La Symphonie nuptiale, Erich von Stroheim (1928)

The Wedding March

The Wedding MarchAnnée : 1928

Vu le : 2 mars  2019

6/10 IMDb

 

Réalisation :

Erich von Stroheim


Avec :

Erich von Stroheim, Fay Wray, Zasu Pitts

Resucée médiocre de l’amour véritable devant courber l’échine face au mariage d’argent. Ça patine sévère au niveau de l’intrigue, et pour cause, Stroheim multiplie les plans de coupe pour ne retraduire sans cesse que les mêmes idées, et on se fait aristocratiquement chier. Il faudrait compter le nombre de séquences, je parie qu’on est très largement en dessous de ce qu’on a l’habitude de voir à la fin du muet. Et visionner cet antépénultième opus de Stroheim juste après son premier bien plus réussi, ce n’est pas vraiment fait pour m’aider à l’apprécier tant la technique de von-von n’a pas évolué. C’est même plus statique, plus répétitif, et strictement plus mélodramatique (l’humour et la satire disparaissent peu à peu, et on sent assez mal le drame qui se joue une fois le mariage célébré — à moins que ce soit la musique qui m’ait salopé ce travail nécessaire d’identification/réception, voir plus bas).

Intérêt seul donc pour le folklo-décoratif du film. Les images sont impressionnantes, surtout au niveau des contrastes permanents offerts au regard des spectateurs pour leur en mettre plein la vue : les pommiers en fleurs bien sûr, mais aussi la pluie filmée en contre-jour (pour qu’on voie les gouttes, c’est mieux), et jusqu’aux maillots de corps de préférence bariolées en noir et blanc.

Fay Wray est parfaite mais aurait mérité d’être un peu plus au centre de l’attention (avec si peu de séquences et cette fois un von-von peut-être plus préoccupé pour se mettre en scène que pour raconter une histoire). Voilà qui explique en tout cas pourquoi, peut-être, elle n’aura pas froid aux yeux à l’idée de se frotter à King Kong : elle avait déjà dû se coller à un autre monstre habitué lui aussi à tomber de son piédestal (Cf : La Loi des montagnes). Et au contraire justement de La Loi des montagnes, Stroheim se réserve un personnage sans aspérité qu’il aurait été mieux inspiré de filer à un véritable jeune premier. (Zasu Pitts a vraiment le portrait caché de Lillian Gish.)

(Accompagnement détestable de Gary Lucas que la Cinémathèque persiste à inviter malgré un précédent massacre l’année dernière sur Tod Browning. Le type a même le toupet à la fin de son concert de montrer qu’il est venu bien comme il faut avec ses CD. Faudrait comprendre que le garçon est totalement inapte à accompagner un film. Parce que c’est bien de ça dont il est question : accompagner un film. Et accompagner, ça veut dire s’effacer derrière lui pour souligner les jolies boucles dramatiques. Certainement pas proposer un spectacle sonore, assez désagréable au demeurant, en parallèle du spectacle proposé, là, sur l’écran. En plus, de la guitare électrique pour un film américain censé se passer en Autriche au début du siècle, il y a une logique d’accompagnement qui m’échappe.)

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Giacomo l’idealista, Alberto Lattuada (1943)

Giacomo l’idéaliste

Giacomo l’idealistaAnnée : 1943

Vu le : 21 février 2019

7/10 iCM IMDb

 

Réalisation :

Alberto Lattuada


MyMovies: A-C+

Premier film et première adaptation d’un roman de l’entre-deux-guerre pour Alberto Lattuada, loin de la ville et de sa pesanteur fasciste. La critique de la petite société de campagne avec ses aristocrates et ses bigotes n’en est pas moins corrosive. Si la fin reste conciliante voire moralisatrice, puisqu’on évite ce qui en d’autres régions aurait amené à une vendetta pour laver le déshonneur subi par la promise, tout ce qui précède est parfaitement tenu : déjà chez Lattuada une subtilité pour traiter le mélodrame sans trop en faire et un sens du spectacle bien établi (la fuite de Celestina pour retrouver son Giacomo, la scène du viol filmée dans une lenteur presque kubrickienne).

Copie vidéo présentée sans sous-titres à la Cinémathèque. Ce n’est pas si problématique, au contraire. Ça permet de voir à quel point Lattuada est bon à nous faire comprendre une situation au-delà des mots. Et ce n’est possible que dans une logique de jeu avec ce qu’on appelait encore des emplois. À chaque archétype (ou actant), un emploi : on comprend vite grâce à cette logique qui sont les aidants, les opposants, les bénéficiaires, les victimes, etc. Une attitude, un geste, une silhouette, une intonation, et on cerne en un instant un personnage, visuellement, sans aide des dialogues (donc de traduction). Théâtral diraient certains. C’est surtout efficace à dévoiler quelque chose des personnages. La difficulté, c’est bien de rendre ça simple comme bonjour, sans masquer pour autant les zones grises d’un personnage, et c’est ça que les techniques dites modernes de jeu, inspirées de l’Actors Studio et faussement inspirées, elles, de Stanislavski, avec leur méchante habitude de laisser croire aux acteurs qu’ils peuvent tout jouer, ont sapé après-guerre. Essayons de comprendre l’emploi d’un acteur, sa fonction dans le récit, le type de situations mis en jeu, et cela au premier coup d’œil, désormais, sans l’appui du texte, eh bien bonne chance. La théâtralité, c’est rendre signifiant ce qui doit l’être ; sans théâtralité dans le jeu, ça se résume à un jeu insignifiant. On gagne sans doute en incommunicabilité et parfois en naturalisme, mais souvent, c’est surtout le message, la fable, qui se brouille.

Images numériques et images argentiques (suite à conférence)

La conférence en question :

http://www.cinematheque.fr/seance/30984.html

Dommage que la conférence n’ait porté que sur la technique et l’exploitation des différents modèles numériques. L’aspect artistique était pratiquement inexistant, or, entre les ingénieurs et les exploitants de salle qui n’ont d’intérêt que pour le médium, il y a bien des artistes et des bouffeurs de pop-corn (peut-être que ça fera l’objet d’une nouvelle conférence, avec cette fois des créateurs, à la fois défenseurs du numérique, et les autres). Une question qui me préoccupe, moi, maintenant qu’on peut soi-disant proposer une qualité d’image optimale, c’est l’uniformisation du rendu numérique. Un intervenant, exploitant, l’a bien précisé : on peut désormais avoir le même rendu dans les salles qu’avec l’œil humain, alors à quoi bon en rester par exemple au bon vieux 24 images par seconde ? Maintenant, à moins d’avoir des caméras daltoniennes, presbytes, myopes ou semi-aveugles, capables de capter des images différentes des autres, ces rendus sont si parfaits, si proches de la réalité, qu’il n’y aura plus une image numérique qui ressemblera à une autre image numérique. Plus de grains, plus d’impression d’images saccadées (puisque plus d’obturateur bouffeur de lumière si j’ai tout compris), le cinéma en 4K par seconde.

OK, sauf que si toutes les images se ressemblent pour être hautement fidèles à la réalité, qu’est-ce qui fait maintenant la spécificité de l’image de celui qui la pense ? Où est le plaisir pour le cinéphile à reconnaître en une seconde la « pâte » d’un auteur ? la « patine » d’un type de cinéma spécifique à une époque, à un type d’émulation ou de pellicule ? Regarder un film taïwanais des années 80, c’est pas la même chose que de regarder un autre indien ou chilien des années 60 ; un Richard Thorpe coloré, c’est pas la même chose qu’un Michael Powell, d’un Tavernier ou d’un Fellini. Sans compter que ces films vieillissent différemment.

J’ai acheté peu de DVD dans ma vie, mais le premier que j’ai acheté m’avait ébloui, non pas par sa définition, mais au contraire par son grain. Mon Barry Lyndon crépitait et m’en filait plein la vue exactement comme une peinture impressionniste. Une pellicule sans grains, c’est comme un Champagne sans bulles, comme un feu de cheminée qui crépite sans l’odeur du bois brûlé, de la fumée qui s’échappe et des cendres qui naissent… Il était tout heureux le Kubrick à pouvoir se passer d’éclairage artificiel pour ses séquences à la bougie, mais c’était encore de la pellicule ; je doute que si c’était si facile, si ordinaire, de capter une telle scène, que le rendu soit le même. Ce qui fait la spécificité de toute chose savoureuse, surtout en matière esthétique, ce sont les défauts, ce qui précisément sépare ce qui est produit dans le but d’être vu et ce qui est produit par la nature et capté par les capacités de l’œil humain. Toutes ces pellicules sont des daltoniens ou des aveugles qui nous restituent le monde tel qu’elles les « voient ». C’est tout un univers spécifique qui se recompose sous nos yeux et il me semble que c’est ça qui permet à la fois aux auteurs d’avoir une gamme d’expressions bien plus étendue avec de l’argentique, et au public d’identifier des millésimes spécifiques. L’image numérique, c’est de l’eau en poudre qu’on voudrait nous faire passer pour de la poudre de perlimpinpin. Dans la projection standard, si la moitié du film qu’on voit est caché par l’obturateur, c’est ce voile d’obscurité imperceptible qui fait la magie du cinéma. La magie, c’est précisément ce que l’image a en elle de bricoler. Le cinéma, non, ce n’est pas la vie.

Alors certes, la numérisation offre d’immenses possibilités en matière de restauration de films, et par conséquent, de projection de films restaurés. Un Champagne, c’est vrai, une fois qu’on l’a bu, il est bu ; la pellicule, de la même manière, c’est périssable (du moins quand on n’en prend pas soin). Et voir une œuvre dénaturée, lissée (avec parfois des effets gondolés étranges), pixelisée, c’est toujours mieux que de voir des lambeaux de film. Voir des films qui cassent (ou pire), c’est aussi un plaisir sadique ; c’est assister à la mort d’une copie, et y prendre goût. Prendre goût aussi à des copies même encore peu dénaturées, ne serait-ce qu’avec des bords flous, avec quelques rayures, des points de lumière, des taches, ça n’a pas beaucoup de sens. D’accord. En revanche, du côté des auteurs, et des possibilités qui leur sont offertes, j’ai vraiment l’impression (peut-être à tort), que ça limite considérablement leur choix. Et si dans un siècle, on ne peut plus distinguer, comme ça, grâce à quelques indices à l’écran, une image d’un film de 2020 et d’un autre tournée trente ou cinquante ans plus tard, voire d’un documentaire (ou même d’un film tourné sur smartphone), ça pose quand même un peu problème. Oui, moi aussi je trouve qu’un Manet, ça manque un peu de résolution ; il s’est pas foulé le type sur les détails. Ben, oui, la « belle croûte ». Une image, ça s’affine. Comme le Camembert, comme le Roquefort, comme un bon vin. Tout ce que les imperfections qu’une image contient en elle, c’est notre imagination qui tâche de les rénover. Si le numérique nous prémâche le travail, que reste-t-il du plaisir du spectateur ?

Bref. Toujours pas convaincu par le tout numérique.

Programme et prévisions saison 2018-2019 à la Cinémathèque française

Le programme de la tek est donc tombé aujourd’hui. Même si en détail, j’attends surtout le choix des programmations habituelles (si maintenues) : révisons nos classiques, le cinéma français des années 30, probablement l’année 1919, voire les trouvailles des séances jeune public (le meilleur film de cette année ayant été proposé lors de ces séances, La Belle, qui pour info sort cet été à Paris le 22 août).

Tout le programme ici.

Top des attentes :

– 100 ans de cinéma japonais : tout dépend des films proposés en fait. J’ai peur que les raretés proposées n’en soient pas vraiment.

– Ingmar Bergman, l’intégrale : l’occasion de revoir des dizaines de chefs-d’œuvre dans des salles bondées. Faudra éviter de se goinfrer et préférer les derniers pas encore vus : Au seuil de la vie, De la vie des marionnettes, Le Visage, Rêve de femmes, La Nuit des forains, Monika, Jeux d’été, Vers la joie, Tourments.

– Comédies musicales : intérêt à ce que Eleanor Powell soit mise à l’honneur !

– Balzac dans le cinéma muet : Sans doute pas (que) des grands films mais un vrai choix de programmation. À découvrir donc. Parmi les français, peut-être, L’Auberge rouge, Le Père Goriot, Narayana, L’Homme du large. Mais vaudra sans doute plus le détour pour les productions allemandes, italiennes ou hollywoodiennes.

– Alberto Lattuada : vu que l’excellent Mafioso, ça fait envie.

– La nouvelle vague tchèque… et après : selon les films proposés, même problème que pour les films japonais.

– Le cinéma marginal taïwanais : des découvertes à prévoir.

– Éric Rohmer : l’occasion de voir certains films pas encore vus et de réévaluer le bonhomme (sans pour autant m’infliger ses classiques).

– Le retour de Lee Chang-dong en début de saison (pour mémoire, pas un grand fan de Peppermint Candy, mais Poetry et Secret Sunchine sont excellents).

– Les films de Bazin : vas-y, balance André.

– Leo McCarey : Y a-t-il encore des films de Leo McCarey à défricher ? Au programme probable pour moi : La Route semée d’étoile, la première version d’Elle et Lui, Lune de miel mouvementée. Il faudra guetter les raretés du muet hors Laurel et Hardy, valant le génial Mari à double face.

– Jean Renoir : pour ceux qu’il me reste à voir, révisions improbables : Le Petit Théâtre de Jean Renoir, La Marseillaise, La Femme sur la plage, La Fille d’eau, Le Journal d’une femme de chambre, L’Homme du sud, Le Caporal épinglé, Le Déjeuner sur l’herbe.

Erich Von Stroheim : reste à savoir ce qu’on nous montre. Entre le hachage des différentes versions, des sous-titres inadaptés, des accompagnements fantaisistes… j’ai peur. Pas vu un Stroheim depuis ma période « je hais le muet ».

Elia Kazan : À voir, L’Héritage de la chair, Le Mur invisible, Man on a Tightrope. Revoyures possibles selon l’humeur et le programme…

Billy Wilder : À voir ou revoir : Le Gouffre aux chimères, Assurance sur la mort, Boule de feu, Musique dans l’air (si programmé).

Agnès Varda : le plus excitant sera sans doute la présence de la réalisatrice, ça pourrait être savoureux.

– Georges Franju : il faudra me convaincre…

– Valeria Sarmiento : Jamais entendu parler, encore rien à voir. Au cas par cas.

– Charlotte Gainsbourg : Nymphomaniac, et pis c’est tout sans doute. (La maman vient juste d’être honorée.)

Federico Fellini : que reste-t-il à voir ? Revoyure possible des deux préférés, Cabiria et Casanova.

James Caan : à voir : Le Flambeur, Une femme dans une cage. Le reste à méditer.

Joan Crawford : à voir Possédée, West Point, et une préférence pour les croûtes des années 30 plus que pour le reste. Johny Guitare peut-être à revoir. Pour honorer les femmes, la Cinémathèque passe par les actrices : pas autre chose à faire, mais à la prochaine polémique, ce sera évidemment oublié. C’est bien de ne pas passer uniquement que par une logique auteuriste.

Jean-Paul Rappeneau : vu les principaux, pas intéressé, a priori.

– Sergio Leone : Trop vu. Grand écran ou pas.

– Mikio Naruse : Trop et tout vu. À la limite Quand une femme monte l’escalier dans la grande salle…

– Mario Bava : au cas par cas…

– Bruno Nuytten : au cas par cas…

Globalement, ça fait tout de même saliver. Ça manque peut-être de films de l’Est (on est toujours très orienté Japon/Italie, mais comment ne pas l’être), à la fois pour les muets mais aussi pour les périodes fastes (seconde partie du XXe siècle). Pas sûr que ça fasse le compte avec les films tchèques, surtout qu’on ne sait pas ce qu’il advient de la seconde partie de la rétrospective dédiée au cinéma soviétique.

La Belle, Arūnas Žebriūnas (1969)

Comptine d’été

Grazuole / The Beauty / The Beautiful Girl

Année : 1969

Vu le : 20 janvier 2018

10/10 IMDb

 

Réalisation :

Arūnas Žebriūnas


Avec :

Inga Mickyte


Listes :

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L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

La Belle fait partie de ces chefs-d’œuvre rares et méconnus qui convainquent à l’instant où on les voit, qui disent l’essentiel du cinéma, voire de la vie, tout de suite, avec la force des évidences. L’alchimie qui s’opère dans La Belle est parfaite : justesse du geste et des échelles de plan, beauté visuelle, délice sonore…, c’est une fable simple, son interprétation, quasi-miraculeuse.

Dès le générique, on comprend à quoi à on a affaire. Un poème, une ode à la liberté, à la beauté, à la simplicité, à la bienveillance et à l’espérance… Le film commence en contre-plongée vers le houppier scintillant des arbres : lumières d’été, silence apaisant, l’espoir peut-être déjà… Travelling arrière, et la caméra redescend vers la terre des hommes, qui sont en fait ici des enfants. Un petit groupe joue dans le lit d’une rivière asséchée à « La belle », un jeu qui consiste, on l’apprendra plus tard, à se réunir en cercle autour de notre personnage principal, Inga, au physique censé être disgracieux avec ses taches de rousseurs, ses grandes jambes nues, ses yeux ronds et rapprochés, ses grosses joues, et de lui dire combien elle est « belle », de vanter ses multiples qualités, alors qu’elle danse au milieu du cercle, gracieuse, lumineuse, telle une déesse se nourrissant avec bonheur des offrandes qu’on vient lui porter. L’image fait immédiatement penser à ces boîtes à musique souvent utilisées dans les films, censées raviver des souvenirs oubliés, et où parfois on actionne une petite manivelle pour y faire évoluer une danseuse mécanique.

À voir Inga dans cette première scène, difficile de concevoir aujourd’hui qu’un tel ange puisse représenter une image de la laideur, mais la réalisatrice lituanienne Alantė Kavaitė qui présentait le film confirmait toutefois que les taches de rousseurs par exemple n’étaient pas considérées comme des marques de beauté à cette époque dans son pays (et affirmait aussi que le scénario original dont elle avait pu se procurer un exemple ne souffrait à ce sujet d’aucune ambiguïté : Inga était laide).

Si tout est dit en une seconde, dès ce premier plan du générique, c’est qu’à ce moment, grâce au mouvement de caméra, à la situation (tirée d’une scène du film et qui pourrait tout aussi bien achever le film – ce qu’elle fait presque d’ailleurs), à la musique et à la grâce de la jeune actrice, souriante, élégante, malicieuse, eh bien tout est dit. Comme une ritournelle qui s’impose dès la première mesure, et qui revient sans cesse hanter nos oreilles : quelques plans de cette scène reviendront ponctuer le film mais tournés en divers endroits, car dans ce jeu étrange (qui ne peut être que celui des anges, a-t-on vu des enfants se comporter réellement ainsi ?) c’est tout à la fois qui se compose autour de la même harmonie : le dilemme et sa résolution. Du moins une résolution, car si ces anges semblent nous donner dès le générique une belle leçon de vie, le film ira plus loin encore. Alantė Kavaitė encore parlait d’un film impressionniste. Si dès le générique tout est dit, c’est que le film ne s’appliquera pas à suivre le cours d’un récit chronologique. Le film est trop court pour cela, et au mieux il prend la forme d’un conte. Ou pour rester dans le jeu d’enfants et de la ritournelle, la comptine. Différentes séquences serviront en fait à illustrer toujours la même idée, la même obstination : celle d’une beauté pas seulement intérieure, mais une beauté qui peut se révéler à notre regard quand ce qui est défini comme laid sourit à la vie et est embelli par la bienveillance de ceux qui la regardent.

Un seul élément nouveau dans ce que le film tient précisément de narratif viendra mettre à l’épreuve la logique bienveillante de ces elfes en culottes courtes : l’apparition d’un nouveau venu de leur âge questionnant pour la première fois la « beauté » de leur amie. Le perturbateur fera en réalité long feu. S’il remet en doute la beauté d’Inga, ce sera moins pour révéler sa naïveté que l’existence de beautés nouvelles, plus amères, ou moins immédiates.

Ce nouveau voisin, sorte de philosophe panthéiste perdu au milieu d’un manège de libellules, s’obstine à vouloir faire fleurir une demi-douzaine de branches que la joyeuse bande de lutins rieurs prend d’abord pour les rameaux d’un balai mais que lui laisse mijoter avec foi dans un vase de fortune. Ce qu’attend ici notre poète, c’est la liberté, l’espoir d’un temps meilleur… L’autre beauté, elle est là, celle de l’attente et de la foi. Autre préoccupation de sage pour cet étranger : nourrir les chiens délaissés par leurs propriétaires partis en vacances. L’occasion pour Inga (qui suit maintenant cet étrange bonhomme partout) de rencontrer un chien sur les bords du lac, indifférent à leurs caresses, attendant son maître noyé déjà depuis plusieurs semaines. Inga comprend que sa mère est comme ce chien, à attendre le retour improbable d’un mari invisible. Toujours la même attente. L’espoir doux amer, la résignation optimiste du sage convaincu en dépit des apparences que tout est possible… Même de voir des balais fleurir.

Voilà, peu de choses racontées ou montrées en à peine plus d’une heure : l’essentiel, une fulgurance cinématographique. La vie des anges n’aura été dérangée que quelques minutes : le soleil continue à briller, et on peut même inviter sa mère à jouer à « la belle », lui rappeler combien elle l’est, belle, et essentielle, si l’espoir lui venait à manquer. Dans ce conte philosophique, ce sont les enfants qui font la leçon aux parents. Et ils peuvent bien : une fois plus grands, leur balai ayant fini de fleurir, ils pourront les envoyer promener. Les vieux. Qui n’auront alors plus qu’à s’asseoir sur un banc et à contempler le désastre du temps passé. L’immuable marche du monde, comme pour dire à l’occupant et à la tyrannie : la liberté refleurira bientôt.

Inutile de dire que pour convaincre en jouant une telle partition, il faut une maîtrise formelle impeccable. Tout du long la réalisation de Arūnas Žebriūnas est élégante, préférant les mouvements de caméra aux images statiques (on dit souvent que pour filmer les enfants il faut savoir se mettre à leur hauteur, mais il faut aussi savoir les suivre : comme pour L’Histoire de Jiro[1], les travellings d’accompagnement sont magnifiques, tout comme les zooms, utiles pour éviter un montage heurté, ou les panoramiques en plans rapprochés), la musique prend souvent le pas sur les dialogues (l’atmosphère est volontiers contemplative), et surtout la petite Inga Mickytė est impressionnante de justesse, de poésie, de charme et d’intelligence. Autant de qualités déjà présentes dans Les Dimanches de Ville d’Avray[2] tourné quelques années plus tôt (le film peut également faire penser pour cette scène de danse à Cria Cuervos[3]).


(Le film semble être en voie d’être distribué en France. La copie était magnifiquement restaurée. Espérons que ça se fera un peu moins dans l’anonymat que ce coup-ci à la Cinémathèque. La salle était quasiment vide et projeté dans le cadre d’une séance jeune public.)


[1] L’Histoire de Jiro

[2] Les Dimanches de Ville d’Avray

[3] Cria Cuervos

Gribouille redevient Boireau (1912), Les Débuts de Max au cinéma (1910), Un idiot qui se croit Max Linder (1914), Mabel’s Dramatic Career (1913), Before the Public (1925)

Cinq courts burlesques

Before the Public, Mabel’s Dramatic Career, Un idiot qui se croit Max Linder, Les Débuts de Max au cinéma, Gribouille redevient Boireau

Année : 1910, 1912, 1913, 1914, 1925

5/10

Réalisation :

Louis Gasnier, Mack Sennett, Lucien Nonguet, Bosetti, Charley Chase


Avec :

Max Linder, Gribouille, Mack Sennett, Mabel Normand, Fatty Arbuckle,


Vu le : 8 décembre 2017


Un point commun à tous ces films, la mise en abîme, un peu comme Léonce Perret le faisait dans Léonce cinématographiste. Il faut avouer que le procédé un siècle après a son petit charme. Ces films étant réalisés à la même période, probable qu’ils se copiaient les uns les autres comme c’était là encore pas mal une habitude dans ces premières années.

Le Gribouille a surtout l’intérêt de montrer cette star aujourd’hui complètement oubliée et citée par exemple dans l’Histoire du cinéma français de C. Beylie. Le Max Linder n’a rien de bien amusant. Le Bosetti (autre acteur majeur de cette période dont les films sont rarement vus aujourd’hui) est plus drôle et s’achève sur un joli plan en travelling avant sur Bosetti jusqu’au gros plan au milieu d’autres caméras (les travellings – encore moins les travellings avant – sont assez rares à cette époque, et de mémoire on peut en voir dans un Chaplin – le “sujet” étant cette fois un tableau).

Le Mack Sennett confirme que le pionnier canadien est loin du génie comique de certains de ses acolytes. Tout au plus peut-on mettre à son crédit l’utilisation dans ses scénettes du montage alterné (et cela avant ou en même temps que Griffith, mais plus de dix ans après les bricoleurs de Brighton[1]) et d’avoir découvert ou mis le pied à l’étrier de bon nombre de clowns bien plus amusants que lui. Chaplin n’est pas ici, mais on peut déjà apprécier la présence de Roscoe Arbuckle (pas encore accompagné de Buster Keaton). Quant à Mabel Normand, malgré ce que voudrait nous faire croire quelques révisionnistes féministes, elle n’a toujours été bonne qu’à jouer les faire-valoir. L’importance d’un artiste ça se mesure au talent, pas à son sexe ou aux prétendues freins dont il a été victime encore une fois à cause de son sexe. Bref, le film est médiocre. Mack Sennett + Mabel, avec une maigre apparition de Fatty Arbuckle… comme parfois chez Sennett, le talent il est chez les premiers figurants…

Le dernier film est à la fois sans doute le plus long, le plus drôle et le plus méconnu. Du moins je ne connaissais pas ce Snub Pollard (avec un nom francisé que j’ai oublié, un peu à l’image de ce qui était fait avec “Charlot”). Plus long, donc plus élaboré. C’est du slapstick, ça vole pas bien haut, et l’âge d’or du burlesque bricolé, en 1925, est peut-être un peu passé de mode. Y avait alors de la concurrence et du niveau. Si ce film est le meilleur de la série, c’est un peu surtout parce qu’il a été réalisé dix ans après, au milieu de tous les chef-d’œuvres qui nous sont parvenus.

À noter l’effroyable accompagnement de Joël Grare et de son acolyte tout autant dépourvu de génie (ou le contraire). Le xylophone passe encore, mais les innombrables expérimentations presque bouleziennes qui ne sont en aucun rapport aucun avec ce qu’on voit à l’écran, c’est franchement pénible. Et celui-ci me semble-t-il avait déjà participé au massacre de certaines projections l’année dernière lors de la rétrospective von Sternberg. Les jouets d’animaux domestiques qui couinent et qui font « pouet-pouet », c’est juste pas possible. Sans compter que monsieur a besoin de dix minutes entre chaque film pour changer d’instrument, si bien que j’ai fini par rater ma séance suivante… Pouet-pouet, monsieur Grare. Et pouet-pouet la Cinémathèque. Un accompagnateur, ça accompagne. Ça improvise pas un récital de musique moderne sur des films burlesques.


[1] L’école de Brighton

La Chasse au lion à l’arc, Jean Rouch (1966)

La Chasse au lion à l’arcAnnée : 1962

Vu le : 28 novembre 2017

8/10 IMDb

 

Réalisation :

Jean Rouch


Listes :

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L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Films français préférés

Eh bien en voilà un exemple de Rouch documentariste. Pas de fiction, sinon le récit d’une chasse bien réelle qu’il s’attache à rendre fidèlement avec force détails. Rouch est ethnologue comme Painlevé était scientifique, et c’est son regard, ses précisions, notamment sur les préparatifs, l’utilité de chaque objet, la signification de tel ou tel geste ou comportement, qui valent de l’or. Quand on regarde ses films, on n’attend pas seulement qu’il nous raconte une histoire (et la voix de Rouch, omniprésente ici, prouve également que c’est un excellent conteur) mais qu’il nous donne des informations sur ce que lui, en tant que sage africain et ethnologue, peut partager avec nous.

Apprendre et s’amuser, le ludique et le didactique… le Graal pour tout auteur depuis Aristote.