iCorne, l’application briseuse de couple

fabulations et autres histoires

En 2026, quand le jeune Singapourien Wong Sang-Pei crée l’application capable en un coup de langue de dresser la carte de la flore microbienne propre à chaque individu, il est loin de se douter qu’il sera à l’origine d’une profonde redéfinition du concept de famille au sein des sociétés connectées. Ce qui au départ n’était qu’une application ludique reposant sur des vagues principes scientifiques allait en effet en moins d’un an offrir à ses utilisateurs en couple des motifs de discordes entraînant une vague de séparations et de conflits sans précédent dans le monde et en particulier dans des pays où les valeurs traditionnelles de la famille étaient encore très ancrées dans les consciences. Pour la seule année 2027, alors que l’iCorne se télécharge plus de 2 milliards de fois*, l’OFFSA, chargées par l’ONU d’apporter les statistiques liées à la famille et au couple lors du sommet de Mexico sur les réconciliations de 2034, fait état de 242 millions divorces, 681 millions séparations et 46 millions dépôts de plaintes pour violences conjugales dans le monde, soit une augmentation globale de 452 % sur l’ensemble des conflits conjugaux par rapport à 2026. Le chiffre ne cessera de monter lors des années suivantes avec un pic en 2031 à 842 % d’augmentation, année où l’application a été finalement interdite dans de nombreux pays.
* chiffres donnés par Apple en 2028 dans une publicité pour son App Store.

Aujourd’hui, incarcéré en Australie où il pensait d’abord pouvoir se réfugier, le créateur de l’iCorne explique dans une interview donnée au journal The Independant qu’il n’avait eu aucune volonté de nuire aux valeurs traditionnelles et qu’il n’avait fait que mettre en application les dernières avancées en matière d’ingénierie biologique. D’ailleurs, le puissant groupe « éthique » Don’t Deal With It, réunissant de puissants lobbies religieux à travers le monde, ne dit pas autre chose et serait plus enclin à condamner les chercheurs, les laboratoires et les universités, contraints selon eux à promouvoir une forme de recherche aveugle et potentiellement dangereuse pour l’ensemble des communautés de la planète.

C’est d’abord en 2014 que des chercheurs ont publié des travaux mettant en évidence la tendance chez les couples à voir leur flore microbienne se mêler pour composer au bout de quelques mois une flore microbienne commune. Or, deux ans plus tard, déjà, un chercheur professeur à Stanford, Erik Steinzeck, disait pouvoir mesurer le degré de fidélité de n’importe quel individu grâce à un simple test comparatif de salive. On ne retrouve aujourd’hui qu’une évocation de ces prétentions, semble-t-il jamais mises en exécution, dans les archives numériques du Daily Mail ; pendant des années, l’idée d’un test pour connaître le degré de fidélité de son partenaire reste dans les placards. Mais quand au début des années 2020, les instruments d’analyse à variation spatulecrafique font leur apparition dans les magasins Apple, ce n’est pas seulement une révolution dans le monde médical. Les « crafts », comme on les appellera bientôt, permettent à tous les possesseurs d’iPhone de transformer de simples « applications santé » en véritables laboratoires d’analyses portatifs. Si les balbutiements sont d’abord laborieux à cause d’une inadaptation des crafts en milieu réel, et si de nombreuses applications furent longtemps défectueuses et provoquèrent parfois plus de désagrément pour le personnel médical qui voyait affluer dans leur cabinet une nouvelle population disposant de ses propres instruments diagnostiques, certaines applications censées au départ n’être que ludiques finirent par s’imposer parmi les utilisateurs de l’iPhone. Si WatchUrBrain est aujourd’hui utilisée dans de nombreuses écoles dans le monde et a apporté une nouvelle manière de structurer sa pensée au bénéfice de tous ses utilisateurs, beaucoup d’autres applications n’ont pas eu cette réussite. Et c’est le cas de l’iCorne.

Quand en mars 2026, l’iCorne est lancée sur le marché, sa réussite est toute relative et il n’est fait mention nulle part à l’époque de ce que les chercheurs de l’OFFSA ont identifié depuis comme les prémices de la plus grave crise existentielle depuis la mort de la mère de Bambi (une attaque d’une telle ignominie qu’elle aurait convaincu l’empereur Hirohito de lancer son aviation à l’assaut de Pearl Harbor). Tout change avec une mise à jour que Wong Sang-Pei met en place précisément le 24 septembre de la même année. Avec elle, l’application se conforme aux nouveaux modèles de crafts lancés par Apple et rend possible les analyses « non-invasives » et permet ainsi de pratiquer un « runner » à l’insu d’un tiers, et en particulier, à l’insu de son partenaire sexuel. L’application connaît tout d’abord un succès phénoménal non pas pour connaître la teneur en germes étrangers de la personne avec qui on vit, mais pour dresser une carte microbienne de son environnement. Chacun se met à analyser tout et n’importe quoi, les crafts sont les objets à la mode, et même certaines administrations publiques vantent les mérites d’une application censée améliorer la santé de tous. Cela a été très largement le cas : on ne compte plus les publications scientifiques qu’a rendu possible l’iCorne, toutes les données recueillies étant mises à disposition des chercheurs comme l’avait souhaité depuis le début Wong Sang-Pei, s’intégrant ainsi parfaitement dans une mouvance alors balbutiante et souhaitant aller à contre-courant des idées du créateur d’Apple.

C’était, on le sait maintenant, l’arbre qui cachait la forêt. Les conflits au sein des couples ne cessèrent d’augmenter (comme l’indique le rapport de l’OFFSA) sans que personne ne prenne encore conscience de la pandémie d’un nouveau genre qui était en train de se répandre silencieusement dans le monde. En 2029 éclate le scandale Willow Smith durant lequel l’acteur TraJon Duvalle, alors en couple avec la chanteuse pop, confiera à la presse qu’il n’y avait pas une bouche de Californie qui n’avait été mis en contact avec les acnimotobatopsis de sa compagne. La bactérie devient la star des réseaux sociaux, tout le monde veut connaître son taux d’acnimotobatopsis et ainsi connaître sa « proximité microbienne » avec la chanteuse sulfureuse américaine. Alors que l’application avait vu l’intérêt suscité pour elle diminuer avant le scandale Willow, elle connaît un regain d’intérêt inattendu, et surtout, chacun commence à tracer en un clic ou presque les probabilités d’échanges buccaux, présents ou passés, entre des proches et des tiers. La brillante idée du professeur Erik Steinzeck refait surface.

Les informations recueillies étant instantanément partagées sur le réseau, les données sont de plus en plus fiables et plus personne, même les moins connectés, n’échappe aux runners. Beaucoup d’États s’inquiètent alors de l’explosion des divorces, de la baisse de la natalité, ou plus étonnant encore, de l’effondrement du nombre de crédits. Dans son rapport, l’OFFSA dit que « la famille ne se recompose plus, elle explose ». Si dans les pays libéraux, on s’organise au mieux en créant une nouvelle société dans laquelle la notion de famille disparaît au profit, seul, de l’individu, les pays plus traditionalistes doivent faire face à une crise identitaire dont les effets sont visibles dans tous les secteurs de la vie publique et privée. Les économies s’écroulent, la violence augmente, les suicides explosent… Pourtant, en avril 2030, l’OMS préconise encore l’utilisation de l’iCorne en vantant les mérites d’une application rendant possible le suivi et la prévention des épidémies. Un journaliste interrogeant l’un de ses représentants, le docteur Cassius Comisanova, note même la réponse amusée de celui-ci quand il vient à évoquer le cas de Willow Smith : « Mais voyons, acnimotobatopsis est sans risque ! Je pourrais embrasser Willow pour vous le prouver… »

Voilà six ans que l’application est interdite, et certains, niant sa nocivité, continuent de vanter l’outil prodigieux qu’il serait pour la médecine. De fait, depuis son interdiction, certaines maladies sont réapparues. Mais il faudra des années encore pour reconstruire ce qu’elle a détruit : la confiance, le mariage, la famille. Certaines communautés se sont créées de part le monde en remettant au centre des rapports humains ce qui tendait à disparaître : le culte du secret. Ils s’obligent à former des familles, parfois à créer des alliances, des mariages d’un nouveau genre, et ils avouent s’exercer au mensonge, à tromper leur(s) partenaire(s) comme autrefois ; et on se regroupe le dimanche pour parler de ses aventures, et on partage les meilleures astuces pour tromper son conjoint… Ces thérapies rappellent celles pratiquées aux États-Unis durant les années 1970, années où l’iCorne n’était pas encore une réalité et où on pouvait se tromper sans honte, mais sans la crainte également de se faire prendre. Leur credo : « Je veux pouvoir baiser avec qui je veux ; et j’interdis aux autres de savoir qui je baise. »

J’avais un taux de 3 % d’acnimotobatopsis en 2029, et il n’a cessé de progresser depuis selon les différentes versions pirates de l’iCorne que je me suis procurées. Que cela se sache : je me fous du sort de Wong Sang-Pei et je compte bien grâce à lui me rapprocher du « patient zéro » : Willow Smith – et son extravagante flore buccale.

Lim D’Huître, pour Le Ver dans l’aPom, janvier 2038.

Publicités