matière trop rapide : ça commence fort avec les menaces, et les explications ne tardent pas à apparaître). Le second est une fantaisie laborieuse qui semble n’avoir été l’occasion que de faire tourner Boris Karloff. Enfin le troisième est un étonnant mélange d’épisodes d’Hitchcock présente, de La Quatrième Dimension et des Contes de la crypte : le genre d’objets qui s’attaque à notre inconscient (et à nos petites superstitions) et qu’il faut éviter de montrer à de jeunes spectateurs.

Violeta, Andès Wood (2011)

Récit indigeste qui relève plus de la bande-annonce permanente que de la biographie. Personnage insupportable.

Une femme fantastique, Sebastián Lelio (2017)

Autre portrait de femme après celui beaucoup moins bien réussi de Gloria. Lelio reproduit un peu les mêmes facilités techniques pour construire son film (saupoudrage de séquences courtes articulées en ellipses), et même si c’est pas forcément toujours bien conçu (on ressent une certaine vacuité à suivre à la longue une situation qui ne se propose guère plus que d’effleurer les choses par crainte de trop en faire), celui-ci change de mon côté grâce à l’interprète principal. Si l’actrice de Gloria me faisait un peu trop penser à Dustin Hoffman dans Tootsie (à croire que Lelio ne fait que des films queers), celle qui joue ici est non seulement très convaincante (Lelio en rencontrant Daniela Vega a vite compris qu’elle pouvait être un sujet à elle seule de film et il explique n’avoir cessé de se rapprocher d’elle jusqu’à lui proposer au final le rôle principal) mais surtout, elle me paraît moins antipathique que Gloria. Cette dernière cherche l’amour et doit gérer un amoureux pour le moins casse-pieds (lui aussi) ; rien de bien passionnant ou d’original là-dedans et à la longue, ça agace. Alors que Marina vit quelque chose de bien plus critique et de conflictuel : son bonhomme vient de lui claquer entre les doigts et elle doit composer avec une belle famille où elle n’est pas franchement la bienvenue.

La grande réussite du film se joue justement là. Ce qui est une situation extra-ordinaire pour des personnages ordinaires se change avec la nature même du personnage en une situation extraordinaire pour un personnage extraordinaire. Marina est trans, on le comprend petit à petit, et cela est révélé peu à peu, et le tour de force du film c’est de nous mettre face à nos propres préjugés trans avec doigté. Rien de plus normal au début, et puis on apprend qu’elle n’est pas bien vue par certains membres de la famille de son homme, on se questionne, et ce qu’on pensait être la normalité se trans-forme en quelque chose de plus perturbant. Sauf que la perturbation vient de ces personnages, même si on comprend, puisqu’on a goûté à la normalité d’une relation trans, on n’y voit rien à y redire. Comme le dit Lelio, son film, c’est un peu de la science-fiction, parce qu’il arrive à nous faire croire ce qui n’existe pas. Mais en nous montrant cette irréalité, on en appréhende la réalité non fictive, les possibilités, les implications, et on l’accepte naturellement.

Au-delà de ce simple aspect, ça reste un cinéma aux ambitions limitées. On croirait presque parfois voir un film Arte allemand. Toujours dans le sens de la vague, et de préférence, rester bien au chaud dans le creux de celle-ci. La peur de l’audace, de la singularité, vues presque comme des monstruosités, des indélicatesses. Tout doit être fade pour ne pas chahuter l’ordre des choses… Eh bien, au moins on n’y échappe un peu ici. Grâce à une interprète.

Parasite, Bong Joon-ho (2019)

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La Chasse aux papillons, Iotar, Iosseliani (1992)

Film d’un tatinophile un peu trop averti : la référence, ou l’hommage, est un peu trop appuyé, surtout au niveau de la sonorisation des dialogues qui sonnent comme des piaillements d’oiseaux. L’histoire n’a aucun intérêt avoué, il faut se rattacher au cocasse de chaque séquence, et un peu comme chez Tati, il faut se satisfaire de ça. L’exercice ne m’intéresse déjà pas beaucoup chez le Français, alors un imitateur ne fait pas beaucoup plus l’affaire. L’humour anti-japonais peut amuser au début, et puis ça devient peut-être un peu trop insistant voire gênant (on n’échappe plus à tous les clichés sur les Asiatiques — même si je comprends bien qu’il pratique la même dérision caricaturale avec les Russes, ben on rit un peu jaune).

Personal Shoppers, Olivier Assayas (2016)

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Douleur et Gloire, Pedro Almodovar (2019)

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Humoresque, Jean Negulesco (1946)

Rarement on aura vu un duo de stars aussi bien éclipsé par une partition musicale (Isaac Stern au violon et sans doute pas pour rien dans les choix musicaux assurant une dynamique folle et des morceaux mettant à l’honneur sa virtuosité – toutes les autres films avec des violons paraissent d’un coup ronronnants et fades) et un second rôle (Oscar Levant en génial contrepoint comique dont chaque réplique pleine de cynisme éclairé vole à chaque fois la vedette à ses partenaires ; sans compter qu’il joue également sa propre partition au piano).

Le scénario n’a rien de bien original, mais toute la saveur du film réside dans la puissance de ces à-côtés. Le reste est de facture plutôt classique avec quelques éléments noirs, il annonce presque Sang et Or, une réplique suggérant à l’attention de John Garfield qu’il a plus l’allure d’un boxeur que d’un violoniste.

Rester vertical, Alain Guiraudie (2016)

Quand la savonnette t’échappe au milieu d’une meute de loups…

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Rose-France, Marcel L’Herbier (1919)

Roman-photo impressionniste sans grand génie.

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Sadie McKee, Clarence Brown (1934)

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Wrong, Quentin Dupieux (2012)

L’absurde a toujours raison, c’est bien pourquoi on renonce toujours à lui faire confiance… La logique du contre-pied permanent a ses limites. Dupieux fait toujours le même film et a comme facilité toujours de ne pas à avoir à se soucier de cohérence. Comme dans un rêve ou dans n’importe quelle pseudo-science basant sa logique sur des corrélations ou des coïncidences, un film de Dupieux tend à créer une logique qui, d’avance, vu le principe d’absurdité vite établi, s’effondre. Certaines scènes valent pour elles-mêmes, c’est parfois drôle, attachant, mais le plus souvent c’est un cinéma dans lequel c’est la queue qui remue le chien. Intriguant au début jusqu’à ce qu’on comprenne la logique circulaire dont on ne voit jamais le bout.

Mademoiselle, Park Chan-wook (2016)

Partagé. Je me suis réellement réveillé au moment du twist à la fin de la première partie. Un électro-choc, ça réveille toujours, mais la réanimation est souvent douloureuse par la suite. Je me suis laissé bercé encore quelques minutes, peut-être pendant toute la seconde partie, et puis le soufflé retombé, les effets de Park lasse un peu.

Il faut cependant reconnaître un certain plaisir lié à la richesse des décors. Le montage ne nous laisse pas suffisamment le temps d’en profiter, mais on voyage, et c’est peut-être ce que cherche à faire avant tout ce genre de films.

Ce vieux garçon qu’est désormais Park Chan-wook apprendra sans doute un jour à faire plus dans la subtilité, se plaira peut-être à se situer entre les lignes plutôt qu’à les surligner, et là ça deviendra franchement passionnant.

Rien n’est trop beau, Jean Negulesco (1959)

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Souvent femme varie, W.S. Van Dyke (1934)

Triangle amoureux entre amis d’enfance, amours cachés puis révélés. Jeu de chaises musicales trépidant et bonnes notes screwball. Du plaisir.

Dommage de ne pas avoir vu Joan Crawford plus impliquée par la suite dans les comédies : elle est lumineuse, et l’obligation sans doute d’aller vite et à l’essentiel dans son jeu, l’empêche de tomber dans certains excès qui la caractérise dans ses performances plus dramatiques.

Y a du beau monde : Joseph L. Mankiewicz à l’adaptation (on pourrait suspecter que la mise en parallèle entre les deux séquences de mariage raté, au début à et à la fin du film, puisse lui être imputé, son goût pour la sophistication oblige…) ; Gregg Toland à l’image ; Cedric Gibbons à la direction artistique (la patte MGM) ; ainsi que Van Dyke l’année de L’Introuvable.

Green Book, Peter Farrelly (2018)

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Us, Jordan Peele (2019)

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