La Fille de l’usine à briques, Yasuki Chiba (1940)

La Fille de l’usine à briques

Renga jokô

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L’obscurité de Lim

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Limeko – Japanese films

8/10 IMDb

Réalisation :

Yasuki Chiba

 

Difficile de faire plus sec en matière de récit. On est dans la chronique pure avec, s’il y a des enjeux personnels pour chacun des protagonistes de cette histoire, aucune trame directrice classique qui ne viendra se superposer aux multiples intrigues connexes bâtissant le fond du film. Même le néoréalisme italien fonctionnera avec des intrigues cadenassées autour d’une action unique. C’est me semble-t-il bien plus tard qu’on verra dans les années 60 la naissance (ou le retour) d’un cinéma axé sur un confetti d’enjeux voire de diverses peintures de caractères. Une variation sociale du film choral en quelque sorte.

Le film pourrait ainsi donner l’impression à certains qu’il ne débute jamais. Ce sont des techniques de présentation utilisées couramment dans des intrigues classiques, mais dès la fin du premier acte, on se concentre alors sur une action principale : cette fragmentation de l’action permettait de constituer un univers sociétal avant de resserrer sur les seuls enjeux du personnage principal (Naruse utilise souvent cette technique d’ailleurs, je m’en suis suffisamment plaint). On a en effet une succession de séquences descriptives attachées à montrer la vie dans un quartier populaire (et même pauvre) de je ne sais quel quartier de je ne sais quelle cité japonaise, passant d’une famille à l’autre, d’une maison à l’autre, un peu à la manière d’un Kaneto Shindo plus tard dans Dobu. L’accent est mis plus particulièrement sur les enfants (à l’image cette fois – désolé pour les références toujours postérieures – d’un Urayama dans Une jeune fille à la dérive). Le récit se focalise ainsi sur les déboires d’une gamine, seule élève (fille) au milieu d’une classe de garçons, bientôt rejointe par une gamine coréenne (ethnie particulièrement méprisée au Japon).

En dehors d’une logeuse avare et même fripouillarde, tous sont montrés sous leurs bons côtés : tout à la fois dignes malgré leur pauvreté, volontaires, travailleurs…

Une jolie perle. En à peine une heure, on s’imbibe sans fléchir de cette atmosphère prolétarienne nippone, bienveillante et désintéressée. Dans tous les pays du monde, il arrive qu’on idéalise ainsi les petites gens. Plus d’un demi-siècle après, impossible de s’en offusquer. La valeur d’image d’épinal, même si on s’en doute trahit la vérité, aura toujours le mérite de porter un regard longtemps après sur ce qui n’existe plus. Ce n’est rien de moins que la valeur première du cinéma des Lumière qu’on retrouve ici. Une image, même fabriquée, aura toujours valeur de document historique. Quand les caractères des lettres qui servent à notre expression sont tous interchangeables : qu’on lise les reliques traduites d’un poète comme Homère ou qu’on tweete son menu du jour sur le Net, les signes sont les mêmes pour « rendre compte ». L’ère de l’image a bel et bien tout changé dans le rapport au temps, à l’espace et aux témoignages que chacun peut faire du monde dans lequel il évolue.


Pour ces images, témoignant éventuellement de l’intérêt que le lecteur pourrait porter à ces « documents », je renvoie une nouvelle fois à ce blog.

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La Belle, Arūnas Žebriūnas (1969)

Comptine d’été

Grazuole / The Beauty / The Beautiful Girl

Année : 1969

Vu le : 20 janvier 2018

10/10 IMDb

 

Réalisation :

Arūnas Žebriūnas


Avec :

Inga Mickyte


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La Belle fait partie de ces chefs-d’œuvre rares et méconnus qui convainquent à l’instant où on les voit, qui disent l’essentiel du cinéma, voire de la vie, tout de suite, avec la force des évidences. L’alchimie qui s’opère dans La Belle est parfaite : justesse du geste et des échelles de plan, beauté visuelle, délice sonore…, c’est une fable simple, son interprétation, quasi-miraculeuse.

Dès le générique, on comprend à quoi à on a affaire. Un poème, une ode à la liberté, à la beauté, à la simplicité, à la bienveillance et à l’espérance… Le film commence en contre-plongée vers le houppier scintillant des arbres : lumières d’été, silence apaisant, l’espoir peut-être déjà… Travelling arrière, et la caméra redescend vers la terre des hommes, qui sont en fait ici des enfants. Un petit groupe joue dans le lit d’une rivière asséchée à « La belle », un jeu qui consiste, on l’apprendra plus tard, à se réunir en cercle autour de notre personnage principal, Inga, au physique censé être disgracieux avec ses taches de rousseurs, ses grandes jambes nues, ses yeux ronds et rapprochés, ses grosses joues, et de lui dire combien elle est « belle », de vanter ses multiples qualités, alors qu’elle danse au milieu du cercle, gracieuse, lumineuse, telle une déesse se nourrissant avec bonheur des offrandes qu’on vient lui porter. L’image fait immédiatement penser à ces boîtes à musique souvent utilisées dans les films, censées raviver des souvenirs oubliés, et où parfois on actionne une petite manivelle pour y faire évoluer une danseuse mécanique.

À voir Inga dans cette première scène, difficile de concevoir aujourd’hui qu’un tel ange puisse représenter une image de la laideur, mais la réalisatrice lituanienne Alantė Kavaitė qui présentait le film confirmait toutefois que les taches de rousseurs par exemple n’étaient pas considérées comme des marques de beauté à cette époque dans son pays (et affirmait aussi que le scénario original dont elle avait pu se procurer un exemple ne souffrait à ce sujet d’aucune ambiguïté : Inga était laide).

Si tout est dit en une seconde, dès ce premier plan du générique, c’est qu’à ce moment, grâce au mouvement de caméra, à la situation (tirée d’une scène du film et qui pourrait tout aussi bien achever le film – ce qu’elle fait presque d’ailleurs), à la musique et à la grâce de la jeune actrice, souriante, élégante, malicieuse, eh bien tout est dit. Comme une ritournelle qui s’impose dès la première mesure, et qui revient sans cesse hanter nos oreilles : quelques plans de cette scène reviendront ponctuer le film mais tournés en divers endroits, car dans ce jeu étrange (qui ne peut être que celui des anges, a-t-on vu des enfants se comporter réellement ainsi ?) c’est tout à la fois qui se compose autour de la même harmonie : le dilemme et sa résolution. Du moins une résolution, car si ces anges semblent nous donner dès le générique une belle leçon de vie, le film ira plus loin encore. Alantė Kavaitė encore parlait d’un film impressionniste. Si dès le générique tout est dit, c’est que le film ne s’appliquera pas à suivre le cours d’un récit chronologique. Le film est trop court pour cela, et au mieux il prend la forme d’un conte. Ou pour rester dans le jeu d’enfants et de la ritournelle, la comptine. Différentes séquences serviront en fait à illustrer toujours la même idée, la même obstination : celle d’une beauté pas seulement intérieure, mais une beauté qui peut se révéler à notre regard quand ce qui est défini comme laid sourit à la vie et est embelli par la bienveillance de ceux qui la regardent.

Un seul élément nouveau dans ce que le film tient précisément de narratif viendra mettre à l’épreuve la logique bienveillante de ces elfes en culottes courtes : l’apparition d’un nouveau venu de leur âge questionnant pour la première fois la « beauté » de leur amie. Le perturbateur fera en réalité long feu. S’il remet en doute la beauté d’Inga, ce sera moins pour révéler sa naïveté que l’existence de beautés nouvelles, plus amères, ou moins immédiates.

Ce nouveau voisin, sorte de philosophe panthéiste perdu au milieu d’un manège de libellules, s’obstine à vouloir faire fleurir une demi-douzaine de branches que la joyeuse bande de lutins rieurs prend d’abord pour les rameaux d’un balai mais que lui laisse mijoter avec foi dans un vase de fortune. Ce qu’attend ici notre poète, c’est la liberté, l’espoir d’un temps meilleur… L’autre beauté, elle est là, celle de l’attente et de la foi. Autre préoccupation de sage pour cet étranger : nourrir les chiens délaissés par leurs propriétaires partis en vacances. L’occasion pour Inga (qui suit maintenant cet étrange bonhomme partout) de rencontrer un chien sur les bords du lac, indifférent à leurs caresses, attendant son maître noyé déjà depuis plusieurs semaines. Inga comprend que sa mère est comme ce chien, à attendre le retour improbable d’un mari invisible. Toujours la même attente. L’espoir doux amer, la résignation optimiste du sage convaincu en dépit des apparences que tout est possible… Même de voir des balais fleurir.

Voilà, peu de choses racontées ou montrées en à peine plus d’une heure : l’essentiel, une fulgurance cinématographique. La vie des anges n’aura été dérangée que quelques minutes : le soleil continue à briller, et on peut même inviter sa mère à jouer à « la belle », lui rappeler combien elle l’est, belle, et essentielle, si l’espoir lui venait à manquer. Dans ce conte philosophique, ce sont les enfants qui font la leçon aux parents. Et ils peuvent bien : une fois plus grands, leur balai ayant fini de fleurir, ils pourront les envoyer promener. Les vieux. Qui n’auront alors plus qu’à s’asseoir sur un banc et à contempler le désastre du temps passé. L’immuable marche du monde, comme pour dire à l’occupant et à la tyrannie : la liberté refleurira bientôt.

Inutile de dire que pour convaincre en jouant une telle partition, il faut une maîtrise formelle impeccable. Tout du long la réalisation de Arūnas Žebriūnas est élégante, préférant les mouvements de caméra aux images statiques (on dit souvent que pour filmer les enfants il faut savoir se mettre à leur hauteur, mais il faut aussi savoir les suivre : comme pour L’Histoire de Jiro[1], les travellings d’accompagnement sont magnifiques, tout comme les zooms, utiles pour éviter un montage heurté, ou les panoramiques en plans rapprochés), la musique prend souvent le pas sur les dialogues (l’atmosphère est volontiers contemplative), et surtout la petite Inga Mickytė est impressionnante de justesse, de poésie, de charme et d’intelligence. Autant de qualités déjà présentes dans Les Dimanches de Ville d’Avray[2] tourné quelques années plus tôt (le film peut également faire penser pour cette scène de danse à Cria Cuervos[3]).


(Le film semble être en voie d’être distribué en France. La copie était magnifiquement restaurée. Espérons que ça se fera un peu moins dans l’anonymat que ce coup-ci à la Cinémathèque. La salle était quasiment vide et projeté dans le cadre d’une séance jeune public.)


[1] L’Histoire de Jiro

[2] Les Dimanches de Ville d’Avray

[3] Cria Cuervos

La Petite Marchande de roses, Víctor Gaviria (1998)

Y aura-t-il de la colle à Noël ?

La vendedora de rosasAnnée : 1998

Vu le : 3 décembre 2017

9/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Víctor Gaviria


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Film touché par la grâce.

Je n’ai cessé en le voyant d’essayer de comprendre ce qui le séparait du film précédent de Víctor Gaviria tourné huit ans plus tôt, Rodriguo D. Les deux usent des mêmes procédés narratifs : montage alterné très dense nous faisant naviguer d’un personnage à un autre, naturalisme très cru, voire violent, probablement une même technique de direction d’acteurs basée sur de l’improvisation dirigée… Rodriguo D semble souffrir au moins de deux défauts : les personnages sont antipathiques et leur introduction est complètement ratée (le tout étant peut-être lié).

Peut-être une perception personnelle : j’ai souvent du mal à comprendre les histoires avec trop de personnages et un enchevêtrement d’enjeux complexes. J’ai aussi un faible pour les personnages féminins, et plus encore pour les enfants (quand le film évite poncifs et autres écueils liés à leur présence). D’ailleurs les personnages masculins de La Petite Marchande de roses valent bien ceux de Rodriguo : des idiots. Parce qu’ici, la force du film, c’est principalement la grâce, le charme, l’intelligence, la fragilité de ces jeunes adolescentes livrées à elles-mêmes dans les rues de Medellín les deux jours précédents Noël. J’y retrouve un peu la même grâce que dans Certificat de naissance[1] par exemple (ou dans Los Olvidados, même si le film de Luis Buñuel joue beaucoup sur l’opposition avec un personnage masculin qu’on aime détester).

Le film fait mal, c’est pas tous les jours qu’on voit des gosses drogués quasiment en permanence dans le film, et ç’a sans doute été la plus grande difficulté dont a dû faire face le metteur en scène pour monter son film (si on y croit, c’est sans doute parce que les enfants y sont réellement drogués…). Ce qui éveille la sympathie, la pitié dirait mon pote Aristote, c’est bien que drogués, ils se débattent avec une énergie toute enfantine pour survivre. Elle est là la grâce. Chose qu’on ne retrouve pas du tout dans Rodriguo D.


Quelque part en Europe, Géza von Radványi (1948)

Les Marseillais

Valahol Európában

Année : 1948

Réalisation :

Géza von Radványi

6/10 lien imdb
Liste :

 

 

Vu le : 16 juin 2017

Assez décevant pour un classique hongrois. C’est assez peu subtil, avec une musique particulièrement agaçante et envahissante, censée orienter le récit.

On enfonce pas mal les portes ouvertes : les sauvageons ne font que se défendre face à la cruauté de la guerre nazie, et d’ailleurs, qui c’est qui l’a fait la guerre… sinon les adultes ? (…)

Bel hommage en tout cas à la Marseillaise. C’est une habitude au milieu du XXᵉ siècle, on avait déjà vu ça dans un film japonais des années 50 (oui quand même) à la Maison du Japon cette année, et là, je crois avoir jamais vu un aussi bel hommage de ce qui apparaissait encore à cette époque, et pour beaucoup d’étrangers, l’hymne officiel de la liberté. On raconte ainsi merveilleusement bien comment elle serait née et aurait éveillé les cœurs et les consciences (sortons les violons), ou comment elle apparaissait alors comme un langage universel appelant le peuple entier à crier sa soif de liberté… Alors vas-y que je te sifflote la Marseillaise tout au long du film comme un ralliement et pour se donner du courage. Faut arrêter les classes d’instruction civique où on fait la morale aux gosses en cherchant à leur expliquer trop frontalement pourquoi qu’on doit la respecter la Marseillaise (sales mioches)… et leur montrer des films à la place. Y a jamais meilleur compliment que celui qu’on évite de se faire à soi-même et qu’on entend plutôt chez le voisin. De quoi se sentir Français tout à coup. Car La Marseillaise, ça parle bien des rageux qui veulent foutre un doigt à l’autorité. C’est pas en vomissant à la figure de nos petits mioches ou de nos footeux qu’ils sont irrespectueux et qu’ils feraient mieux de rentrer dans le rang, lever la main droite en l’air, le menton haut, et chanter la Marseillaise, qu’ils le feront. Faut que tout ça comprenne que la Marseillaise, c’est ça, un doigt d’honneur à l’autorité…

Bref. Pour voir un bon film pendant la guerre avec des mioches martyrisés mais avec subtilité, émotion, justesse, faut aller du côté de la Pologne et de Certificat de naissance[1].


[1] Certificat de naissance

Le Gamin au vélo, les frères Dardenne (2011)

L’échappée inachevée

Le Gamin au vélo

Année : 2011

Réalisation :

Les Dardenne

7/10 lien imdb

 

Avec :

Thomas Doret
Cécile De France
Jérémie Renier
Vu le : 14 juin 2017

Il y a quelque chose de frustrant chez les Dardenne. On reste toujours plutôt émerveillés par la manière dont ils arrivent à diriger leurs acteurs, mais les histoires ne vont jamais au bout des choses et donnent une étrange impression d’inachevé.

Le procédé est répété à l’infini, film après film (semble-t-il) : un objectif très ancré dans la réalité, on s’y fixe, on montre les à-côtés, puis on ouvre sur autre chose censé être le négatif de ce qui précède (comme une résolution).

C’est habile, sauf que pour illustrer cette simplicité apparente du récit, les Dardenne n’offrent toujours que des séquences bien fichues sur le simple plan formel puisqu’on y est, le savoir-faire naturaliste est indéniable, mais on ne fait jamais que survoler sans prendre le risque de se poser et d’offrir du relief, de la profondeur, du cœur. C’est presque trop clinique, il en faut pour poser des constats, mais si on ne transcende pas son sujet, si on ne le bouscule pas, on reste de bons élèves, on convainc une bonne partie des spectateurs, mais le constat au final sonne creux parce qu’il ne débouche sur rien.

Les grandes limites de l’improvisation dirigée. Parce qu’on ne peut pas demander à un acteur, encore moins un enfant ou un acteur non professionnel, de nous sortir tout d’un coup une bonne réplique, de proposer une interprétation plus nuancée provoquant la fascination chez le spectateur. C’est comme la vraie vie, et c’est bien là le problème. La vie n’apporte pas ce petit plus qu’offrent les excès d’une tragédie ou d’une fable. Les Dardenne semblent réinventer la peinture en utilisant un appareil photo et réclament qu’on s’extasie devant l’authenticité de la reproduction. D’accord, on s’y croirait, mais le propos, le sujet, le fond, ça devient quoi ? On montre une réalité difficile, on est les témoins du monde dans lequel on vit, et après, qu’est-ce que nous, spectateurs, pouvons en faire ? Rien. Il y a des films qui sont lourds à chercher à nous orienter vers une morale, une conclusion, et il y en a d’autres qui par facilité se réfugient dans le refus permanent d’offrir un regard sur ce qui est montré. L’art est toujours question de choix : il y a les choix qu’on nous impose, et ça fait de mauvais films ; les choix qu’on nous présente, suggère parfois seulement, et avec lesquels on laisse les spectateurs libres ; et puis il y a l’absence de choix, la facilité du constat timide et bienveillant, et ça, c’est le cinéma des Dardenne.

La Cage aux rossignols, Jean Dréville (1945)

L’autorité du chœur

La Cage aux rossignols

Année : 1945

Réalisation :

Jean Dréville

8/10 lien imdb
Listes :

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Films français préférés

Une histoire du cinéma français

 

Avec :

Noël-Noël
Micheline Francey
René Génin
Vu le : 2 juin 2017

Marrant de voir qu’avec le succès du remake (Les Choristes), certains se sont mis à rêver à un retour des blouses et de l’autorité des maîtres. Parce que le film en fait illustre la nécessité du contraire. La réplique qui dit tout ici, c’est : « Tiens, prends un gâteau avant ». C’est celle du nouveau directeur à l’attention d’un môme qu’il s’apprêtait à punir. Pour avoir le respect d’un enfant, ça marche comme avec les adultes, il faut d’abord lui donner des signes de son propre respect. Les mômes imitent, c’est curieux n’est-ce pas ?… On les punit, on ne les aime pas ; et en retour, ils punissent leurs bourreaux et ne les aiment pas. Alors le mythe du retour à l’autorité du maître et du retour à l’ordre à travers la brutalité…

Dans Les Choristes, il y a ce mauvais goût à reproduire une France qui n’existe plus et qui ne peut alors ne plus être que la nostalgie d’une France idéalisée… et blanche. La nostalgie, c’est le Photoshop des mémoires. On retouche les taches sombres par des enluminures et tout paraît merveilleux. Ces petits sauvageons à la française n’existent plus, ou sont les cadets des soucis de l’éducation nationale. À l’époque, il pouvait y avoir un sens à caricaturer (on flirte encore sur une logique narrative héritée de Jeunes Filles en uniforme) « ceux-là » (les sauvageons), alors que montrer les mêmes aujourd’hui ne pourrait être perçu que comme de la nostalgie envers une France plus rigide et uniforme. Dans une adaptation, il aurait fallu respecter cette très légère mais réelle dénonciation d’une éducation maltraitante et inefficace ; et donc l’adapter aux problèmes actuels. Et les problèmes actuels, on ne les trouve pas parmi les petits chanteurs à la croix de bois (ils ont poussé le vice de la ressemblance jusqu’à prendre un sosie de la “vedette” de ce film de 1945) ; mais parmi les “autres”, ceux qui aujourd’hui sont caricaturer comme les sauvageons d’autre fois. Les petits gars des cités, ou même ceux envoyés dans les « centres de réinsertion », dans les « centres d’éducation fermés » ou les « centres de déradicalisation ». Le mépris pour les petits sauvageons en 1945 devient une jolie enluminure en 2015 envers des personnages qui n’existent plus et qui nous rendent nostalgiques. Et la même jeunesse rejetée, méprisée, qui ne renvoie que ce qu’on lui apprend (mépris et brutalité), elle, n’apparaît pas dans les films, encore moins pour suivre le même message énoncé ici, qu’il faut les aimer, les inciter à vivre, les respecter, leur faire confiance.

Des gâteaux pour les sauvageons de toutes époques, merci. Car elle est là la leçon du film. Qu’il est triste que ce qui dénonçait gentiment à l’époque les pratiques inefficaces et brutales de certaines autorités, reflète la nostalgie du petit raciste d’aujourd’hui pour une France uniforme. Traduire, c’est trahir ; adapter, c’est se vautrer.

En attendant, mieux vaut l’original à la copie. Son message, très clair, reste, lui, intemporel.

Mes petites amoureuses, Jean Eustache (1974)

Les demoiselles des bois de Narbonne

Mes petites amoureuses

Année : 1974

Réalisation :
Jean Eustache
8/10 lien imdb lien iCM
Listes :

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Films français préférés

Une histoire du cinéma français

 

Avec :

Ingrid Craven
Maurice Pialat
Des gosses
Vu le : 18 mai 2017

Amusant de voir à quel point le film marche autant avec une direction d’acteurs aussi calamiteuse. Il y a des tonalités, ou dans certaines circonstances de jeu, il faut bien le reconnaître, qui dans le faux permettent d’apporter une distance avec les personnages et de ne pas alors être submergé par l’impression fausse là de réalité. La réalité est un mirage, une quête sans fin et probablement un peu vaine au cinéma, et c’est vrai qu’on peut tout autant arriver à donner du sens, et même des émotions, en représentant à l’écran des pantins. L’art de la représentation s’est toujours accommodé de masques, des symboles figuratifs, de représentations parfois très codées pour identifier des caractères, des personnages, sans jamais se soucier de reconstituer l’apparence de la réalité. C’est bien le cinéma qui a rendu nécessaire cette quête illusoire du “naturel”.

Or parfois, quand cette quête est laissée de côté, on en vient à se demander si ce qui semble s’imposer à chaque auteur et spectateur d’aujourd’hui est bien nécessaire. Parce que le sens de la fable, lui, passe toujours ; et l’artifice (le faux de l’acteur mal digéré) n’altère en rien la logique du récit.

C’est ce que Bresson avait bien théorisé, et c’est un peu ce que Rohmer faisait malgré lui en faisant appel à des acteurs pas forcément toujours médiocres mais mal dirigés et incapables (qui le serait ?) de prononcer “naturellement” des dialogues loin de l’être.

Pour ne pas avoir revu la Maman et la Putain, et Une sale histoire étant précisément un exercice de style sur la reproduction du faux calqué sur le vrai et donc la performance d’un acteur (et de son modèle), je pourrais difficilement me faire une idée précise de la “méthode” de direction qu’aurait pu utiliser Eustache dans ses (rares) films narratifs. J’ai toutefois comme l’idée que son attention était ailleurs. L’interprétation, le rendu ou la performance des acteurs, il ne s’en préoccupait pas et laissait un peu à la Rohmer les interprètes réciter des répliques dépouillées d’indications de contextualisation et de toute psychologie. D’où l’étrange impression parfois qu’en jouant mal ces acteurs deviennent des pantins. Alors, c’est sans doute moins systématique (car moins théorique) que chez Bresson (Ingrid Craven et Maurice Pialat tentent, assez bien, d’injecter du “naturel” dans leur jeu), mais on y retrouve sans doute malgré lui l’effet d’un Rohmer réussi. Et la clé ici, chez Rohmer comme chez Eustache, c’est l’ironie. Rohmer est chiant quand il se prend au sérieux, Eustache, c’est la même chose. On est bien sûr loin du Grand Blond avec une chaussure noire. L’astuce dans l’affaire, c’est d’avoir des répliques drôles (ou des situations, mais c’est plus rare) exprimées par des acteurs sans la moindre expression ou avec au contraire des expressions tellement fausses qu’on ne peut y croire. Et aussi étrange que cela puisse paraître, utiliser des pantins, jouer sur l’artifice, permet de se concentrer sur le sens. Aucune psychologie, ou sommaire, tout passe par les mots.

Autre raison pour laquelle le style Eustache fait mouche, c’est son incroyable concision et son sens de l’ellipse. Avec de mauvais acteurs, des enfants a fortiori, les longs passages dialogués passent mal. Ça tombe bien, Eustache n’en utilise pratiquement pas (le garçon doit avoir une tirade que le cinéaste lui fait lire sur un panneau…). Eustache semble donner des indications scéniques, déterminer les places, les mouvements, et tout se fait dans une mécanique assez peu naturelle. Mais tout s’enchaîne parfaitement, non pas naturellement, mais logiquement, comme une structure, un événement qui se compose minutieusement. Ça pourrait paraître scolaire, sauf que ça fait mouche, parce que les répliques visent juste (tout en étant exprimées de manière fausse), elles sont drôles. Et Eustache n’en rajoute pas : il coupe après deux ou trois répliques, rarement plus. Il se fout ainsi de la continuité temporelle des séquences, et l’ellipse colle le tout assez bien, toujours pour aller droit à l’essentiel. C’est bien cette capacité de tailler dans le vif et de se débarrasser du “naturel”, qui fait toute la saveur, presque la fascination et la charme, de ce film. Ce sont comme des natures mortes qui s’affrontent, ou se séduisent plus précisément, dans le film.

Pour le reste, il s’agit sans doute de souvenirs personnels d’Eustache. Une telle audace aurait peut-être été impossible sans cela. Non pas qu’il aille trop loin dans ses séquences (le sujet traite de l’éveil sexuel d’un jeune adolescent) mais il arrive justement à suggérer beaucoup sans avoir à trop en dire ou montrer. Et c’est souvent cru ou naïf (ce qu’ajoute d’ailleurs le fait d’utiliser une narration en off du jeune garçon).

La tonalité aussi, en dehors de l’humour pince sans rire, fascine plutôt, parce qu’on y retrouve une forme d’insolence sourde, souterraine, qui jaillit parfois quand on ne l’attend pas. On sentirait presque poindre une envie de révolte à la Antoine Doinel ou la bêtise de Lacombe Lucien, mais tout reste le plus souvent retenu. Un peu parce que le jeu est très mécanique, mais aussi parce que Eustache laisse rarement l’intensité monter (vu qu’il coupe rapidement et use d’ellipses). Au lieu de voir ainsi une intensité monter dans un même mouvement, Eustache procède par flashs, photogramme par photogramme presque. C’est encore le meilleur moyen d’être concis et de faire confiance à l’imagination et la compréhension du spectateur, mais il s’interdit aussi l’expression de cette insolence qu’on ne fait qu’entr’apercevoir. En suggérant ainsi l’insolence contenue, en ne la laissant jamais prendre son élan et s’exprimer pleinement, c’est comme si Eustache nous invitait à réagir à la place des personnages. Procédé éprouvé qui peut sembler paradoxal : pour gagner en identification (aux personnages, à la situation, au sujet), on use de distanciation. La mécanique d’Eustache (dans son jeu et son montage) permet mine de rien à ce qu’on nous intéresse à ses personnages. Certaines femmes qui veulent séduire ne procèdent pas autrement qui pour attirer les hommes se montrent distantes… Ce n’est pas l’histoire qui vient vers le spectateur, c’est lui qui vient à elle. Tout un équilibre à trouver : être trop envahissant, c’est donner au spectateur l’impression qu’on l’agresse et lui force la main (et on le perd) ; être trop distant, sans avoir par ailleurs de quoi animer son intérêt, c’est presque le risque de le perdre pour de bon… L’art, c’est aussi (et surtout) séduire. Et Eustache, peut-être malgré lui, avait cela en lui. Il y a certains mystères, certaines alchimies qui échappent parfois aux auteurs qui les composent. C’est le cas de ces petites amoureuses.